APPLICATIONS DU TAILLIS-SOUS-FUTAIE
Les observations recueillies par M. Mathey (1), dans le bassin de la Saône, et les conclusions souvent d’ordre très
(1) « Étude sommaire des taillis-sous-futaie dans le bassin de la Saône », par A. Maruey (Bulletin de la Société forestière de Franche-Comté et Belfort, septembre 1898).
général qu’il en déduit, intéressent les propriétaires de taillis composés de toute la France. L’auteur répartit les taillis composés de cette région en six catégories, définies par les qualités du sol et caractérisées par leur flore ligneuse et herbacée.
MM. Boppe et Jolyet résument ainsi ces divers groupes : les trois premiers groupes comprennent les terres à chênes, celles où le taillis composé donne son plein rendement ; à tout seigneur, tout honneur... la futaie est constituée en chêne. Pourtant, sur les colmatages dont la fertilité est exceptionnelle, on lui associe des essences disséminées : frêne, orme champêtre, sans toutefois donner une trop grande prépondérance à ces espèces dont l’accroissement n’est supérieur à celui du chêne que pendant les deux premiers âges, dont la valeur marchande est variable, et qui sont très épuisantes. Dans les sables argueux et siliceux fins, une petite place est faite au hêtre, auquel on ne laisse pas dépasser la dimension d’ancien de 1,50 de tour. Enfin, dans les marnes compactes mais profondes et fertiles, les baliveaux et modernes de bouleau et de tremble, essences à couvert trèslégeret d’un bon rapport, sont utilement associés au chêne quand celui-ci est insuffisant. On cède trop souvent sur de pareils sols à la fâcheuse habitude de réserver des charmes.
Le quatrième groupe englobe des argiles oxfordiennes ou autres, des conglomérats calcaires ou siliceux, terres de composition variée, mais toujours compactes, froides et acides. Le chêne seul doit y constituer la futaie, mais au milieu des maigres taillis que décime la bruyère, il végète mal. Aussi le forestier doit-il se préoccuper, avant tout, de resserrer la trame ordinairement trop lâche et trop uniforme du sous-bois.
Quant aux deux derniers groupes, leur caractéristique est la profondeur de plus en plus faible du sol,et comme corollaire, le rôle de plus en plus prépondérant du hêtre. Sur les calcaires marneux des pays de collines et de basse montagne la terre est mélangée de plaquettes calcaires ou de rognons marneux ; le chêne décline ; il devient logique d’accepter largement le hêtre, qui est, en fait, l’essance la plus productive ;
ne faut pas craindre de le multiplier en modernes, et d’en
garder les plus beaux anciens, les plus longs ; quelques chênes, là où la profondeur sera suffisante, quelques alisiers torminaux, enrichiront la réserve et achalanderont les coupes. Sur les arènes provenant de la décomposition des granites ou des porphyres, sur la terre rouge que recouvrent certains calcaires jurassiques, sols éminemment superficiels tous deux, reposant tous deux sur des roches dures, la réserve du chêne ne compense, à aucun âge, la perte du recru qu’elle entraîne ; le hêtre, jusqu'aux dimensions d’ancien, est l’essence fondamentale “et exclusivement rémunératrice de la futaie.
Taillis-sous-futaie d’essences mélangées. — Cest le cas général, dans les stations qui ne présentent rien d’exceptionnel, et la prédominance de l’une ou de l’autre des essences du mélange s’accuse en bien ou en mal suivant la gestion.
Les règles générales à leur appliquer sont celles que nous avons données précédemment ; revenons sur quelques points :
Dégagements. — Les semis ou brins très faibles d’essences précieuses (chêne par exemple) peuvent être noyés dans un recru de charme qui les anéantit d’une façon complète, et au moment du balivage des coupes, les baliveaux chênes ne sont pas en nombre suffisant ; dès lors des dégagements partiels et réitérés sont nécessaires pour les sauver ; si ces brins de semence sont répartis sur toute l’étendue du terrain, et si la proportion de chêne est réellement compromise par l’abondance du recru de charme, le moyen le plus sûr est de recéper ce dernier seul à l’âge de quatre, cinq ou six ans, selon que la végétation est plus ou moins rapide, en ayant soin toutefois d’agir avec prudence dans les places dépourvues d’arbres de réserve.
Éclaircies. — Avec une révolution suffisamment longue, Péclaircie est utile huit ou dix ans avant la coupe ; elle a pour but, principalement, de préparer le balivage en desserrant les cimes des sujets intéressants, tant dans la réserve elle-même qui peut être gênée par des perches du taillis, qu’autour des sujets d’avenir disséminés par pieds isolés dans le taillis ; quand cette opération aura desserré ainsi 50 à 60 sujets de l’âge par hectare, le nécessaire sera fait.
Balivage. — Le balivage est effectué, autant que possible,
en automne et en hiver, pendant la période où le feuillage ne gêne pas l’opérateur, qui a besoin d'examiner les cimes de toutes les réserves.
Dans le choix des bonnes essences, on évite de garder simultanément deux sujets de l’âge qui se touchent, par exemple deux rejets sur une jeune souche; le meilleur des deux, conservé seul travaillera mieux (1). Entre deux chênes d’âges différents qui se gênent l’un l’autre, c’est en général le plus gros, s’il est sain, qu’il y a intérêt à conserver au point de vue du travail qui s’effectuera pendant la révolution suivante.
En principe, dans les taillis mélangés, il y a intérêt à porter d’abord son attention sur les réserves chêne ; après le chêne sur les essences précieuses disséminées (frêne, orme, etc.); puis, à défaut de ces sujets d’élite, sur les arbres bien venants des autres essences intéressantes quelle que soit leur grosseur, car ici le mètre cube de bois fabriqué n’augmente pas sensiblement de valeur avec le diamètre.
Exploitation. — L’abatage des arbres abandonnés peut être effectué en même temps que l'exploitation du taillis; cette méthode facilite la vente des coupes. Toutefois, si les conditions du marché le permettent, un propriétaire particulier peut trouver avantage à n’exploiter les arbres de futaie, y compris dès’ lors toutes les perches de l’âge du taillis susceptibles de donner des baliveaux, qu'après exploitation du sous-bois ; il est alors nécessaire que le taillis abattu soit façonné et enlevé, ou transporté hors de la coupe avant le 17 novembre au lieu du 15 avril suivant.
Avant l’abatage, les arbres de futaie doivent être ébranchés, pour éviter les dégâts qu’occasionne leur chute, soit sur l'arbre lui-même, soit sur ceux qui l'entourent.
Exploitation du taillis. — L'exploitation du taillis doit être faite avec soin, comme il a été indiqué, rez terre, sauf peutêtre pour le hêtre. On doit recéper avec soin tous les brins de semence (le hêtre excepté) qui se trouvent dans la coupe et qui sont trop faibles pour être désignés immédiatement comme
(1) Deux chènes contigus de 0,30 de diamètre et de 8 mètres de tronc valent par exemple 10 francs chacun, et au total 20 francs. Tandis qu'un seul chêne de 02,40 et de même hauteur vaut à lui seul 24 francs, et il a plus d’avenir (Broilliard).
baliveaux ; le rejet de ces jeunes souches, généralement unique, donnera à l’exploitation suivante d’excellents baliveaux.
Conservation du mélange. — Dans certains taillis-sous-futaie, le chêne tend à disparaître, envahi par le charme, et cette question du retour du chêne sur un terrain occupé par le charme est une des plus difficiles à résoudre.
On peut mettre à profit la régénération naturelle, obtenue grâce à la réserve de chênes bien venants ; mais il est bon d’agir aussi par repeuplements artificiels ; on fera planter par exemple environ 200 plants par hectare de chênes de trois, quatre ou cinq ans, deux ans avant l'exploitation ; ce travail peut être fait par un bon garde qui opère avec soin, et place les plants sur tous les points où le couvert du taillis est le moins épais, en ayant soin de les espacer d’au moins 5 mètres, et de ne jamais les placer à proximité de réserves chêne où ils sont inutiles; on profite du passage de l’exploitation pour recéper ces plants avec soin, et il ne reste plus qu’à les soigner à l’aide de dégagements successifs pour éviter qu’ils ne soient étouftés par les rejets voisins pendant la première croissance du taillis. :
En sol humide ou très riche, on peut même planter, immédiatement après l'exploitation du taillis, quelques chênes de haute tige, de.2 mètres environ, qui reprennent alors facilement, et s’élancent avec le recru.
Enfin, s’il y a à lutter contre l’envahissement du hêtre, il est nécessaire de ne réserver que très peu de porte-graines de cette essence ; on doit avoir soin surtout de ne pas réserver de hêtre sur des brins ou rejets de chêne, si faibles, si déjetés ou si misérables qu’ils soient.
Taïllis-sous-futaie où domine le chêne. — Si la prédominance du chêne s’accuse dans le peuplement, c’est en général le chêne rouvre qui existe, tant dans le sous-bois que dans la réserve, car le chêne pédonculé ne se trouve guère naturellement à l’état pur (1). De tels peuplements se rencontrent soit sur la roche, soit dans l'argile, soit dans le sable ; ils se présentent en général sous un aspect clairiéré, malvenant ;
(1) En raison des sols frais ou riches qu'il affectionne, il est accompagné d'essences
diverses plus ou moins nombreuses.
le taillis a une végétation peu vigoureuse, sauf pendant quelques années après la coupe ; les baliveaux y languissent et meurent en cime.
En présence d’un état de végétation aussi mauvais, le propriétaire tend souvent à restreindre la durée des révolutions, sous prétexte que le bois ne pousse plus. Il exploite plus souvent et commet ainsi une faute culturale de première importance, car plus les révolutions sont courtes, plus le sous-étage est exposé à se clairiérer, à prendre une végétation languissante, et plus aussi les bonnes essences tendent à disparaître. On doit au contraire, partout où cela est possible, allonger la révolution, la doubler au besoin, peut-être même la porter jusqu’à quarante ans. Au lieu de la coupe ordinaire, faite à l’âge de vingt à vingt-cinq ans par exemple, on pourra se contenter d’opérer une éclaircie pour desserrer les rejets des cépées, en conservant soigneusement tous les charmes, érables et hêtres disséminés, et on recommencera cette opération dix ou douze ans plus tard, quelques années avant l’exploitation.
Partout où ce sacrifice immédiat n’est pas possible, on doit se rappeler que pour améliorer la forêt, trois choses sont utiles : 19 tendre à allonger et non à restreindre la durée de la révolution ; 29° favoriser la végétation du taillis par une éclaircie opérée uniquement dans les cimes ; 3° rechercher avec soin les hêtres, charmes, tilleuls, coudriers même, toutes essences fertilisantes, pour en favoriser le développement ou pour les conserver comme baliveaux, même en cépées ou volières ; mieux encore, en situation mal abritée, dans les grandes coupes, Paction des cordons pleins réservés autour des coupes, ou même en travers, afin de les diviser en compartiments bien abrités, paraît ici indispensable,
Sur certains terrains froids et humides, sur des sols argilo-siliceux plats, où l’eau n’a pas d’écoulement, la décomposition incomplète des détritus organiques, des feuilles de chêne et de bouleau rend le sol acide, tourbeux, apte à être envahipar la bruyère et le mauvais état des taillis y est caractéristique. En pareil cas, il est à conseiiler d’avoir recours au coudrier pour changer ces conditions mauvaises ; on plante par exemple, aussitôt après l’exploitation du taillis, un millier de coudriers, en ayant soin au préalable de remuer la terre du trou par quelques coups de pioche, de manière à la mêler et à l’aérer ; après les
coudriers, des charmes dans les argiles, des aunes dans les bas-fonds, peuvent être utiles. La couverture morte, améliorée par les débris vézétaux que donnent ces essences, est d’une décomposition plus facile ; les Iombrics reviennent cultiver le sol : ils abondent sous les coudriers, et le chêne sur coudrier végète toujours aussi bien que possible en taillis et en arbres.
Taïillis-sous-futaie où domine le hêtre. — Si la prédominance du hêtre s’accuse dans le peuplement, le taillis composé prend un nouvel aspect ; et il doit en être ainsi, si toutefois le climat convient au hêtre, dans les sols secs, peu profonds, ou bien dans les terrains formés de pierrailles ou de sable grossier, terrains dans lesquels le chêne se développe rarement et ne devient qu’exceptionnellement beau et vigoureux.
Malheureusement, sur de tels terrains, l’exploitation en taillis à courtes révolutions a substitué les cornouillers, coudriers, épines, petits érables, etc., ou bien des bouleaux rachitiques, la bourdaine et la bruyère, au hêtre mélangé de chênes, de frênes, de grands érables; la broussaille y occupe la place de la forêt. Le remède qu’il faut apporter à cette situation consiste alors à allonger la révolution jusqu’à trente. six ou quarante ans ; — à réserver en modernes ou en baliveaux de l’âge tous les sujets bien venants, quand même les cimes se touchent, pourvu qu’elles ne soient pas étriquées ; — à y adjoindre les chênes d’élite, mais en les tenant écartés des hêtres, de même que les plus beaux sujets des autres essences. C’est, en un mot, tendre vers un type de taillis composé à futaie prépondérante dans lequel on cherche à constituer la futaie, d’abord avec des chênes bien constitués, réservant les anciens bien sains et vigoureux, ainsi que les modernes bien venants, en ayant soin d'isoler leurs cimes ; ensuite avec des hêtres, groupés même par petits bouquets de modernes et de jeunes anciens, et formant entre eux non un massif serré, mais un massif clair ; enfin accessoirement, là où cela est utile, avec des charmes, sorbiers, alisiers, à la condition que ces arbres soient bien venants. Quant au choix des baliveaux, il doit porter sur les chênes et les hêtres, n’acceptant que ceux qui sont vigoureux et bien constitués.
Sous une telle forêt, qui prend en quelque sorte l'aspect d’une
futaie claire, inégale et entrecoupée avec sous-étage de taillis, les semis ne feront pas défaut ; on aura soin alors, au moment des exploitations, de conserver intacts sans les recéper tous les semis de hêtre, et de recéper avec soin ceux des autres essences.
Si le solest calcaire, et s’il est envahi par les morts-bois, coudriers, cornouillers, troënes, saules, épines, viornes, ronces, etc., le mieux est de laisser vieillir ces morts-bois au lieu de les recéper, et de passer ensuite en éclaircie, afin de permettre aux semis de hêtre de venir peu à peu s’installer à leur place.
Si au contraire le sol est siliceux, sablonneux, s’il devient tourbeux ou tout au moins acide et est envahi par la bourdaiïne, les genêts, la bruyère, on peut avoir recours au coudrier, comme nous l'avons indiqué précédemment ; sous les plantations de coudrier, le terreau redevient doux, et le semis de hêtre s’installe naturellement.
Partout enfin, s’impose le respect des hêtres, grands et petits ; les arbres porte-graines doivent rester pour donner de la semence les jeunes hêtres ne doivent pas être recépés ; seuls les jeunes brins de cette essence qui sont courbés ou brisés doivent être coupés, mais encore vaut-il mieux ne les recéper qu’à 2 ou 3 centimètres au-dessus du sol, et même leur laisser une branchette, ou tout au moins un bourgeon bien formé.
Les taillis-sous-futaie de la propriété boisée particulière, présentent une variété infinie d’aspect ; des fautes culturales fréquemment répétées, des balivages défectueux, et surtout l'adoption de trop courtes révolutions pour les exploitations du taillis ont très souvent provoqué dans ces peuplements l’envahissement des morts-bois et des mauvaises essences au détriment des bonnes essences, l’appauvrissement progressif de l’état de massif, la diminution de la fertilité du sol, et un ralentissement marqué dans la végétation du taillis et de la réserve.
Une telle situation est la note caractéristique des taillis composés mal gérés.
Nous dirons qu’un taillis composé est en mauvais état, quand toutes ces causes réunies ont tendu à faire disparaître, tout au moins en grande partie, les bonnes essences. Un grand nombre de taillis composés se trouvent aujourd’hui en mauvais état ; il y a lieu de les restaurer progressivement.