DU TRISMUS
C’est le spasme tonique de la mâchoire, le tétanos maxillaire , ou, pour parler avec plus de précision, la contracture spasmodique et la rigidité des muscles élévateurs de la mâchoire. Les mâchoires sont tellement serrées dans la plupart des cas qu’on ne parvient pas à les écarter. Parfois le malade ressent de la douleur dans les muscles contracturés; d’ordinaire cependant le trismus est indolore.
Nous avons fait voir dans l’article précédent que l’application du mot trismus au spasme tonique des mâchoires a été abusive ; mais elle est tellement passée dans l’usage qu’il serait impossible actuellement de lui restituer son sens véritable.
Le contraire du trismus, Yécartement des mâchoires par la contraction tétanique des muscles abaisseurs qui sont, comme on sait, sous l’influence des nerfs mylo-hyoïdien et digastrique, constitue une rareté pathologique. Romberg cite une Dissertation de Kirschner (4) contenant l’observation d’une femme épileptique dont les muscles élévateurs et les muscles abaisseurs étaient pris alternativement de contractions tétanoïdes.
Le trismus fait partie du tétanos général; mais il peut aussi exister seul. Très-souvent il est accompagné de raideur de la langue, de dysphagie, de raideur des muscles de la nuque et du sterno-mastoïdien. Dans les cas où un tétanos général doit se développer, il en constitue ordinairement le symptôme initial, et un symptôme de la plus haute gravité.
Comme pour le tétanos, il existe une prédisposition particulière pour le trismus. On la rencontre chez l’enfant nouveau-né plus souvent que chez l’adulte; chez l’homme plus que chez la femme; chezl’homme robuste plus que chez l’homme de complexion délicate. Puis, de même que le tétanos, le trismus est plus fréquent pendant les chaleurs de l’été et dans les climats tropicaux qu’en hiver et dans les pays tempérés. Ses principales causes déterminantes sont le refroidissement, le traumatisme des nerfs et la surexcitation sympathique des nerfs masticateurs procédant du tube digestif.
(1) De maxillœ in ferions divaricatione letanoide. Berolini, 1825. Romberg, Nervenkrankheiten, T. I, p* 309.
1° Trismus rhumatismal.
La simple impression du froid sur la figure peut provoquer le trismus chez les sujets prédisposés. D ordinaire cependant il faut un véritable refroidissement, c’est-à-dire le passage rapide du chaud au froid. On signale spécialement l’humidité du soir après une journée de chaleur.
L’accident ne se déclare habituellement qu’au bout de deux ou trois jours. On pense que sa cause siège dans les muscles mêmes, d’autant plus que la petite racine du nerf trijumeau et les troncs des nerfs de la mastication semblent, par leur position profonde, être à l’abri du refroidissement.
La plupart des cas de trismus traumatique sont à la rigueur également dus au refroidissement.
Le trismus rhumatismal est rarement suivi de tétanos; il s’accompagne cependant souvent de dysphagie, d’un sentiment pénible à la base de la langue et d’un resserrement du pharynx et de l’œsophage. Si le malade ne succombe pas avant le quatrième ou le cinquième jour, on peut espérer sa guérison ; mais le mal est sujet à récidives.
2° Trismus traumatique.
C’est l’espèce la plus célèbre, redoutée des chirurgiens. La plus légère blessure suffit parfois pour la produire : l’extraction d’une dent de la mâchoire inférieure avec fracture du bord alvéolaire, une simple contusion, par exemple, de la région inguinale, une plaie et même une simple piqûre aux doigts ou aux orteils, la piqûre d'un filet nerveux dans l’opération de la saignée, une fracture des os de la jambe, etc.
Le trismus peut, dans ces cas, persister comme tel pendant plusieurs semaines et guérir ensuite ; ou il peut être suivi d’un tétanos général et créer alors un grand danger pour la vie.
Il est remarquable d’observer que le trismus, comme le tétanos, ne se développe le plus souvent que dans la période de guérison de la blessure ou même après sa cicatrisation ; en général rarement avant le dixième ou le quinzième jour de l’accident. Ilestpasséen principe parmi les chirurgiens que les chances de guérison sont d’autant plus faibles que l’accident s’est montré plus tardivement.
On admet généralement qu’il y a névrite ou inflammation d’un ou de plusieurs nerfs piqués ou écrasés lors de la blessure et que l’irrita-
tion ainsi entretenue se propage jusqu’à la moelle allongée, jusqu a l’origine des nerfs de la mastication. Plusieurs auteurs, en adoptant cette manière de voir, croient pouvoir appeler le trismus traumatique un spasme réflexe ; ce n’est cependant pas là le sens rigoureux dans lequel les physiologistes prennent la doctrine des mouvements réflexes.
Tout le monde sait, et nous venons de rappeler quelle grande influence le refroidissement exerce sur le développement du trismus et du tétanos des blessés. Il n’est sans doute pas la cause unique, mais la cause déterminante quand il s’ajoute à une autre qui, à elle seule, serait insuffisante.
5° Trismus sympathique.
L’irritation de la muqueuse gastro-inteslinale, mais surtout son irritation par les vers, ténia et ascarides, produit souvent le serrement des mâchoires chez les enfants. Le même accident peut dépendre d’une irritation des gencives pendant le travail de la dentition.
Le trismus des nouveau-nés , qui se déclare dans les premiers quinze jours après la naissance, est presque toujours mortel, même au bout de six ou douze heures. On l’observe d’une manière endémique dans les climats tropicaux, dans les pays humides et marécageux, mais aussi dans les montagnes de la Suisse et de l’Ecosse. On signale comme ses causes déterminantes : l’irritation gastro-intestinale provoquée par un lait de nourrice trop gras ou par une alimentation artificielle vicieuse, puis le refroidissement et les blessures faites à l’enfant lors des manœuvres d’un accouchement artificiel.
Dans les climats tropicaux, où il est la cause la plus fréquente de la mortalité parmi les enfants et où les Anglais lui ont donné le nom peu propre de falling of the yawf le trismus des nouveau-nés s’accompagne d’une coloration ictérique de la peau, et on l’attribue communément à l’irritation de l’intestin par un méconium trop épais et trop abondant.
4° Trismus cérébral.
Dans la méningite siégeant à la base de l’encéphale, dans les hémorrhagies ou apoplexies de cette base, et dans les localisations du typhus à la même région; enfin, dans les irritations et le ramollissement inflammatoire de la petite racine du nerf trijumeau (1), on a noté ce symptôme.
(i) Romberga une observation de ce siège intéressant du ramollissement. Nervenkrankheiten, T. I, p. ail.
Le pronostic du trismus cérébral est très-grave, en raison du siège de la lésion qu’il indique, et en raison de la participation de la moelle allongée qu’il entraîne à sa suite.
5° Trismus nerveux.
Dans l'hystérie, où le spasme clonique des mâchoires, le claquement et le grincement sont si fréquents, il est rare d’observer le véritable trismus. Par contre, ce symptôme se joint souvent aux attaques épileptiques et persiste même dans leurs intervalles. Exceptionnellement on l’observe aussi dans les attaques de fièvre intermittente.
Pour les autres cas de trismus nerveux, nous renvoyons à l’article Tétanos , afin de ne pas faire double emploi.
ARTICLE VIII