‹ Symptomatologie, ou, Traité des accidents morbidesChapitre 114 sur 149 · DU MARTELLEMENT · texte numérisé non relu

DU MARTELLEMENT

C’est le trouble que les médecins ont désigné autrefois sous les noms de malleatio , Chorea malleatoria , et qui, chez les modernes, s’appelle Chorée oscillatoire , rotatoire, hystérique , systématique et rythmique (Sée et Trousseau).

Le malade exécute soit des mouvements oscillatoires réguliers, cadencés, d’un membre, comme pour battre à coups de marteau ou pour piétiner, soit des mouvements de rotation ou de balancement de la tête ou du tronc; il les exécute pendant des journées entières, pendant des mois et des années, sans une minute d’interruption et sans fatigue. Les oscillations se suivent avec une rapidité telle qu’on

(1) Scpulchretum. Lib, I, sect. XIV, obs, 7, 0.

(2) StolFela, d’après la Presse medicale belge, 1862, p, 88,

en compte jusqu’à 40 et GO par minute, mais elles s’interrompent invariablement pendant le sommeil.

Il est des cas où elles occupent constamment un même membre, tandis que dans d’autres elles changent de place. Après avoir persisté pendant des heures entières, par exemple dans un bras, elles sautent sur une jambe, de là au cou, puis au visage, pour revenir au bras et pour parcourir de nouveau les régions dans le même ordre ou dans un ordre différent. Souvent aussi, elles alternent avec d’autres désordres nerveux, des convulsions, des contractures, du pharyngisme, de l'aboiement, de la suffocation. Règle générale, le martellement s’arrête pendant quelque temps, chaque fois qu’on change de position le membre affecté, ou qu’on lui fournit un point d’appui. Quand on arrête de force ces mouvements, il naît d’abord un grand malaise, puis le martellement se transporte sur un autre point du corps; quand on l’arrête là encore, le malade tombe dans un accès de convulsions générales.

Nous avons observé pendant longtemps une vieille fille chez qui le martellement changeait de place à peu près tous les huit jours : après avoir occupé un bras pendant une semaine, il en fit autant d’une jambe, puis vinrent huit jours de rotations de la tête, enfin huit jours de grimacement. Au bout de plusieurs années, la malade fut entièrement guérie par un soi-disant magnétiseur qui finit par l’épouser.

La force dépensée dans ces oscillations est parfois extraordinaire. Wicke (1) raconte le cas d’une femme qui, pendant cinq années, frappait sans cesse sur ses genoux, tantôt de la main droite, tantôt de la main gauche, tellement quelle se serait blessée si on n’y avait placé un coussin.

Le martellement n’empêche pas les fonctions de nutrition de s’accomplir comme à l’ordinaire ; il ne détermine même pas de l’amaigrissement; les muscles se comportent normalement à l’égard des courants électriques. L’intelligence reste intacte et les sens continuent de fonctionner comme à l’ordinaire.

Martellement et Chorée. — Tous les auteurs confondent le martellement avec la chorée. Pour redresser cette erreur, il nous suffira de rappeler d’abord que le martellement consiste dans des oscillations régulières, à forme déterminée, spontanées, persistantes,

(1) Versuch einer Monographie des grossen Veitslanzcs. Leipzig, 1844, p. 45.

tandis que les mouvements choréiques sont irréguliers, indéterminés, passagèrement provoqués par la volonté ou l’attention. Qu’on veuille bien considérer ensuite que la volonté qui ne provoque pas le martellement, peut, au contraire, le faire cesser pendant quelque temps, et que l’attention, loin de troubler ou d’augmenter les mouvements oscillatoires ou rotatoires, a le pouvoir de les rendre plus réguliers. Le même bras qui exécute follement des mouvements de marteau continuels, saisit néanmoins avec précision un verre plein et le porte à la bouche sans hésitation et sans répandre une goutte de liquide. Le martellement le plus vif et le plus persistant s’arrête parfois à l’instant ou l’on interroge le malade en appelant son attention sur un objet ou une idée. Trousseau (1) raconte l’histoire d’une jeune fille dont les mouvements oscillatoires violents du bras s’arrêtaient dès quelle se mettait au piano, où elle pouvait jouer pendant une heure, deux heures, sans perdre la mesure et sans manquer une note. Ainsi, à la différence de la chorée, la volonté continue ici de commander aux muscles affectés.

Les deux seuls caractères que le martellement a de commun avec la chorée sont : l’absence de fatigue et la cessation du trouble pendant le sommeil.

Étiologie. — Le martellement se rencontre le plus fréquemment chez les femmes hystériques, soit seul, soit concurremment avec d’autres troubles nerveux. Dans le premier cas il peut, pendant des années, tenir lieu d’accidents convulsifs et névralgiques, ou alterner avec eux.

Il se rencontre parfois aussi chez les épileptiques et à la suite de grandes émotions morales. Le docteur William R. Sanders (2) a fait connaître récemment l’exemple d’un homme de 35 ans, chez qui l’influence de cette dernière cause semble être incontestable. En faisant bien voir les différences qui séparaient ce cas, d’une part de la chorée, d’autre part de l’ataxie et de la paralysie agitante , le médecin écossais en a formé une espèce spéciale sous la dénomination de Dystaxie ou Pseudo-paralysie agitante.

Les auteurs disent que le martellement n’atteint guère l’enfance ni l'adolescence ; ils donnent même ce fait comme un des caractères par lesquels le symptôme différerait de la chorée. Nous devons déclarer néanmoins avoir vu plusieurs fois des cas très-prononcés de martelle-

(1) Clinique médicale } t. Iï, p. 471.

(2) Edinburgh medic. Journal . 1865, t. X, p. 987.

ment chez des jeunes filles de quatorze et quinze ans, chez lesquelles le trouble disparut après rétablissement des règles.

Ce qu’on a signale comme chorée oscillatoire des vieillards, était la plupart du temps du tremblement ou du ballisme.

Pathogénie. — Quant à la lésion à laquelle appartiendrait cet étrange accident, on ne pourrait faire que des conjectures. Ce qui est certain cependant, c’est d’abord, que la cause immédiate du trouble siège dans la moelle épinière ou dans ses prolongements encéphaliques, puis, que le symptôme n’a rien de commun ni avec la paralysie ni avec l’ataxie. 11 semble être un phénomène d’excitation de la moelle, peut-être de laiblesse excitable soit des fibres empêchantes, soit de l’appareil kinésodique, soit, enfin, de la substance grise qui relie ces fibres et cet appareil aux fibres motrices périphériques. 11 se pourrait aussi qu’un trouble circulatoire de la moelle, un état d’hypérémie ou d’anémie de la substance grise, et des oscillations delà circulation capillaire, jouassent un certain rôle dans la production du symptôme.

Page 1