DE LA CHORÉE
La synonymie de cette affection est très embrouillée. On a compris, sous une même dénomination, des troubles très-différents, à savoir : la dansomanie, l’extase, l’astasie et l’ataxie.
Le mot vient de xopsécc, danse. Il ne s’appliquait dans le principe qu’à la dansomanie épidémique du moyen âge, à la danse de Saint- Jean , de Saint-Vit, de Saint-Guy. Paracelse et ses contemporains ont confondu avec elle divers mouvements astasiques et délirants, sous les noms de cliorea coacta , aestimativa , imaginaliva , naturalisa lasciva, etc.
(t) Voyez Trousseau, Clinique médicale, t. II, p. IGG.
Sydenham, par une erreur fâcheuse, a appelé chorea Sancti- Viti, l’espèce d’ataxie qui forme l’objet du présent article, ataxie à laquelle Sauvages, également par erreur, avait appliqué le nom de scelolyrbe , employé par Galien dans le sens de paraplégie (1 ).
La confusion persiste parmi les médecins contemporains, mais l’usage prévaut de plus en plus en faveur de la notion de Sydenham. Les pathologistes allemands distinguent la chorea magna et la chorea minor , en comprenant dans la première, les uns : la danse de Saint- Guy, la dansomanie (2), les autres, le tournis, la propulsion et d’autres accidents astasiques (5), encore d’autres, l’extase choréique (4) ; tous sont d'accord pour désigner comme minor la chorée de Sydenham.
Quelques auteurs, pour sortir de la confusion, ont proposé le mot astasie. Nous ne pouvons l’admettre ici, parce que nous nous en sommes déjà servi dans son sens littéral, pour désigner les troubles qui consistent non pas dans l’incoordination des mouvements, mais dans un défaut de stabilité. Le mieux sera de nous conformer à l’usage qui tend à prévaloir généralement et de restreindre le terme chorée , « aux mouvements irréguliers, désordonnés, continus et exacerbants qui, sans empêcher l’action de la volonté, enlèvent cependant toute synergie aux contractions, toute précision à leurs effets, comme si les muscles étaient privés de leur force statique (5). »
Lorsqu’il conviendra de marquer nettement la différence, on pourra dire chorée de Sydenham ou chorée vulgaire.
Description. — La chorée consiste essentiellement dans une mobilité extrême et désordonnée du système musculaire. Les mouvements ne sont, à proprement parler, ni spontanés ni forcés, mais provoqués par le plus léger souffle passant sur l’âme.
Aussi longtemps que le malade est éveillé et attentif , il né peut se tenir tranquille, ni rester en place. Dès que son attention est portée
(1) Il suffît de relire le passage de Galien qui est relatif à la scclotyrbe, de #ç, cuisse, et rip 3», trouble, pour être bien persuadé de la chose. Sauvages dit, au contraire : est artaum , unius lateris ut dextri , tremula, continua , ridicula motitatio. D’après cela il se pourrait qu’il y eût compris en même temps la paralysie agitante.
(2) Wichmann, Ideen zur Diagnostic, t. I, 5e édit. Hannover, 1827. p. 567.
(3) Voyez Skoda, dans Wiener uiedicin. Zeitung , 1858.
(4) Hasse, Krankheiten des Nervenapparats , p. 255.
(5) C’est la définition donnée par M. Sée dans sa savante monographie publiée dans les Mémoires de l’Acad. impér. de Médecine , t. XV, 1850, p. 575.
sur une partie de son corps, il la met en mouvement, et s’il a l'idée ou l’intention de la mouvoir, les muscles oscillent vivement et tressaillissent sans ordre harmonique, de sorte qu’au lieu de l’effet voulu il se produit des grimaces, des soubresauts, des secousses, des gesticulations ridicules et continues.
Les mouvements choréiques cessent quand l’attention du malade est distraite,, notamment quand il ne se sent pas observé. Au contraire, plus il s’efforce de cacher le défaut, plus celui-ci devient apparent et plus les mouvements dévient du but voulu, ils augmentent en général, lorsque le malade est animé, ému, ou lorsqu’il a la fièvre. Aussi, chose remarquable, quelque violentes que soient les manifestations de la chorée, elles sont entièrement suspendues pendant le sommeil. Marshall-IIall a observé cependant qu’elles reparaissent dans le rêve.
Tous les muscles de la vie animale peuvent être affectés de chorée, sauf les sphincters de l’anus et de la vessie.
Le plan de cet ouvrage nous a fourni précédemment l’occasion de décrire plusieurs phénomènes choréiques spéciaux; il nous oblige à remettre plus loin l’étude de quelques autres. Mais voici ceux dont le concours constitue habituellement ce qu’on appelle les accès de chorée :
Les bras passent, rapidement et sans ordre, de la flexion à l’extension, de la pronation à la supination, ils se lancent et se contournent; il y a haussement des épaules, écartement des doigts qui se raidissent ou tremblent. Lorsque le malade veut saisir un objet, il projette sa main comme si elle était mue par un ressort; elle dépasse l’objet, le pousse, le renverse ou passe à côté, et ne l’atteint qu’après de nombreuses tentatives. Quand elle l’a saisi elle le lâche incontinent.
Lorsque le malade cherche à porter une cuiller ou un verre à la bouche, il fait mille contorsions, allant de droite et de gauche, jusqu’à ce que, le hasard lui faisant rencontrer ses lèvres, il avale la boisson d’un seul trait; ou bien encore, prend le verre entre ses dents et ne le lâche qu’après l’avoir vidé.
Les jambes sont saisies d’inquiétudes ; le malade ne fait que trottiner; il traîne un pied, fléchit les genoux, remue les orteils, croise les jambes, etc. En marchant il porte le pied plus haut qu’il ne voudrait, et le lance à droite et à gauche ; il en résulte un sautillement ou, suivant la comparaison de Rufz, un mouvement de pantin obéissant à la traction d’une ficelle.
Le tronc exécute des mouvements de rotation autour de son axe; il tourne et s’infléchit dans tous les sens, de façon à faire naître une suite de poses grotesques. La tête est secouée, abaissée sur la poitrine et relevée alternativement, jetée de côté et d’autre, ou bien elle tournoie.
La langue est poussée vivement et à plusieurs reprises hors de la bouche. Quand, au contraire, on demande à la voir, le malade a de la peine à la faire avancer; elle tremble, et à peine est-elle dehors quelle rentre brusquement comme par la détente d’un ressort. Il y a mâchonnement, grincement des dents, dysphagie.
La face exécute des grimaces à l’infini ; les paupières s’abaissent et s’élèvent alternativement, les yeux roulent dans leurs orbites; les sourcils, la peau du front, les ailes du nez sont tiraillées dans tous les sens,, les lèvres dévient à droite et à gauche, la bouche s’ouvre et se referme sans cesse.
La parole est souvent embarrassée; le malade bégaie et balbutie. Quand les muscles du larynx participent à l’affection, il fait entendre une sorte d’aboiement.
Degrés et différences. — Comme les autres symptômes, la chorée se manifeste à des degrés variables, depuis de simples tiraillements, grimaces ou gestes, jusqu’au désordre universel des muscles de la vie animale, désordre tel qu’on croirait avoir affaire à des attaques d’épilepsie.