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CHAPITRE V

SYMPTOMES ASTASIQUES.

L’équilibre du corps, dans la marche et au repos, est assure' par un mécanisme dont les organes nerveux convergent vers le me'sencéphale, et dont le foyer suprême, au dire de plusieurs physiologistes, est situe' dans les corps quadrijumeaux.

Ce mécanisme comprend trois sortes d’éléments, à savoir :

4° des fibres motrices et kinésodiques, qui sont en rapport direct ou indirect avec tous les points de l’appareil locomoteur;

2° un certain nombre de fibres sensitives et eslhésodiques qui, de tous les points sensibles, mais principalement des centres sensoriels tactile et visuel se rendent au mésencéphale ;

3° une portion, encore indéterminée, de substance grise psychique dont l’activité règle instinctivement les rapports entre les sensations et les mouvements.

L’équilibre est un besoin pour l’appareil locomoteur, comme la nourriture est un besoin pour l’estomac, et l’air pour les poumons.

U instinct de stabilité , ou ce que quelques-uns appellent le sens de V équilibration, doit prendre place à côté des instincts alimentaire et respiratoire. Quand il est satisfait, l’individu ressent du bien-être ; dans le cas contraire, il éprouve du malaise. La forme de ce malaise est spéciale et, de même que les autres sensations instinctives, elle se refuse à une définition nette. C’est une sorte d’inquiétude et de défaillance à laquelle on donne le nom de vertige quand elle dure.

Elle se rattache principalement au sens musculaire ; mais nous verrons plus loin que celui-ci est constamment soutenu par des impressions du toucher, de la vue et de l’ouïe, sans que le sujet se rende compte de ce concours et sans que la volonté y intervienne.

Ce qu’on appelle la coencsthésie, est constitué principalement par l’en-

semble des sensalions musculaires. jNous sentons notre corps, en bien ou en mal, suivant les attitudes qu'il prend, el les elïorts qu'il doit faire pour s’y maintenir. La stabilité c'est le bien-être, le sentiment de la se'curité, tandis que la perle de l’équilibre crée le malaise, l’inquiétude, le vertige. On pourrait dire que c’est en quelque sorte le vertige qui dirige la marche, le saut, la danse, et assure les attitudes debout, assise el couchée (T)- Il nous semble que le charme de la danse consiste en grande partie dans cette satisfaction constamment renouvelée que procure la restitution cadencée de l’équilibre, à peu près comme la solution de dissonnances imminentes contribue à l’efTet de la musique, et la neutralisation des couleurs en contraste à celui de la peinture.

Le mot aslasie , àurTourîa, dont nous avons fait astasique , signifie inquiétude musculaire , agitation , absence cf équilibre . Quelques auteurs l’emploient comme synonyme de Chorée , ce qui ne nous paraît être autorisé ni par l’étymologie ni par la logique.

ARTICLE PREMIER

DU YERTIGE.

Le vertige, vertigo , Slvog, consiste dans un sentiment d’équilibre perdu, sentiment occasionné par des mouvements réels ou apparents, soit du corps même, soit des objets extérieurs.

Ceux qui tombent d’un lieu élevé dans l’espace ou sont entraînés dans un mouvement de rotation ou de translation trop rapide, sont saisis de vertige. C’est le vertige physiologique , correspondant à une perte d’équilibre réelle.

Le vertige morbide succède à des mouvements apparents ou illusoires; il est essentiellement un sentiment subjectif, une illusion, alors même qu’il prend son point de départ dans un mouvement réel.

Le sentiment d’équilibre perdu surprend et effraie; il fait naître des hallucinations. 11 semble au malade que le sol s’enfonce sous ses pieds, que des parois, des tours, des maisons s’écroulent, ou que les objets reculent devant lui ; il lui semble que son propre corps vacille, tourne en cercle, ou s’en va à la dérive.

Cette illusion entraîne à sa suite une perte réelle de l’équilibre. La

(1) Voyez Vicrordt, Grumlriss der Physiologie des Mcnsclicn. Frankfurt ay'M., d 860. i). 214.

tendance irrésistible de la rétablir rend l'attitude tremblante, incertaine et chancelante, la démarche vacillante; bientôt le malade sa (laisse et tombe, s’il n’a pas le temps de s’accrocher à un appui solide, de s’asseoir ou de se coucher. Quand le vertige est très-intense il détermine la nausée et la syncope.

Espèces . — Nous venons d’affirmer que le sentiment de l’équilibre procède essentiellement du sens musculaire, c’est-à-dire qu’il est une des manifestations de la coenesthésie. Mais à chaque instant, et pour une part considérable, les sens spéciaux, notamment le toucher et la vue interviennent, soit pour compléter, soit pour corriger les impressions du sens musculaire. C’est au point qu’à l’état de santé où ce dernier n’est guère accessible aux influences extérieures et accidentelles, le toucher et la vision semblent être les seuls générateurs du vertige. Aussi les physiologistes distinguent-ils deux espèces seulement : le vertige tactile et le vertige visuel. Les pathologistes ajoutent une troisième : le vertige psychique. Il y aura utilité à considérer d’abord chacune de ces espèces à part :

A. Vertige tactile. — On désigne ainsi le sentiment d’équilibre perdu, qui a son point de départ dans des mouvements réels ou apparents du corps lui-même. Le qualificatif n’est pas à l’abri de tout reproche. Malgré l’opinion qui a prévalu parmi les physiologistes, nous croyons pouvoir affirmer que le sens musculaire prend dans la production du symptôme une part plus grande que le sens tactile, et que les impressions visuelles, à leur tour, n’y sont nullement étrangères.

Quoi qu’il en soit, cette espèce de vertige se déclare : 1° quand le sens musculaire fournit des impressions fausses ou incomplètes ; 2° quand le corps exécute des mouvements oscillatoires, incertains, que le sujet ne parvient ni à sentir ni à juger exactement ; 5° quand il se produit des mouvements illusoires, par exemple, après avoir fait rapidement tourner le corps autour de son axe ou dans un cercle, en exécutant des danses tournantes, en allant en escarpolette, en carrousel ou à reculons en voiture, après être resté quelque temps la tête baissée, etc. Par suite de ces mouvements inaccoutumés, l’empire que le sujet est habitué à exercer sur les muscles volontaires s’affaiblit momentanément; il voit les objets extérieurs oscillant légèrement ou emportés dans des directions variables, c’est-à-dire qu’il reporte au dehors l’état de son propre corps; enfin, il se sent entraîné dans le mouvement extérieur, il croit tourner en cercle, être emporté sur

Fonde qu’il regarde, ou tomber en avant, à la renverse ou sur le coté.

A la longue cependant, quand il s’est accoutumé à ces exercices, le vertige ne survient plus. Par contre, et cela est remarquable, le trouble se déclare, mais à un moindre degré, au moment où il retourne aux conditions antérieures, par exemple, en débarquant ou en descendant de voiture.

D’après la direction du mouvement apparent, Wepfer (4) avait établi les distinctions suivantes :

Il avait appelé : 1° Vertigo tilubans , celui où l’on croit tomber en avant ou en arrière ;

2° Vertigo vacillans, celui où l’on croit tomber sur le côté ; et

5° Vertigo gyrans , celui où l’on croit tourner en cercle.

Ces distinctions, auxquelles on en a même ajouté d’autres encore, sont cependant sans importance au lit du malade, car, dans un même accès de vertige, la direction du mouvement apparent peut changer une ou plusieurs fois. Au point de vue physiologique seulement il sera peut-être intéressant de rappeler les expériences de Purkinje (2).

Cet observateur éminent a démontré que la direction du mouvement vertigineux se règle d’après la position du corps, et particulièrement d’après celle de la tête. Ainsi, il est horizontal chaque fois que la tête en tournant conserve sa position droite ordinaire ; il est vertical , quand elle se redresse après avoir été inclinée en arrière. Il arrive que cette direction du mouvement se communique aussi aux mains et aux pieds; alors le sol semble s’enfoncer d’un côté et se soulever du côté opposé.

Si les distinctions établies d’après la direction du mouvement apparent nous intéressent peu en pathologie, il n’en est pas de même de celles qui s’appuient sur la forme des mouvements réels. Mais il reste encore beaucoup d’observations à faire à cet égard. A l’heure qu’il est, nous ne pouvons bien caractériser qu’une seule variété, à laquelle nous imposons le nom de vertige oscillatoire.

Vertige oscillatoire. — Cette variété se produit quand des mouvements oscillatoires sont imprimés à la tête par des contractions réelles

(1) Observât, mcdico-praclicœ de affcctibus capitis. Scaphus., 4727, p. 217-514. Cet ouvrage a fait loi parmi les pathologistes jusqu’à nos jours, pour ce qui regarde la doctrine du vertige.

(2) Mcdicin. Jahrb. des K. K. oesterrcich. Staates , 4820, t. VI, p. 79, et Rust’s Magasin f. die gesammtc Ilcilkundc , 4827, t. XXIII, p. 284.

plus ou moins sensibles des muscles de la colonne vertébrale et de la nuque, ou même par des pulsations artérielles vives. Elle semble dépendre exclusivement de lésions du cervelet ou tout au moins, suivant II. Immermann (1), de maladies de la fosse cérébrale postérieure.

Ce qui caractérise le vertige oscillatoire, c’est qu’il ne se montre que quand le malade se lève ou quand il marche, en général, quand il se met en mouvement, tandis qu’il est nul au repos, dans l’attitude couchée ou assise. Ce vertige s’améliore ou disparaît quand le malade s’arrête, ainsi que quand il accélère le pas. La confiance en prévient également le retour ; c’est pourquoi le malade prend l’habitude de se servir d’une canne en marchant.

B. Vertige visuel . — Ici le mouvement apparent est extérieur. Les objets du champ visuel, en réalité immobiles, semblent se déplacer et le sujet se sent entraîné avec eux. Le jugement qu’il porte sur l’état de son propre corps se trouble par conséquent ; les sensations musculaires se faussent, et, à l’inverse du vertige dit tactile, il reporte sur lui-même les mouvements apparents du dehors.

Les circonstances où les objets visuels peuvent présenter une fausse apparence de mouvement sont les quatre suivantes (2) :

1° La persistance des images sur la rétine. On sait que la durée de l’image qui, selon M. Plateau, est de 0,52 à 0,55 secondes sur la rétine normale, augmente avec l’intensité de celle-là et avec l’excitabilité de celle-ci. Un homme à rétine hyperesthésiée, quand il regarde le soleil, peut être tourmenté par l’image de cet astre pendant des jours et des semaines après l’impression qu’il a reçue.

Quand l’image est celle d’un objet en mouvement, elle peut faire naître le vertige. Ainsi, après avoir regardé pendant quelque temps, par exemple, le cours d’une rivière du haut d’un pont, il arrive un moment où elle nous paraît immobile, tandis que notre propre corps semble être transporté doucement dans la direction conlraire; et si, dans cet état, nous détournons le regard pour le porter sur le rivage, celui-ci semble glisser sous nos yeux.

2° La mie d'objets entraînés dans un mouvement extraordinairement rapide , surtout s’ils offrent des détails s’effaçant par ce mouvement. La vue d’un convoi de chemin de fer trouble généralement la percep-

(1) Archiv f. klin. Medizin, 1866, t. I, p. 595.

(2) Voyez Vierordt, ibidem, p. 557.

lion ; clic donne le vertige aux personnes très-excilables. La même chose arrive quand ces personnes regardent une roue tourner rapidement.

5° La vue à des distances inaccoutumées . — En regardant du haut d’une tour ou d’un précipice, le sentiment de l’équilibre se trouble; on se sent attiré en bas. Le même trouble survient, et l’on se sent attiré en haut, quand on regarde d’en bas le sommet d’un clocher ou d’un mat très-élevé, quelquefois même en regardant le ciel. L’habitude, il est vrai, préserve du vertige même les personnes à sensibilité Irès-exaltée. Par contre, l’anxiété et la surprise ajoutent à l’effet, de même que l’effort qu’il faut faire pour voir à de grandes distances.

il en est de même à la suite des efforts d'accommodation qu’on fait pour voir à des distances trop rapprochées ou à travers des ouvertures trop petites. Ainsi on gagne le vertige en portant des lunettes trop fortes, ou en essayant de lire à travers un treillis serré, etc.

4° Un mouvement de translation communiqué aux yeux . — Quand on détourne rapidement le regard d’un objet pour le porter sur un autre ; le premier paraît se mettre en mouvement. Quand le corps est transporté rapidement et d’une manière continue, par exemple, sur un plan incliné, dans un waggon de chemin de fer, ou par le tangage d’un navire, les mouvements apparents des objets extérieurs s’additionnent, pour former une impression totale qui trouble le sentiment d’équilibre. C’est ainsi que le vertige visuel s’ajoute au vertige tactile que nous avons signalé tout à l’heure comme survenant dans ces circonstances.

C. Vertige psychique. — Une émotion morale, la joie, la peur, la honte, mais surtout la crainte de manquer de point d’appui, l’idée de rapports statiques inaccoutumés ou contrastants, le souvenir de circonstances de ce genre, peuvent troubler les perceptions, suspendre le sentiment d’équilibre, provoquer le vertige, déterminer des mouvements astasiques, et amener même la syncope chez les personnes excitables et douées d’une vive imagination.

Les personnes dites nerveuses sont souvent saisies de vertige en s’endormant et en se réveillant, c’est-à-dire aux moments ou les impressions des sens ne sont plus ou ne sont pas encore coordonnées.

Il est remarquable que dans le rêve le vertige n’est jamais rota-

toire ou gyratoire. Sa direction est toujours droite, de haut en bas, rarement de bas en haut ou d’avant en arrière. Ces différences dépendent, à ce qu’il paraît, de la position qu’on donne à la tête en dormant.

On se sent tomber du haut d’un précipice ou d’une tour ; on sent le sol s’enfoncer sous les pieds; on voit un gouffre s’ouvrir devant soi, des maisons s’écrouler sur sa tête. L’anxiété qui en résulte oppresse la poitrine et provoque le cauchemar; lorsqu’elle devient extrême, elle détermine le réveil.

Vertige morbide . — Lorsque le vertige survient spontanément, par une cause morbide, il forme des accès d’une durée de quelques minutes, d’un quart d’heure au plus, reprenant à des intervalles plus ou moins longs, mais très-rarement réguliers.

Les accès débutent brusquement, dans l’immense majorité des cas, par des troubles de la vue ou de l’ouïe. Des étincelles et des couleurs fausses se présentent devant les yeux du malade; il y a diplopie, éblouissement, obscurcissement de la vue, pendant que les objets commencent à tournoyer, à se balancer, à s’effacer ou à fuir rapidement.

D’autres fois le vertige s’annonce par du tintement, du bourdonnement dans les oreilles, qui va en augmentant jusqu’à ce qu’à la fin toutes les impressions se confondent en un bruit confus et étourdissant. Puis le malade perd l’équilibre; il croit chanceler, vaciller ou tournoyer et cherche instinctivement un appui, en fixant les bras ou le dos sur un objet dont la solidité lui inspire confiance.

Il est plus rare d’observer des hallucinations olfactives; il l’est encore plus de voir prendre part au vertige les nerfs thermométriques de la peau, sous la forme de sensations passagères de chaud ou de froid.

Mais, quel que soit le sens dans lequel le vertige semble débuter, les phénomènes sont toujours plus manifestes du côté de la vue. Le mouvement apparent des objets s’accélère graduellement et devient telle ment rapide que le malade ne distingue plus rien en particulier; tout lui semble enveloppé dans un nuage ou entraîné dans un tourbillon, éclairé par des phosphènes et des couleurs subjectives ; à la fin, il ne voit plus du tout ( vertigo lenebricosa , scotodinus d’Hippocrate); il perd connaissance.

Quand l’accès est faible ou de peu de durée, les sensations illusoires

peuvent être vaincues par l'énergie morale ou par un acte de la volonté', consistant par exemple à bien équilibrer le corps ou à fixer les yeux sur un objet déterminé. Mais souvent finlluence de la volonté est annihilée dès le début; alors la perte d'équilibre devient réelle, l’individu tombe ( verligo caducà). C’est ce qui arrive particulièrement à ceux qui portent une lésion cérébrale, et aux ivrognes dont les idées sont aussi vertigineuses que les yeux.

Les accès violents durent peu de temps, parce que le trouble du sensorium commune efface toutes les perceptions particulières. Mais quand le vertige est faible, il peut persister assez longtemps et laisser des traces même dans l’intervalle des accès.

Phénomènes accessoires. — Dans le plus grand nombre des cas il se présente, au début du vertige, une douleur, ou, si l’on aime mieux, un sentiment de malaise à Y épigastre ; ce malaise augmente peu à peu et devient de la nausée.

La nausée, à son tour, s’aggrave parfois jusqu’au vomissement. La face s’altère ; elle est tantôt pâle, tantôt rouge; les extrémités se refroidissent, de la douleur occipitale se manifeste, et les mouvements de station et de locomotion deviennent de plus en plus incertains.

La respiration ne se trouble que fort peu, mais le pouls devient petit, dur, inégal et intermittent; un sentiment d’anxiété grande domine l’individu, et une sueur froide couvre tout son corps. A la fin, la pensée se trouble, s’efface, et l’individu perd connaissance; les sphincters se relâchent et il peut y avoir évacuation involontaire des urines et des excréments.

Prédisposition. — Tout ce qui déprime l’activité cérébrale et affaiblit les muscles de l’œil prédispose au vertige. Ainsi l’intimidation et la peur, la colère, l’état syncopal, la dyspepsie, la nausée, la convalescence, l’inanition, l’excès de fatigue, les veil&$ prolongées, les travaux de l’esprit, l’épuisement nerveux, les évacuations brusques et abondantes, les pertes séminales, etc.

On dit les femmes plus prédisposées que les hommes.

A part ces conditions générales, il existe spécialement une habitude vertigineuse qui n’est, à proprement parler, qu’un état de vertige imminent, une prédisposition spéciale aux récidives. Les accès se déclarent à la moindre cause, au point que l’individu ne peut plus changer de position, s’asseoir dans son lit, faire un pas dans la chambre, sans en être saisi. Ils reviennent à chaque émotion morale, après le

plus léger effort, ne fût-ce qu’un effort pour tousser; puis, après toute altération un peu brusque de la température extérieure et après toute diminution rapide de la pression atmosphérique.

L’habitude vertigineuse se rencontre le plus souvent chez ceux qui sont atteints d’une maladie du cœur ou d’une hyperesthésie de la rétine de l’œil.

Pathogénie. — Les physiologistes se sont laissé entraîner, à propos du vertige, dans des spéculations très-ingénieuses, mais qui ont peutêtre le défaut de s’en tenir trop exclusivement aux causes extérieures et accidentelles. Nous leur reprocherons, en outre, d’avoir constamment placé le siège de l’affection dans des organes périphériques, alors qu’il est évidemment cérébral.

Quand Purkinje et Iïenle affirment que le vertige se produit « chaque fois que les muscles de l’œil se contractent sans que le sujet l’ait su ni voulu (4), » ils expliquent bien Y illusion, point de départ du vertige, mais non le vertige lui-même.

La doctrine qui avait régné avant Purkinje datait de Marcus IIerz(2). Elle ne voyait exclusivement dans le vertige qu’un trouble de lame, provoqué par une succession trop rapide des sensations et des idées.

La vérité nous semble tenir le milieu entre ces deux opinions extrêmes; c’est-à-dire que, dans notre conviction, les sensations illusoires interviennent pour une part, et l’acte psychique pour une autre part.

Les rapports entre l’excitation sensible ou intellectuelle du cerveau, dit liasse (5), et les parties de cet organe qui président à l’innervalion motrice, semblent être troublés de façon que des mouvements apparents, soit du corps même, soit des objets extérieurs, impressionnent le sensorium au point de déterminer des mouvements irrésistibles dans le sens de la direction illusoire, et à la fin la chute et la perte de connaissance. L’acte abnorme, suivant lui, se passe, à proprement parler, dans le cerveau et consiste dans des modifications de la sensibilité générale qui, de même que les perceptions des organes des sens, sont reportées à la périphérie et interprétées

(1) Henle, Allgemeine Anatomie. Leipzig, 1841, p. 703, note.

(2) Ueber dm Schwindel. Berlin, 1786.

(5) Virchow’s flandbitch der spec. Pathologie und Thérapie. Erlangen, 1855; t. IV. P. d, p. 229.

comme mouvements réels. La cause immédiate du trouble semble consister en un conflit entre le sens musculaire et les impressions sensorielles. La conscience n’étant pas en état de sortir spontanément de ce conflit, il en naît une confusion d’idées et une impulsion motrice dans le sens des perceptions qui se combattent.

Ceci concerne le vertige physiologique et celui qui, dans les maladies, est provoqué par des causes extérieures.

Mais le vertige morbide proprement dit est évidemment dû, selon nous, à un trouble de la circulation cérébrale. Il se déclare brusquement, sans prodromes, forme des accès nettement limités et de faible durée, et s’accompagne visiblement de troubles généraux de la circulation. La question est seulement de savoir de quelle nature sont ces troubles et quel est leur siège spécial.

L’observation démontre que le vertige s’établit chaque fois que la circulation capillaire du cerveau éprouve une modification soudaine, et qu’il appartient à certains états hypérémiques aussi bien qu’aux états anémiques, quoiqu’il soit incomparablement plus fréquent dans ces derniers. Elle semble démontrer aussi qu’il n’accompagnc jamais les troubles circulatoires quand ils s’étendent sur tout l’encéphale, mais seulement les anémies circonscrites ou partielles et les hyperémies également circonscrites unilatérales. Enfin, la distribution anatomique des fibres locomotrices et des fibres tactiles, le résultat de quelques autopsies, parmi lesquelles nous citerons celles de Gall et de Lallemand, et peut-être aussi la circonstance que le vertige s’accompagne fréquemment de céphalalgie occipitale, nous autorisent à placer son siège dans les corps quadrijumeaux, les couches optiques, le cervelet et ses prolongements.

Suivant Purkinje, un courant galvanique traversant le cerveau, d’une oreille à l’autre, donne le vertige.

1° Vertige congestif .

Les congestions cérébrales actives et passives, qu’elles aient leur cause dans une maladie locale de l’encéphale, ou qu’elles dépendent d’une excitation passagère produite par des émotions morales, des passions, par une contention trop forte et une fatigue de l’esprit, sont précédées, accompagnées ou suivies de vertige.

Le symptôme s’observe aussi dans la pléthore générale et dans toutes les circonstances où, selon le langage des praticiens, le sang

se déplace brusquement. Il précède les déterminations critiques : l’épistaxis, les sueurs, la salivation, les parotites. Il succède à la suppression de pertes habituelles de sang : menstrues, hémorrhoïdes, épistaxis, saignées.

Le vertige qui se présente au début des fièvres, est généralement dyshémique, mais très-souvent aussi congestif.

2° Vertige anémique.

Si ce n’était le point de vue clinique, cette variété devrait comprendre la plupart de celles qui suivent et qui, en effet, presque toutes, ont l’anémie pour cause prochaine. Néanmoins, nous ne classerons ici que les cas où l’affaiblissement de la circulation capillaire cérébrale constitue pratiquement le fait dominant. Tels sont : le vertige à la suite de pertes de sang, de pertes séminales, de lactation prolongée, d’inanition, d’aménorrhée, celui qui est propre aux premiers temps de la convalescence des maladies graves , le vertige des femmes qui relèvent de couches, celui qui succède aux grands efforts musculaires, aux marches forcées, aux exercices gymnastiques , le vertige qu’on éprouve par la diminution de la pression atmosphérique, à l’approche d’un orage, en s’élevant en ballon, en faisant une ascension sur de hautes montagnes, celui qui accompagne la nausée et précède les vomissements, enfin, le vertige du mal de mer.

Plusieurs auteurs considèrent ce dernier comme visuel ou oculaire. Cependant les aveugles sont sujets au mal de mer aussi bien que ceux qui voient, fait qui toutefois ne doit pas nous empêcher d’admettre que les impressions visuelles y soient pour quelque chose. Il est des personnes qui évitent le mal de mer ou le retardent en regardant fixement au loin, à l’horizon, un objet réel ou fictif. Quant à la cause principale, nous sommes de l’avis d’Althaus (1) qui considère le mal de mer comme dépendant essentiellement de l’anémie cérébrale. On le soulage en se mettant dans la position horizontale, la tête plus basse que le corps. Le symptôme prédominant n’est pas le vomissement, mais le vertige ; celui-ci seul ne manque jamais et s’aggrave parfois jusqu’à la syncope.

3° Vertige oculaire.

Nous avons signalé plus haut les circonstances qui donnent lieu au vertige visuel, même à l’état de santé. Quand les yeux sont hypéres-

(1) Goeschen’s Deutsche Klinik. 1860. p. 460.

ihésiés ou maladivement excitables, ces circonstances agissent avec infiniment plus de puissance : la plus légère oscillation des images rétiniennes, la vue d’un cours d’eau, d’un champ de blé légèrement agité par le vent, de nuages qui passent, troublent alors le sentiment d équilibre.

Les nituvemenls des yeux étant instinctivement reportés aux objets extérieurs chaque fois que nous ne nous en rendons pas bien compte, le jeu morbide des muscles du globe oculaire devient à son tour une cause fréquente de vertige. Or, on sait que l’oscillation involontaire de ces muscles dépend souvent d’une excitation de l’encéphale; le vertige oculaire se joint donc à celui qui est excité directement par des maladies cérébrales. Il est accompagné, dans ce cas, non-seulement de vertige tactile, mais encore de troubles acoustiques.

Pour distinguer le vertige oculaire pur de celui qui dépend d’une affection cérébrale, les praticiens conseillent de fermer les yeux ou de fixer un objet extérieur immobile. Il y a soulagement dans le premier cas et aggravation, au contraire, dans le second.

L’oscillation et l’incertitude des mouvements du globe oculaire interviennent aussi pour une part notable dans la production du vertige sympathique et du vertige toxique. Il est des épicuriens qui parviennent à se préserver de l’indigestion et de l’ivresse en ayant soin de ne pas fermer les yeux dans les premiers moments de la digestion. Généralement les accidents d’un dîner copieux ne se déclarent qu’au moment où l’on ferme les yeux en attendant le sommeil.

Quand le vertige dépend d’une contraction spasmodique des muscles de l’œil, il s’accompagne de diplopie : les objets, en se dédoublant tout à coup, semblent se mettre en mouvement.

L’on a vu se développer un vertige persistant à la suite de la présence de larves d’insectes dans les sinus frontaux, et meme d’une simple irritation catarrhale de ces sinus.

4° Vertige cérébral.

Indépendamment des troubles subits jetés dans la circulation cérébrale à l’occasion de chutes sur la tête, de contusions et de commotions, le vertige est le symptôme précurseur et concomitant de la plupart des affections du cerveau et de ses enveloppes, spécialement du ramollissement, des hémorrhagies, des abcès et de l’ectasie par-

tielle des vaisseaux. On pourrait, à la rigueur, le considérer tantôt comme congestif, tantôt comme anémique, mais rincertitude qui planerait sur cette interprétation dans la plupart des cas pratiques nous détermine à maintenir le vertige cérébral comme une espèce à part.

J1 est particulièrement fréquent dans l’athéromasie des artères de la base de l’encéphale, et c’est comme tel qu’il est si souvent le précurseur de l’apoplexie, du ramollissement et de l’atrophie du cerveau chez les personnes avancées en âge, ayant les artères rigides et des bruits abnormes au cœur. Le vertige, dans ce cas, existe parfois pendant des années comme accident unique, mais à des degrés intenses et sous forme de paroxysmes bien caractérisés.

Quand, après avoir pendant plusieurs années fait l’unique tourment du malade, il finit par s’amoindrir ou par se dissiper presqu’entièrement, le vertige peut servir de signe pour le diagnostic d’une maladie du cervelet. Nous avons décrit plus haut, sous le nom de vertige oscillatoire, une forme qui semble encore plus positivement caractériser ce siège, suivant ïmmermann et M. Duchenne, de Boulogne.

5° Vertige cardiaque.

Si l’on considère que les maladies organiques du cœur apportent le plus fréquemment du trouble dans la circulation intra-crânienne, soit par les variations de la pression artérielle, soit en opposant des obstacles au reflux du sang, on ne sera pas étonné de rencontrer le vertige parmi leurs accidents les plus ordinaires. Il est surtout fréquent dans l’hypertrophie du ventricule gauche. D’ailleurs toute syncope débute par du vertige.

6° Vertige sympathique.

En premier lieu se présente le vertige stomacal, vertigo a stomacho laeso , sur lequel Trousseau (1) a de nouveau appelé l'attention, en affirmant que c’est l’espèce la plus commune, exigeant un régime réparateur et un traitement tonique.

Accident de la dyspepsie, de la gastralgie et de la pneumatose gastrique, on l’a observé aussi à la suite de la compression de l’estomac par des liens ou des vêtements, par exemple, le corset chez les femmes. Un peu de vertige accompagne le vomissement ordinaire. Puis, il se présente chez les uns quand l’estomac est vide, chez les autres quand

(1) Clinique médicale. Paris, 1862, t, il, p. 551.

il est plein. La moindre circonstance peut le provoquer : la vue portée sur un mur treillage, une file de barreaux, une tenture d’appartement rayée, le simple mouvement d’élévation de la tête.

La forme de ce vertige est le plus souvent celle qui a reçu le nom de gyrosa. Elle s’accompagne d’étourdissements et d’éblouissements, d’un sentiment de vide, de vague dans la tête ou d’une compression temporale. Jamais le malade ne perd la conscience de ses actes; jamais, alors même qu’il tombe, il ne perd connaissance ; jamais il ne se méprend sur la nature de ses sensations.

Le vertige figure, en outre, parmi les accidents de la pléthore abdominale, de la constipation, de la pneumatose intestinale, des engorgements du foie et de la rate. Il est le tourment des hémorrhoïdaires, des hommes de bureau, des savants, des hypochondriaques et généralement de ceux qui mènent une vie sédentaire.

Les auteurs le comprennent parmi les mille et un accidents attribués aux vers intestinaux, spécialement au ténia ; puis, parmi ceux de la grossesse et des tumeurs abdominales.

7° Vertige épileptique .

Le vertige se rattache intimement à l’épilepsie, tant comme symptôme précurseur que comme élément des attaques. Il en est même qui sont pour ainsi dire constituées exclusivement par ce symptôme : les attaques qu’on appelle communément « le petit mal. »

La perte de connaissance n’est pas complète; il n’y a pas de chute. Le malade perd l’équilibre, mais parvient à le rétablir, ou, lorsqu’il tombe, la chute n’est pas foudroyante, mais instinctive , suivant l’expression de M. Delasiauve, et due à la crainte de perdre l’équilibre.

Ce vertige n’est pas apaisé par l’occlusion des yeux, mais bien en prenant un point d’appui solide ou en fixant l’œil sur un objet extérieur. Il se développe alors même que le malade est couché et bien appuyé de tout son corps, ce qui a fait dire avec raison à Russel Reynolds (I) qu’en se cramponnant à un corps solide , les épileptiques n’obéissent pas, comme les vertigineux ordinaires , à une impulsion instinctive, à la crainte de tomber, mais qu’ils réussissent à se maintenir en mettant une sensation réelle à la place de la sensation illusoire.

Le même auteur fait la remarque que le vertige épileptique n’est pas visuel, mais tactile ou subjectif, c’est-à-dire qu’il en impose, non pas

(1) Epilepsie; trad. allcra. par Beigcl. Erlangen, 1865, p. 58.

pour des mouvements des objets extérieurs, mais pour ceux du corps même. Enfin, il affirme qu’il n’est jamais gyratoire, mais vacillant; le malade se sentant chanceler et tomber sur le côté.

8° Vertige dyshémique.

Le vertige est un des symptômes les plus communs de l’invasion des maladies aiguës de tout genre. S’il dépend parfois des congestions dites initiales, il est néanmoins certain que l’altération du sang en est la cause la plus ordinaire. C’est pourquoi sa présence est de mauvais augure quand elle est bien manifeste au début des fièvres miasmatiques et exanthématiques.

Le vertige se développe aussi dans les cachexies; mais on ne sait pas positivement s’il dépend alors de la dyshémie ou d’autres causes compliquantes. Dans les maladies des reins, où les auteurs signalent le vertige comme sympathique , il est sans doute une conséquence du trouble de la sécrétion urinaire et de la dyshémie ainsi produite.

9° Vertige toxique.

La plupart des poisons donnent le vertige. Nous citerons spécialement : l’alcool, le gaz acide carbonique, l’oxyde de carbone, le chloroforme, le tabac, l’ivraie ( Lolium temulenium) , le safran, l’opium, la belladone, la digitale, la jusquiame, la ciguë.

Tout le monde connaît le vertige de X ivresse causée par le vin et les liqueurs alcooliques. II serait inutile aussi de nous arrêter à celui de la narcose commençante. Mais nous dirons quelques mots du vertige qui succède à l’absorption de certains gaz. Il survient non-seulement pendant le séjour dans un air vicié, par exemple, dans un appartement éclairé par des lampes fumantes, ou dans une cave remplie de gaz acide carbonique, c’est-à-dire non-seulement après l’inhalation du gaz oxyde de carbone ou de la fumée de charbon, mais aussi après l’ingestion de liquides chargés d’acide carbonique. Ainsi la tête tourne à celui qui a pris des eaux gazeuses en trop grande quantité, et différents dérangements occasionnés par certaines eaux minérales, chargées d’acide carbonique ou de sulfide hydrique, trouvent leur explication dans ce fait. Quant au vin de Champagne qu’on accuse si souvent de créer un malaise particulier de la tête, nous sommes disposés à attribuer cet effet au gaz acide carbonique plutôt qu’à la faible quantité d’alcool qui est contenue dans ce vin.

Le vertige est aussi propre à certaines intoxications chroniques. Outre l’alcoolisme chronique nous citerons les empoisonnements par le plomb, le mercure et le cuivre.

ARTICLE II

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