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IV. — LE DOMAINE BOISÉ ET SES ÉLÉMENTS CONSTITUTIFS

L'exploitation forestière présente un caractère tout spécial, dû à ce que les fonds boisés se distinguent des autres domaines, en raison même du mode de jouissance qu’ils comportent, par la constitution de leur capital d'exploitation.

Mode de jouissance. — La récolte forestière est essentiellement périodique sur un point donné. Pour atteindre les dimensions qu’on lui demande, l’arbre doit occuper le sol pendant un certain nombre d’années, très variable suivant les circonstances ; dans certains taillis il lui suffit de huit à dix ans ; il demande au contraire souvent plus d’un siècle dans les futaies. Pour donner sur le même point la récolte suivante, l2 sol doit être ensuite occupé pendant une nouvelle période aussi longue.

Le temps devient dès lors un facteur prépondérant en économie forestière.

En fonctionnant ainsi, en ne livrant pas tous les ans, comme en agriculture, une récolte, les arbres ou les peuplements accumulent leur production annuelle ; ils sont des réserves, des sortes de greniers conservant des économies annuelles et les faisant fructifier ; susceptibles de créer ainsi un capital et d’augmenter une fortune, ils ont l'inconvénient de ne pas donner un revenu annuel pour les besoins de la vie.

Mais cet inconvénient n’est qu'apparent ; nous avons vu que pour obtenir d’un domaine boisé un revenu annuel, il suffit de réaliser les produits successivement sur autant de surfaces différentes qu’il faut d’années aux arbres pour atteindre les dimensions requises. La forêt ainsi économiquement constituée est dite aménagée ; elle présente sur des surfaces égales ou équivalentes, surfaces qui sont indépendantes lune de Pautre ou intimement mélangées, une suite non interrompue d’arbres ou de peuplements, différant entre eux

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d’une année d'âge, depuis les sujets naissants jusqu’à ceux ayant vécu le nombre d’années que comporte l'exploitation ; ces derniers seuls constituent la récolte ou le revenu et tous les bois qui occupent le sol sur les surfaces autres que celles qui portent la récolte, font nécessairement partie d’un matériel en croissance, c’est-à-dire non encore exploitable, nécessaire dans son intégralité pour assurer le revenu annuel. Le matériel en croissance, ou Capital générateur, devient dès lors un facteur prépondérant en économie forestière.

La forêt aménagée peut se proposer pour but, non plus d'obtenir une récolte annuelle, mais simplement d’avoir des récoltes se suivant à intervalles égaux ou inégaux et plus ou moins rapprochés : c’est une exploitation intermédiaire entre les deux précédentes ; les âges se suivent alors, non plus d’année en année, mais en gradins successifs, séparés par des intervalles égaux ou inégaux, supérieurs à une année et inférieurs à l’âge d’exploitation.

Enfin dans toute exploitation aménagée, chacune des parties, considérée isolément, £e comporte comme une exploitation périodique.

Capital d'exploitation. — Dans toute exploitation forestière, il y a lieu de distinguer le fonds ou terrain qui produit et supporte les arbres, et la superficie ou matériel ligneux qui se trouve sur le sol.

1° Fonds, valeur foncière. — S0/. — Le sol, agent primordial de toute entreprise sylvicole, est un véritable capital, puisqu'on ne peut lacquérir qu’en échange d’un capital argent. En matière forestière, la valeur foncière ou valeur vénale du sol est difficile à définir ; on vend bien rarement des sols forestiers exploités, dépouillés des éléments de production ligneuse qui font corps avec eux, et il est alors délicat, inutile d’après beaucoup d’auteurs, de chercher à avoir une idée de la valeur vénale d’un sol forestier nu. Puton (1), ancien directeur de l’École forestière de Nancy, est d’avis d’évaluer le sol nu d’après l’usage qu’on en pourra faire : terres à mettre en labour, parties à transformer en prairies, parcelles à bâtir, simples pâturages, terres à bois (cas le plus fréquent puisque la culture agricole a déjà pris la plupart des terrains utilisables) : tout cela sera estimé d’après les prix résultant des ventes de la localité, selon qualité, et déduction faite, s’il y a lieu, des frais de défrichement et aussi suivant les probabilités qui existent dans les débouchés en terres à cultures ou à bois.

(1) «Estimations de la propriété forestière », par A. Purox. Paris, 1886.— « Traité d'économie forestière », par A. Purox. Paris, 1888.

PT

La règle de Puton est d’estimer le sol d’après les ventes de terres de même qualité dans les environs ; son application est affaire d’appréciation et de sagacité. Il suffit qu’il y ait eu dans la localité quelques ventes de forêts, pour qu’un estimateur intelligent déduise la valeur du sol de la connaissance des bois qu’il supportait : là, par exemple, une forêt de 10 hectares a été vendue 12 500 francs ; si la visite de la forêt permet d’évaluer la superficie à 7 500 francs, c’est que le sol a été compté 5 000 francs, ou 500 francs l’hectare. Des renseignements de cette nature suffisent à éclairer les experts, S'ils y joignent la connaissance des terres voisines, agricoles ou pastorales, faites dans la localité.

Dans le cas de plus en plus rare aujourd’hui où le sol sera estimé en vue de lui demander des cultures agricoles, il y aura lieu d’examiner si le domaine boisé tombe sous le coup de l’article 219 du Code forestier (1) ; si l'opposition au défrichement est absolue, c’est-à-dire sans aucune chance d’être levée, on estimera le sol comme terrain uniquement destiné à la culture forestière : si cette opposition n’est que temporaire, elle constitue une charge, une servitude plus ou moins certaine et durable ; on estimera le sol comme terrain à cultiver ou à bâtir, en déduisant une certaine somme, un cinquième ou un quart par exemple, pour la charge dont l’éventualité permet une évaluation de cette nature. — Quant aux acheteurs qui veulent conserver l'immeuble en nature de forêt, et que l'interdiction de défricher laisse fort insensibles, ils estimeront le sol comme terre à bois, suivant les indications des ventes de la localité.

Le plus souvent les uns et les autres arriveront à un résultat presque identique, car les défrichements ont donné tant de mécomptes que le goût s’en est perdu, et que les terres de médiocre qualité, étant plus ou moins abandonnées par l’agriculture, les marchés faits sur les terres avoisinantes fourniront la meilleure et la plus pratique indication de la valeur à donner au sol, sauf déduction du gros, nécessaire ici, comme pour les marchandises, si la forêt est de grande étendue.

Couverture morte. — Humus. — Le sol des forêts n’est pas un terrain vierge ; tandis que la terre des champs doit être préparée par des cultures onéreuses pour recevoir la semence et dotée d’éléments fertilisants par l'apport de fumier ou d’engrais appropriés. la forêt, dans la majorité des cas, se présente comme un bien spontané dont on prétend obtenir perpétuellement des récoltes par la simple utilisation des agents naturels ; or nous avons vu qu’en sol forestier l’action de ces agents naturels est mise en valeur par la couverture morte et l’humus-

Un sol forestier, c’est-à-dire un sol couvert depuis longtemps par des végétaux forestiers, présente à ce point de vue wn état tout spécial ;

(1) Art. 219, Code forestier. — Aucun particulier ne peut user du droit d'arracher ou de défricher ses bois qu'après en avoir fait la déclaration à la sous-préfecture, au moins quatre mois d'avance, durant lesquels l'administration peut faire signifier au propriétaire son opposition au défrichement. (Voir art. 219 à 226 du Code forestier.)

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la couche arable et la qualité de terre à bois sont des épargnes antérieures dont la présence est spécialement utile pour le propriétaire qui veut maintenir ce sol à l’état boisé ; mais cette richesse est tellement incorporée au sol, que si on doit la distinguer du terrain vierge, pour l’analyse des choses, on ne saurait la disjoindre pour évaluer la valeur vénale du terrain.

Ensouchement. — Semis. — Le caractère de la forêt est, en général de se perpétuer plus ou moins identique à elle-même; après les récoltes successives le massif boisé se reconstitue par l’ensemencement naturel, c’est-à-dire par les graines de toute nature qui sont tombées sur le sol et sont prêtes à germer ou par l’enracinement du peuplement ancien, souches et racines qui restent dans le sol et sont susceptibles de donner des rejets et des drageons. Tous ces éléments sont susceptibles, dès l'exploitation et sans nouveaux frais, de donner les jeunes plants et le recru qui reconstitueront naturellement un nouveau peuplement ; ils sont incorporés au fonds et assurent sa mise en valeur et sa force productive. Un sol forestier boisé présente à ce point de vue un état tout spécial : la présence de lensouchement susceptible de donner après exploitation les rejets de souche, celle des semis, des drageons, etc., est pour le propriétaire qui veut maintenir le sol à l’état de bois, une richesse toute particulière. Peut-on l’évaluer directement? M. Puton est d’avis que cette richesse spéciale a une valeur incontestée, sans que cependant ce soit un élément vendable, et il l’apprécie par la comparaison du prix des sols boisés avec celui des sols nus d’égale qualité, par l'évaluation de ce que coûterait un semis ou une plantation dont le succès serait assuré : cette estimation est évidemment délicate et sujette à caution ; c’est une affaire d’appréciation.

Inversement, pour le propriétaire qui ne veut pas maintenir le domaine à l'état de bois, la présence de l’ensouchement nécessite un travail important de défrichement ; il est obligé d’extraire toutes les souches et leurs racines, une à une, avant de pouvoir mettre le terrain en culture ; cette opération plus ou moins difficile suivant les terrains,

l’âge du peuplement, etc., représente une dépense afférente au fonds

lui-même.

Nous pouvons appeler mise en état de forêt, cet état tout spécial d’un sol forestier transformé en terre à bois par l’action prolongée de la forêt, et occupé par tout un système de racines vivantes ou de graines prêtes à germer.

Le sol nu, auquel on ajoute la mise en état de forêt que nous venons de définir, constitue le fonds, première partie du capital d'exploitation.

20 Superficie. — Sur ce fonds, dans une exploitation forestière, on trouve un matériel bois : pour analyser économiquement ce matériel, nous examinerons successivement la forêt à exploitation périodique, la forêt aménagée, et la forêt à arbres d’âges mélangés, seuls cas qui puissent se présenter.

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