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gazon, le murmure des ruisseaux, le ramage des oiseaux; comme eux, il adorait les brimborions du bric-à-brac et souhaitait des maîtresses au teint vert; comme eux, enfin, il se moquait spirituellement de lui-même et tristement de son art, disant que les acrobates étaient bien supérieurs aux poêles, mais il n’allait pas plus loin. Au fond, il méprisait Pétrus Borel, le lycanthrope qui rêvait Vexislence de chamelier au désert, de muletier andalou, d'Otahitien, qui s’était fait républicain , parce qu’il ne pouvait être Caraïbe, et pour qui l’amour était de la haine, des gémissements, des cris, de la honte, du deuil, du h-, des larmes, du sang, des cadavres, des ossements, des remords ! Anselme avait, dans un recoin de son esprit, uue faible lueur de jugement (jui lui montrait l’inanité absolue de cette doctrine de queue-rouge, et peut-être, à l’inverse des bohémiens du romantisme qui s’étaient faits violents à une époque ou per-
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sonne en France ne voulait demeurer tranquille, Anselme n’affectait- il l’incohérence et la déraison que pour réagir contre les jeunes gens raisonnables et soucieux de 1858? Le fait est qu’il ne les estimait guère plus que des mannequins à ressorts.
Cependant, malgré ses excentricités, Anselme ne ressemblait pas à ces poètes crot-
tés, comme on en voit tant, qui réservent l’élégance, le soin et la propreté pour leur style, et dont la personne, plus que négligée, est un abominable anachronisme.
11 était grand, bien fait, nerveux, basané, net comme une pièce de vingt francs récemment frappée, avec des yeux bleus à rayons brisés, sombres et tristes. Il avait le nez aquilin, les cheveux châtains, la barbe fine et molle comme celle des Orientaux, les dents blanches comme l’amande , les pieds secs et les mains superbes.
Un vieux domestique, bouffi comme l’A-
mour et fané comme une actrice à son réveil, le servait, comprenant peu de chose à son caractère. Le drôle, au fond, méprisait son maître et le croyait à moitié fou, ne lui voyant rien faire comme les autres. Il le déconsidérait dans son quartier, racontait des chosesîunonstrueuses sur son compte, et l’accusait d’adorer secrètement un bon Dieu en or, assis les jambes croisées sur un tabouret, comme un tailleur. Anselme, il est vrai, abu- * sait un peu de la naïveté de son serviteur. II lui avait ôté son prénom d’Anatole pour lui donner celui d’Anaxagoras, en souvenir de l’ami de Périclès, et il lui faisait, pour se distraire, l’éternelle plaisanterie de lui prêter toutes les actions du philosophe de Clazomènes.
C’est ainsi qu’en plein xix* siècle, au cœur de Paris, la ville des lumières, des bonnes mœurs et du bon ton, un homme avait trouvé le moyen de se distinguer violemment des
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autres hommes; ne fréquentant ni les salons, ni les théâtres, ni les cabarets; se promenant à l’écart et très-rarement, par des nuits sans lune, quand il pouvait se croire seul au bord du fleuve fangeux qui reflétait dans ses eaux cent mille becs de gaz, et que toutes les laideurs des rues et des maisons s’estompaient dans les fantasmagories du clair-obscur. Un peu sombre, comme les gens qui ont beaucoup cherché et très-peu trouvé, sarcastique comme tous les êtres passionnés et meurtris par l'indifférence, affreusement timide et adorant secrètement l’amour tout en s’en moquant avec ses amis et le reléguant au rang des chimères, il avait fini par prendre son parti de tout et de lui-même, et il vivait doucement, tranquillement, à sa manière, d’une existence solitaire et sauvage, dans son coin, en vrai Chinois.
Un jour, et ce jour-là on était au commencement du mois de novembre, Anselme, depuis longtemps sans maîtresse, s’ennuyait tout seul, regrettant que la vie fut si courte. Allongé sur un large divan, il rêvait à je ne sais quelle femme idéale, bête à manger de la paille, mais belle à étonner Phidias. Comme
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son rêve s’accentuait assez mal dans son esprit, il poussa un profond soupir, puis il se mit à relire, pour la centième fois peut-être, le Ramayana de Valmiki, et il arriva bientôt au 1 h* Çloka du 9 e Sarga, où commence la tentation de liichyaçringa , le grandiose ascète , par les courtisanes, à ces mots :
« Le mouvement de leurs yeux, de leurs « sourcils, leurs mains qui ressemblent à dos « fleurs de nymphéas, élaborent ces gestes « qui redoublent chez l’homme l’épanouisse- « ment du plaisir.
« De leurs habits qui ondoient à l’air et « des minces ornements de leurs bracelets, (i elles se portent mutuellement des coups, « éblouissantes par leur mobilité même.
« Belles de guirlandes odorantes et de « poudres aux douces exhalaisons, elles se « dispersent de toutes parts, remuantes et ba- « dines, ces rares beautés. »
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Son domestique entra dans la chambré avec une mine renfrognée, portant une lettre sur un plateau de laque noir.
Anselme posa sur le divan son livre imprimé en rouge sur peau de vélin et relié en soie bleu de ciel.
— Que veux-tu? fils d’Hégésibulus! — lui dit-il.
Anaxagoras tendit le bras sans dire un mot et Anselme prit la lettre. Toujours renversé sur le dos, il déchira l’enveloppe autour du cachet, et, pendant que son domestique s’en allait d’un air majestueux, il lut ces quatre lignes écrites à l’encre bleue sur un morceau de papier anglais satiné, de l’épaisseur d’une carte :
« Demain mardi, à midi, une femme que <( vous ne connaissez pas se présentera chez « vous. Elle se fie à votre discrétion, et ce « n’est pas une curiosité banale qui la pousse.
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(i Facilites- lut le moyen de vous approcher » sans danger , en éloignant vos domestiques (t de votre maison , et déchirez ce billet , si « vous voulez lui donner une preuve de déli- « rat esse. »
Pas de signature. Anselme se leva d’un soubresaut, et, assis au bord du divan, les coudes sur les genoux, il retourna plusieurs fois la lettre qui sentait l’ambre. Pas d’armes. Pas de chiffre. L’écriture était celle d’une femme, et le cachet de cire verte avec ce mot : üutis. — Personne , — dit Anselme qui sav ait le grec. Je suis sûr que c’est une douairière ou une drôlesse mal renseignée qui me prend pour un capitaliste. Les poètes, aujourd’hui, n’occupent guère les femmes.
Ali! bah ! n’y pensons plus! — Et, se recouchant sur son divan, Anselme déchira la lettre et reprit son livre.
Mais le lendemain, après avoir déjeuné de
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gâteaux de miel, de prunes noires de Syrie, d’un poulet au musc et d’un pot de confitures de gingembre, arrosé de vin de Schiraz, Anselme donna un grand coup de marteau sur un gong pour appeler son domestique et lui dit, pendant que le singe dansait, dans un accès de gaieté folle, au grand ébahissement du caniche : — Anaxagoras, je remarque depuis quelque temps que tu jaunis. Les abstractions te feront perdre la tête. Va te promener au bois de Boulogne, marche vite, et ne rentre qu’à cinq heures.
Anaxagoras, habitué aux façons d’agir de son maître, s’en alla sans dire un mot, non pas au bois de Boulogne, mais au cabaret voisin, et Anselme demeura seul.
Le poète, comme on le pense bien, n’avait pas de pendule. Un bâton d’encens de deux pieds de long, composé de sciure de bois et de glu brûlant par un bout, et portant des encoches à distances égales, lui don-
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naît, tant bien que mal, la mesure du temps.
Quand le feu atteignit le petit cran qui marquait midi, sa sonnette retentit, et il éprouva une émotion soudaine. 11 se leva, jeta un coup d’œil rapide autour de lui, puis il alla ouvrir en se disant : — J’aimerais mieux que ce fût une drôlesse, mais j’ai bien peur que ce soit une vieille femme.
Il ouvrit la porte, et alors il vit devant lui une grande personne enveloppée jusqu’aux pieds d’une mante de velours noir, avec un voile épais sur le visage, et deux grands yeux qui brillaient comme des escarboucles.
Il s’inclina gravement, rougit un peu, lui prit la main par le bout des doigts et la fit entrer. Les oiseaux chantaient à corps perdu dans la volière, le jet d’eau clapotait dans la vasque de pierre jaspée, le singe, enchaîné au pied de sa niche, se balançait avec, un air malicieux, et le chien flairait l’inconnue, en
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chien bien dresse qui tient à s’assurer du caractère des personnes. j
L’inconnue marchait lentement, regardait Anselme et ne disait rien. Le poète la fit asseoir sur le divan, la salua de nouveau, cérémonieusement, puis, sans parler, il souleva son voile du bout des doigts. II faisait une petite moue de méfiance en découvrant ainsi le visage de cette femme. Mais quand il eut rejeté son voile sur la passe de son chapeau, il lui prit un subit éblouissement. Jamais il n’avait vu de tête plus extraordinaire. .. et plus belle ! . . ...
Il recula de deux pas pour mieux la voir, et, dégrafant sa mante, elle se laissa regarder. Elle avait un noble front, admirablement modelé, un peu renflé en avant, vers les tempes ; un nez grec, très-pur de galbe, relié à de fins sourcils arrondis comme des arcs ; une bouche vermeille dont les lèvres charnues, exactement unies, se plissaient en remontant
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aux commissures; de grands yeux verts un peu bridés par un étrange sourire ; des paupières très-longues qui jetaient de fines touches d’ombre sur les pommettes de ses joues ; un menton petit, rond et poli comme une bille; et, sur tout le visage, je ne sais quel air souverain de quiétude et de mystère, une expression de dédain et de force, un mélange sans nom de ruse et de bonté.
Ses cheveux châtains, légèrement crêpelés, descendaient comme un réseau transparent sur les côtés de ses joues pleines. Son teint mat avait la douceur de la soie. C’était un teint basané, suavement mélangé de rose.
Homère eût comparé son cou à une tour, et le sommet de sa poitrine s’arrondissait magistralement, poussant la claire chemisette tendue en travers, d’une épaule à l’autre, et garnissant de ses plis blancs le haut de son corsage noir.
Cependant, tandis qu’elle promenait ses
yeux surpris du Bouddha trônant sur l’estrade à la volière, elle respirait les odeurs pénétrantes qui s’exhalaient des fleurs et des cassolettes, et Anselme ravi la regardait toujours. Soudain, elle reporta les yeux sur lui qui avait l’air d’un jeune mandarin, avec ses pantalons de taffetas et sa robe jaune, et, souriant encore, elle dénoua les rubans de son chapeau, posa son chapeau près d’elle, puis, d’un seul mouvement de tête, elle fit ruisseler sur ses épaules ses cheveux châtains à reflets d’or. Les mains croisées l’une sur l’autre, elle resta là, silencieuse et imposante. Elle avait quelque chose d’oriental dans la couleur de son visage, et son attitude était calme, comme il convient à toute femme qui connaît son prix.
Anselme, déjà intimidé, traîna un tabouret en face d’elle. Sa mise était simple et rehaussait merveilleusement sa beauté. Une robe de cachemire noir marquait les contours de
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sa poitrine, rigoureusement serrée à la taille par une ceinture mince à boucle d’argent; sa jupe collait sur ses hanches, s’aplatissait sur ses genoux, et s’étalait enfin, négligemment, sur ses pieds chaussés de bottines.
Tout son corps se moulait ainsi sous l’étoffe, avec ses jambes pudiquement repliées comme le marbre des statues grecques sous les draperies élégantes ; un bandeau de dentelle noire s’alignait avec ses cheveux sur son front et retombait gracieusement sur le sommet de ses épaules. Comme ses gants la gênaient un peu, elle les ôta, et Anselme vit alorsqu’elle avait des mains aux doigts longs, de ces mains inventées par Raphaël.
Le singe, qui n’avait pas quitté des yeux, l’inconnue, commençait à s’agiter, en tirant sa chaîne, jaloux du chien qui s’était couché en rond à ses pieds. Mais elle ne s’occupait guère des deux bêtes. On eût dit qü’en venant dans cette maison, elle s’était attendue
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h trouver quelque chose de moins insensé.
Le logement aux murs éblouissants l’inquiétait autant que le poëte. Mais elle regardait surtout le poëte, avec une surprise railleuse, en faisant glisser ses yeux verts sous ses paupières abaissées. Anselme finit par tourner la tête, tant le regard moqueur de cette femme le troublait. Cependant, il lui prit la main. Sa main était tiède, satinée, embaumée. Il la baisa, ne sachant que dire. Elle le laissa faire.
Enfin, prenant un grand air de noblesse : — C’est une étrange chose, — lui dit-il, — que la puissance de la beauté. Je ne sais qui me vaut, madame, l’honneur de votre visite. Je ne vous ai jamais vue, je ne connais même pas votre nom, et me voici cependant plus ému devant vous qu’un enfant en faute devant son père. Cela vient, probablement, de la sérénité étendue sur votre visage. Le croyez-vous?
— Je ne sais.
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Tout en écoulant sa voix musicale qui, pour prononcer ces trois mots, avait pris un timbre de flûte, Anselme se disait à part lui : — Qu’est-ce que cette femme? Les reines n’ont plus cet air de majesté. — Il était bien loin déjà de son désir de trouver en elle une drôlesse! Il reprit d’un ton doux : — M’aviezvous jamais aperçu, madame, jusqu’ici?
— Jamais.
— Vous avait-on parlé de moi?
— Non.
— Qui vous a donné mon adresse?
• — Votre libraire.
• — Ah ! ah! le bonhomme a de l’esprit. Je lui en sais gré.
Ici elle sourit délicieusement en écartant les lèvres. — Me permettrez-vous de vous demander pour quel motif vous avez désiré me voir? — dit Anselme d’un air caressant.
— Pour vous voir.
Le poète, à ce mot, rayonna. Il leva la tête.
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et, croyant enfin l’embarrasser *. — Comment me trouvez-vous, madame?
Elle sourit encore : — Fort gentil.
Anselme comprit aussitôt qu’il n’était pas de force pour lutter avec elle. 11 alla s’asseoir sur le divan, et, se tenant auprès d’elle, il reprit sa main et la caressa machinalement.
Alors elle le regarda jusqu’au fond de l’âme, sans colère, mais avec cet œil de sirène qui semblait dire : — Méfie-toi ! — Anselme se sentit pâlir.
— Je ne connais rien de vous qu’un recueil de sonnets, — lui dit-elle. — Il m’a semblé, en le lisant, que vous deviez avoir un bon cœur. C’est pourquoi je suis ici.
Le poète était interdit par ce naturel. Qui ne l’eût été à sa place? Dans ce siècle de prose ce n’est plus de cette façon simple et hardie que s’engagent les intrigues d’amour. Les courtisanes guettent les chalands au théâtre, à la promenade; les jeunes filles se contentent
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de rêver chez leur mère à l’épouseur qui réalisera leur idéal de confortable ou de luxe en leur donnant la liberté ; les femmes du monde choisissent philosophiquement dans le cercle restreint qui tourne autour d’elles, — non pas l’homme qui leur plaît le plus, — mais celui qui leur promet la liaison la plus secrète et la plus commode, et elles forment ainsi des liens chétifs qui se nouent par la convenance, comme le mariage, et se dénouent, comme lui, parla fatigue et le regret. Pourquoi donc celle-ci, à l’encontre des autres, s’était-elle bravement dérangée pour poursuivre dans sa retraite l’homme qui lui avait fait éprouver une sensation? Anselme se demandait cela en s’ irritant de l’allusion que l’inconnue avait faite à son cœur. Il eût certes mieux aimé qu’on lui parlât de son style! Aussi ne répondit-il rien d’abord, puis quand il se mit à parler, — en véritable enfantqu’il était, — enfourcha-t-il son dada d’excentricité pour cacher son dépit,
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et son trouble surtout qui ne faisait que # grandir.
— Ce qui m’enchante, madame, dans votre visite, c’est qu’elle est absolument imprévue. Je vous dirai que j’ai horreur du vulgaire. Je fuis ce que tout le monde cherche. C’est au point que je ne lèverais pas le petit doigt pour quadrupler ma fortune, recevoir le bâton de maréchal ou épouser la fille du sultan. L’enlever me satisferait à peine. Au surplus, l’idée du bonheur change avec les hommes. Moi, pour être parfaitement heureux, je voudrais simplement habiter la lune, tout seul, avec un paon qui pousserait son cri désespéré dans mes oreilles, et, si la lune n’est pas habitable, je me contenterais de devenir invisible pendant huit jours. Et vous ?
L’inconnue se mit encore à sourire, et Anselme, prenant son silence pour une approbation, continua de plus belle. Il était si enchanté de son aventure, qu’il en perdait la
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conscience du sens commun, et ce fait, chez un homme excessif comme lui, n’était point extraordinaire. Ne sachant que lui dire, car les émotions vraies rendent timides les plus hardis, — et il était d’ailleürs trop plastique pour être sensuel, — il voulut étonner cette femme qui lui imposait, sans qu’il sût pourquoi, et alors il tira de son répertoire les paradoxes les plus extravagants, les propositions les plus saugrenues, les théories les plus subversives. Le mariage, nécessairement, ne fut pas épargné dans son éloquente tirade. Il trouva même, pour le railler, des séries d’épithètes toutes nouvelles qui hurlaient de se voir accouplées* et il s’étonna de la facilité merveilleuse qui le servait si bien ce jour-là, en exprimant les ennuis que doivent éprouver deux êtres condamnés par la loi à vivre ensemble. Mais, tout en s’en donnant à ceesür joie et brodant de pittoresques variations sur son thème habituel, Anselme eut assez de présence d’esprit
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pour respecter l’amour, ce qu’il n’aurait certes pas fait si, au lieu de parler à une jolie femme de vingt-cinq ans, il eût péroré devant ses amis. Alors, comme ces mauvais garnements qui lancent des pierres par-dessus les murs des jardins, à travers les arbres à fruits, pour se venger de ne pouvoir piller leur récolte, Anselme n’eût pas manqué de vilipender la passion qu’il aimait, pour se consoler sans doute de ne la faire partager à personne. L’inconnue, cependant, écoutait le poète en femme qu’on ne dupe point aisément. Chacune de ses excentricités lui révélait un côté de son caractère, et si bien, qu’elle n’avait plus rien à apprendre sur son compte quand il se tut.
Aussi ne répondit-elle pas un mot aux extrayagances qu’il venait de lui débiter. Mais, comme si elle eût voulu lui montrer qu’elle les tenait pour nulles et non avenues, elle tourna lentement la .tête, puis, ajoutant un conseil détourné à sa leçon, elle tira sa montre
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de sa ceinture : — Nous n’avons plus qu’une heure à nous ! — murmura-t-elle.
r Pour le coup, Anselme eut honte de sa gaucherie. Il comprit enfin que cette charmante femme n’était pas venue là pour assister à ses exercices d’équilibriste et, s’enhardissant, il commença à la regarder d’un œil de feu où brillait le désir. Mais elle né rougissait ni ne pâlissait. Elle restait calme, sereine, dans une quiétude parfaite, comme si le sentiment de sa supériorité lui eût suffi pour se défendre. Alors, glissant lentement son bras autour de sa taille ronde, Anselme se pencha vers elle et approcha ses lèvres de sa joue pour la baiser.
En ce moment, le singe, qui jusque-là s’était contenté de donner des signes d’impatience, entra dans une grande fureur : — - Houak! houak! — cria-t-il, et il fit trois culbutes en l’air.
" — Qu’est-ce que cet animal? — dit l’in—
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connue, et, pour la seconde fois, elle promena ses yeux autour d’elle et sourit vaguement des étranges choses qu’elle voyait.
— C’est un singe, — dit Anselme, — qui me tient compagnie, avec mon chien, quand je suis seul, — et, s’adressant au sapajou : — Polémon ! à la niche ! ou je vais te casser les reins!
— Ti, ti, ti, ti, ti, ti, — fit le singe.
— Vous l’avez appelé Polémon ? — dit la dame.
— Oui. C’est le nom d’un philosophe grec qui était fort enclin à l’ivrognerie.
L’étrangère ne répondit rien, et Anselme, de plus en plus caressant, passa de nouveau son bras autour de sa taille. Elle ne chercha pas à le repousser, mais, cette fois, elle fronça les sourcils, légèrement. Cependant, comme Anselme approchait ses lèvres de sa bouche, elle le retint, en 'appuyant sa main nue sur son épaule et disant :
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— Que voulez-vous faire?
— Je veux simplement vous aimer.
— Et ne pouvez-vous m’aimer sans m’embrasser ?
— Hélas ! c’est bien difficile !
Sur ce mot elle prit un air encore plus sérieux, et dit :
— Je dois cependant vous imposer une condition...
— Laquelle?
— Jurez que vous ne chercherez jamais à me revoir.
Anselme haussa les épaules, tout en s’approchant encore, puis il jura. Elle sourit alors, avec une expression de triomphe. Le poëte se sentait si heureux qu’il aurait promis d’aller ramasser sur le champ du ciel un boisseau d’étoiles.
Cependant l’inconnue s’était levée et, se promenant par la salle, admirait les moindres objets avec un petit air connaisseur. Anselme l’accompagnait, et l’on entendait bruire ensemble sur les nattes leurs robes étoffées à queues traînantes. De nouvelles pensées en-
traient dans l’âme du poëte. Cette femme, qui venait de se jeter ainsi à travers son
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existence, debout et marchant, était plus séduisante encore. Elle avait des façons de parler, de regarder, de se mouvoir, d’une tranquillité extraordinaire. Anselme comparait sa taille majestueuse à celle des nymphes, qu’il ne connaissait que par ouï-dire, et sa démarche le faisait rêver à celle des déesses, quand elles s’avancent sur les nuages pour se ranger en silence autour du maître des dieux. Lorsqu’elle s’arrêtait en parlant, son buste se renversait en arrière et mettait en relief les rondeurs graves de son sein. On eût dit alors une de ces reines gothiques qui se détachent sur les fonds d’or des manuscrits à miniatures. Mais quand son sourire jouait sur ses lèvres, il donnait à tout son visage une expression de profondeur et de volupté qui ne pouvait être comparée à rien de connu.
Anselme eut regret de son serment. Tout en suivant la dame qui agaçait du doigt les
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perruches, il cherchait le moyen de le reprendre. A mesure qu’il s’habituait à la voir, sa hardiesse d’emprunt l’abandonnait. Lui qui faisait si bien le sceptique devant ses amis, qui bafouait l’amour et refusait aux femmes toute supériorité intellectuelle, il se sentait de plus en plus gauche, absurde, dominé, et il subissait une influence irritante et mystérieuse qui le rapetissait à ses propres yeux. Cependant, tandis qu’il essayait de réagir contre le charme, l’inconnue restait parfaitement maîtresse d’elle-même. Elle voyait bien sans doute à quel point elle le fascinait.
Anselme demeura quelque temps rêveur, puis tous ses traits s’assombrirent.
. — Qu’avez -vous donc? — dit- elle en lui décochant un regard par-dessus son épaule.
— Je suis horriblement malheureux, — répondit Anselme. — Avant de vous connaître, je formais des désirs vagues, ou plutôt je ne
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pensais à rien du tout. Maintenant, c’est fini. Je ne pourrai plus travailler.
Elle l’interrompit en riant : — Voilà bien l’égoïsme des poètes !
— Eh ! — fit-il, du ton d’un enfant boudeur, — l’art représente la vie pour moi, et ma vie, je la perds en vous perdant! — puis il ajouta froidement : — Vous ôtes cruelle!
— Est -ce ainsi que vous me récompensez? — dit -elle avec un grand air de hauteur.
— Pardon ! — fit-il en pliant le genou, car aucun de ses amis n’était là pour le surprendre! et, revenant au naturel, stimulé par son intérêt : — Je suis sans doute haïssable, — lui dit-il, — mais je sens déjà que je vous aime. Ne me condamnez pas à végéter, comme je l’ai fait jusqu’ici, d’une existence. ..
— Orgueilleuse, — interrompit-elle; — orgueilleuse et solitaire.
Anselme, à ces mots, baissa la tête et dit ra-
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pidement : — Je vous ep prie, revenez me voir.
Elle le regarda dans les yeux, de haut en bas, sans se courber, pendant que, anéanti, il restait à genoux sur la natte. Elle hésita, et soupira. Elle était charmante ainsi, avec son sein en mouvement et ses narines qui se gonflaient à demi, accusant une émotion intérieure. Enfin elle dit : — Non. C’est trop grave.
' Anselme se releva : — Que craignez-vous donc?
— Tout. Moi. Vous-même. Les hommes sont si indiscrets!
— Mais vous voulez donc que je meure?
— La voix d’Anselme avait alors la douceur d’un chant d’oiseau.
— Non pas, — fit-elle en l’enveloppant d’un regard . Puis elle soupira encore, et on eût dit alors que son cœur et son esprit se livraient une lutte pénible. Enfin, elle parut quelque temps absorbée dans une concen-
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tration de pensée douloureuse; puis, comme une reine qui accorde une grâce, elle se détermina tout à coup.
— Écoutez, — lui dit-elle. — Tous les mardis, je viendrai passer trois heures auprès de vous. Mais, si jamais vous cherchez à savoir qui je suis, si vous parlez de moi à âme qui vive, si seulement, me rencontrant dans la rue, ou n’importe en quel endroit, vous avez l’air de me reconnaître, vous ne me reverrez plus. Je disparaîtrai subitement; je m’évaporerai comme la fumée de vos cassolettes, et vous ne pourrez jamais me ressaisir. Je serai morte pour vous.
— Vous avez donc bien des choses à perdre? — dit Anselme.
— Oui, — répondit-elle en pâlissant. — La vie.
Celte parole solennelle fit frémir Anselme.
Pendant que les oiseaux chantaient gaiement dans la cage, il demeura silencieux;
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puis, comme s’il eût été maîtrisé par la gravité de la situation, détendit la main : — vous jure de vous obéir.
— Ainsi, vous ne m’adresserez jamais de questions, et vous saurez vous contenter de ce que je vous accorde?
— Je le jure.
— Embrassez-moi donc, mon cher cœur,
— dit-elle avec un abandon qui n’était pas
exempt d’une sorte de raillerie ; et, comme si elle eût voulu achever le poète en lui montrant une confiance presque blessante, elle approcha d’elle-même sa tête brune.
En ce moment, ils étaient debout auprès du singe. Le singe qui, pendant cette conversation, — la trouvant sans doute bien oiseuse, — avait haussé les épaules comme une personne, profita de l’instant où les jeunes gens se tenaient par la tête, et, par un brusque mouvement des bras, il souleva la robe de la dame et découvrit deux jambes à
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faire damner Jupiter. Puis, il se sauva sur sa niche, et se mit à se gratter l’oreille d’une patte.
— Vilaine bête ! — cria Anselme indigné.
— Eh ! ne le grondez pas — dit l’étrangère. — Il faut bien que tout le monde vive 1
Elle remit alors son chapeau, s’enveloppa
de sa mante et baissa son voile. Anselme la
reconduisit jusqu’à la porte. Il était triste, comme son singe. — Je ne sais même pas votre nom ! — lui dit-il avec un reproche.
— Je m’appelle Outis.
— Outis? Ce n’est pas un nom. C’est une négation de nom. Voyons, vous êtes belle, soyez bonne. Cela ne vous compromettra pas. Vous devez avoir, comme tout le monde, un petit nom oublié dans le coin de votre acte de naissance, que personne ne vous * donne, qui n’est attach^à vous que pour la forme, un Cendrillon de nom. Dites-le moi.
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— Eh bien, je me nomme Sylvie, — répondit-elle.
Anselme lui serra les deux mains avec une sorte de convulsion caressante : — Sylvie, je t’adore! — s’écria-t-il.
Elle partit. Nulle voiture ne roula dans la rue sur le pavé durci par la gelée de novembre. Au bout d’une heure cependant, Anselme écoutait toujours, appuyé contre la fenêtre. Enfin, il alla s’étendre sur son divan, mais il ne reprit pas son livre, et le soir, quand son domestique rentra, les joues pleines encore du vin qu’il avait bu, il trouva notre sceptique qui pleurait à chaudes larmes dans les bras de son singe.