SYMPTOMES ATAXIQUES
Depuis les célèbres expériences de Flourens, relatives aux fonctions du cervelet, on était généralement disposé à admettre, du moins en ce qui concerne les mouvements composés natifs, qu’il existe une faculté coordonnatrice, un pouvoir coordinateur , indépendant, d’une part, de l’impulsion volontaire ou cérébrale, d’autre part, de l’influence régulatrice exercée par les impressions des sens. M. Duchenne le définit : la science instinctive des combinaisons musculaires (1).
Ce n’était pas une conception à priori. Flourens ne l’avait établi poulies fonctions de locomotion, d’équilibration et de préhension, qu’après avoir constaté expérimentalement les propriétés de l’organe dans lequel il en avait placé le siège. Organe et pouvoir coordinateur lui avaient semblé marcher d’accord , et les physiologistes engagés dans la voie, ouverte par lui, s’attachaient ensuite à découvrir des organes analogues pour les autres espèces de mouvements coordonnés.
Il a été démontré, depuis, que la localisation du pouvoir coordinateur n’a pas lieu dans le cervelet, ainsi que nous l’avons déjà dit au chapitre précédent, et que la coordination ne dépend pas uniquement de l’intégrité d’un organe central déterminé. Toutefois, cette démonstration n’a pas été jusqu’à nier l’existence d’un organe de cet ordre, pour ce qui concerne les différentes espèces de mouvements automatiques, organe dans lequel les fibres motrices et kinésodiques, les fibres sensibles et aesthésodiques se rencontrent entre elles et avec de la substance grise neuro-motrice dont le rôle est de transmettre, sans l’intervention spéciale de la volonté, l’impulsion volontaire ou réflexe, à tout un groupe de muscles congénères dont la synergie repose, soit
(1) Physiologie des mouvements. Paris, 1867, p. 771.
sur l’organisation native , soit sur des habitudes acquises. Un mécanisme organique intervient réellement entre la volonté et l’exécution, entre l’excitation et le mouvement. C’est ce mécanisme qui lait que les contractions musculaires se combinent et àe succèdent avec ordre et opportunité.
M. Jaccoud, dans ses Études de Pathocjènie et de Séméiotique (4), a exposé, avec une clarté admirable, l’état actuel de la doctrine relative aux conditions physiologiques de la coordination motrice. Il a distingué avec précision les qualités mécaniques ou immuables du mouvement de ses qualités volontaires ou variables ; il a défini nettement les deux moyens par lesquels s’opère la coordination mécanique, à savoir les irradiations spinales et les mouvements réflexes. Nous ne pouvons mieux faire à ce sujet, que de renvoyer à son ouvrage. Toutefois, il est un point sur lequel nous ne sommes pas entièrement de l’avis de M. Jaccoud. Il concerne la localisation pre'tendûment exclusive de la coordination mécanique dans la moelle épinière.
Sans méconnaître que le système spinal joue le rôle principal dans la coordination des actes volontaires, nous croyons que cette attribution ne s’étend pas à tous les mouvements composés, et que dans les mouvements de locomotion, d’équilibration et de préhension mêmes, une part d’influence doit être réservée en outre à certains organes encéphaliques, notamment aux corps striés, aux couches optiques et à la moelle allongée, ainsi qu’aux nerfs périphériques. Si toute coordination volontaire est encéphalique , toute coordination mécanique n’est pas exclusivement spinale.
En effet, à part les mouvements automatiques essentiels , du genre de ceux de la respiration, et les mouvements instinctifs , tels que la succion et la phonation les exigent, mouvements dont le mécanisme est achevé avant la naissance, tous les autres, notamment les actes de locomotion et d’équilibration, n’arrivent à leur parfaite coordination que par l’éducation. L’enfant, en naissant, ne sait ni marcher ni se tenir debout; il doit l 'apprendre. Ce n’est que petit à petit et à force d’essayer qu’il découvre les combinaisons d’innervation et de musculation , ainsi que les degrés exacts de contraction nécessaires à chaque attitude, à chaque mouvement, et qu’il parvient à maintenir d’aplomb son centre de gravité. Plus tard, quand cet art est acquis, les mouvements s’exécutent
(1) Les Paraplégies et l’ataxie du mouvement. Paris, 1864, p. 589.
à la manière des mouvements automatiques naturels : l’enfant marche et se tient debout sans y penser; la volonté donne bien son impulsion, mais immédiatement après, l'attention peut se porter sur d’autres actes; son intervention ultérieure, loin d’ètre requise, ne ferait que nuire à l’aisance et à la régularité des mouvements. On marche plus régulièrement quand on n’y prête pas d’attention, et quand on ne se sent pas observé. On a remarqué que des soldats en route continuaient de marcher au pas quoique profondément endormis.
Ainsi, le mécanisme de la coordination, même des mouvements automatiques natifs ou naturellement coordonnés, selon l’expression préférée par M. Jaccoud, ne dépend pas entièrement de l’organisation première; il est, pour une bonne part, le résultat de rapports, de conditions, d’habitudes acquises, et qu’il se produise, grâce à ces habitudes, des modifications permanentes et matérielles dans les organes, des facilités particulières, surtout dans les foyers où les fibres nerveuses se rencontrent avec de la substance grise, nous le voulons bien, mais cela prouve précisément que la coordination motrice est un acte relatif et variable selon les individus.
Cette manière de voir ressort encore mieux de l’étude des mouvements dont la coordination est entièrement due à l’art et à l’éducation, mouvements que nous avons appelés automatiques acquis (1), pour les distinguer de ceux dont Y automatisme est prévu dans le plan général de l’organisation. Nous voulons parler de la danse, de l’écriture, du dessin, du chant artistique, du jeu des divers instruments de musique et de l’exercice de la plupart des métiers manuels.
La coordination des mouvements automatiques, natifs et acquis, peut être troublée de différentes manières : par l’affaiblissement ou la surexcitation des muscles et des nerfs directs, par l’altération de l’équilibre entre les muscles antagonistes, et par l’asynergie des muscles congénères. La cause du trouble agit d’ordinaire, certainement, sur les centres coordinateurs du système nerveux, mais elle semble dans quelques cas affecter exclusivement les troncs nerveux périphériques. Certaines formes de tic et de chorée en fournissent la preuve.
Le présent chapitre comprendra donc, outre les symptômes désignés communément comme ataxiques , ceux auxquels on applique
(1) Note sur un cas d’aphasie , dans le Bulletin de l’Acad. royale de médecine de Belgique, 2° série; t. VIII, n° 8. — M. Jaccoud les désigne comme mouvements artificiellement coordonnés; loc. cit., p. 590.
généralement la qualification de choréiques ; en un mot, tous les troubles qui n’apparaissent que pendant l'accomplissement des actes fonctionnels, c’est-à-dire pendant le mouvement.
ARTICLE PREMIER
DE lTiÉSITATION MUSCULAIRE.
A l’état normal le muscle obéit complètement à l’impulsion nerveuse. La contraction commence et cesse aux mêmes instants qu’elle. Sa force et son étendue lui correspondent exactement.
Mais il est des états morbides où cette subordination est troublée. La contraction se fait attendre; puis, au lieu d’être égale et continue, elle s’accomplit par saccades ou impulsions répétées; enfin, elle ne cesse pas à l’instant même où l’innervation s’arrête. Le mouvement composé auquel la contraction concourt, devient ainsi hésitant, incertain, oscillant, lourd; il manque de rondeur et de précision. Les muscles congénères, s’ils ne participent pas eux-mêmes au trouble, augmentent l’apparence du désordre par leur concours non coordonné. Leur action simultanée manque à la fois d’harmonie et de puissance, et est suivie promptement de fatigue.
Nous nous bornons ici à assigner une place à ce symptôme. Dans la pratique il s’efface généralement devant des troubles plus manifestes, dont il forme pourtant un des éléments constitutifs. Il est notamment l’état précurseur de toute paralysie, et Frîedberg, dans ses recherches sur les myopathies (1), affirme que tout trouble de la nutrition d’un muscle, de quelque nature qu’il soit, a pour effet de restreindre l’empire que les nerfs exercent sur lui à l’état normal.
ARTICLE IL