I. Absence ou altération des ferments digestifs
On sait qu’il faut le concours de deux principes pour rendre efficace l’action du suc gastrique : d’un acide et de la pepsine. L’acide à l’excès trouble la digestion, tout comme sa neutralisation, qui a lieu dans l’économie par l’addition de la bile. Des expériences ont démontré, en outre, que le suc gastrique perd réellement son pouvoir digestif au fur et à mesure que son acide se consomme, et qu’il le récupère par l’addition d’une nouvelle quantité de ce dernier.
On sait aussi qu’à l’état de santé, le suc gastrique n’est sécrété qu'au moment des repas où la muqueuse de l’estomac est soumise à une excitation mécanique et chimique. Sa quantité dépend donc, entre autres conditions, de la nature des aliments. Les substances aromatiques et les épices l’augmentent, mais en altérant ses qualités.
A l’état de vacuité l’estomac se couvre d’une couche de mucus neutre et ce mucus prédomine, en outre, dans l’irritation catarrhale et dans la plupart des autres états dyspeptiques. Il n’a qu’un très-faible pouvoir digestif, même lorsqu’il est additionné d’un acide. Par
contre, selon les observations de Lehmann (1), il semble se décomposer spontanément dans l’estomac et provoquer des fermentations abriormes lorsqu’il est mis en contact avec des aliments amylacés ou sucrés: ce sont les fermentations lactique, butyrique, acétique, alcoolique et muqueuse.
L'espèce de fermentation abnorme est déterminée d’une part par le degré de décomposition auquel le mucus est parvenu, et de l’autre par la nature et le mélange des aliments. Ainsi, Lehmann affirme que les degrés inférieurs de décomposition favorisent la fermentation lactique, tandis que les degrés supérieurs qu’on rencontre quand la maladie de l’estomac a déjà duré quelque temps, amènent la fermentation butyrique. L’une et l’autre sont favorisées quand, outre les hydrures de carbone, il se trouve dans l’estomac des matières grasses.
L’acide lactique s’y rencontre fréquemment même en l’absence d’une véritable dyspepsie. Lorsque sa quantité n’est pas excessive, il peut même suppléer à l’acide chlorhydrique et favoriser ainsi la digestion normale. C’est pourquoi l’élaboration des aliments est encore possible, quoique lente et difficile, dans les cas d’altérations très-étendues de la muqueuse gastrique. L’acide butyrique est plus hostile et son développement s’accompagne d’un dégagement de gaz acide carbonique et d’hydrogène.
La fermentation acétique a été observée par Frerichs (2) chez des femmes chlorotiques. Elle avait lieu avec éructation de gaz acide carbonique et vomissement de matières contenant de l’acide acétique et, en même temps, une grande quantité de champignons du ferment.
Tous ces cas réunis constituent ce que les médecins appellent la dyspepsie acide.
Une autre forme de digestion abnorme des hydrures de carbone a été signalée par Frerichs. On sait qu’à l’état normal la fécule ne se transforme en sucre qu’après avoir passé par l’état de dextrine. Or, le professeur de Berlin a rencontré dans l’estomac de deux diabétiques de l’amylon et du sucre sans dextrine, et le sucre ne se transformait pas en acide lactique. Il convient de rappeler aussi que Petters et Kaulich ont signalé récemment la présence de grandes quantités d’acétone dans l’estomac de dyspeptiques et de diabétiques.
(1) Lehrbuch der physiolog . Chemie. T. II, p. 47.
(2) Article Verdauung dans R. Wagner’s Dictionnaire de ‘physiologie . T. III, lre partie, p. 804.
La fermentation muqueuse a pour produits : les gaz acide carbonique et hydrogène, un peu d’acide lactique et une substance muqueuse qui est isomère de la gomme. C’est elle qui forme ces matières visqueuses, filantes, que certains malades rejettent en grandes quantités par le vomissement.
Les anomalies de la digestion des matières albuminoïdes sont moins bien connues. Ce qu’on sait à leur égard, c’est quelles ne prennent pas ou ne prennent qu’imparfaitement les caractères de peptones qui les rendraient susceptibles d’être absorbées. Lorsqu’elles séjournent longtemps dans l’estomac, ces matières dégagent de l’hydrogène sulfuré et subissent une espèce de décomposition putride qui les rend dégoûtantes à la vue et à l’odorat lorsqu’elles sont vomies. C’est la dyspepsie putride de quelques praticiens.
On entend parler aussi d’une dyspepsie alcaline. 11 n’est cependant pas probable qu’il puisse y avoir une véritable fermentation alcaline dans l’estomac, bien qu’il soit possible que des bases organiques ammoniacales s’y forment aux dépens des matières albuminoïdes. Rappelons du reste que dans certains états dits urémiques, on trouve du carbonate ammonique dans l’estomac et que ce sel, sécrété du sang, trouble considérablement les digestions.
L’intérêt particulier que présente la dyspepsie des jeunes enfants nous engage à dire encore quelques mots de la digestion anomale du lait .
On sait que ce liquide se coagule en arrivant dans l’estomac; la caséine et le beurre se séparent du sérum qui est absorbé. Le suc gastrique agit ensuite sur la caséine, et les globules du lait, dépouillés de leur enveloppe, se réunissent en gouttelettes assez volumineuses. Frerichs a observé que, lorsque des acides se forment dans l’estomac des nourrissons, la caséine se prend en masses dures et résiste par conséquent davantage à l’action du suc gastrique. La formation d’acides, si fréquente dans le régime lacté, est due à la facilité avec laquelle le sucre de lait se transforme en acide lactique.
Il résulte des recherches dont nous venons de résumer les résultats, que la dyspepsie se produit le plus souvent et en premier lieu, à legard des aliments amyloïdes et sucrés. Beaucoup d’estomacs, en effet, digèrent encore assez bien les viandes dépouillées de leur graisse, alors que les farines, les fécules, le pain même ne passent qu’avec difficulté. C’est que, non-seulement l’élaboration de ces derniers aliments est plus
longue et plus compliquée, mais elle se fait, pour ainsi dire, à un niveau indû du canal digestif. Sans la présence de la salive, les fécules et les sucres ne seraient pas du tout entamés dans un estomac sain; ils seraient exclusivement réservés à la digestion intestinale.
Le fait caractéristique de la dyspepsie ne consiste donc pas uniquement dans l’existence de fermentations anomales, mais aussi dans une fermentation hâtive, précoce, se faisant dans l’estomac sous l’influence d’un mucus abnorme. Si nous aimions le paradoxe, nous dirions que celui qui digère mal digère trop vite.
A côté de la dyspepsie des fécules , qui est le cas le plus ordinaire et qui se révèle promptement au praticien par l’acidité des matières régurgitées et des liquides de la bouche, ainsi que par les signes de la pneumatose qui l’accompagnent, il y a comme cas particuliers : la dyspepsie des viandes et celle des graisses .
La première, qui fait toujours supposer une affection de l’estomac meme et une altération du suc gastrique, se rencontre chez ceux qui ont depuis longtemps fait abus de la bonne chère ou qui mènent habituellement une vie trop sédentaire ; elle est, plus souvent et à un plus haut degré que la dyspepsie acide, accompagnée de céphalalgie et de gastrodynie.
La céphalalgie est plus intense encore et plus constante dans la dyspepsie des graisses; la douleur gastrique est en même temps plus brûlante, et le soda, les nausées et les vomissements sont plus fréquents.