DE LA COLIQUE INTESTINALE
Nous réservons le nom de colique à la douleur intestinale vive, qui se déclare sous la forme d’accès ou d’exacerbation, et s’accompagne de contractions spasmodiques de la tunique musculaire. La routine et la négligence ont seules pu appliquer ce terme à toute espèce de douleurs abdominales, hépatiques, rénales, utérines; il en est résulté une confusion qu’il est temps de faire cesser.
Du temps de Celse et à l’époque de Boerhaave encore on appelait colique toute douleur ayant son siège vrai ou supposé dans le côlon. Plus tard on a appliqué ce mot à toute douleur d’accès, à toute crampe douloureuse occupant un viscère abdominal quelconque. Actuellement les uns désignent ainsi toute douleur intestinale accompagnée de contractions spasmodiques, et les autres toute douleur non
(1) Traité de l’hystérie, p. 261.
inflammatoire des intestins. Plusieurs auteurs modernes préfèrent le mot entéralgie.
Description. — La colique, ainsi que le nom l’indique, a son siège de prédilection dans le côlon ; il serait cependant difficile, et en tout cas inutile, de la séparer des douleurs qui surviennent par accès dans l’intestin grêle.
En tout cas, qu’elle ait l’un ou l’autre de ces sièges, la douleur se concentre vers la région ombilicale. Elle occupe rarement les flancs ou la région mésogastrique supérieure ; mais toujours elle a de la tendance à se déplacer ou à progresser d’un point vers d’autres. Rien n’est plus erronné, dit Bamberger, que l’opinion émise communément, d’après laquelle la douleur de la région ombilicale indiquerait le siège dans l’intestin grêle, tandis que celle des régions coliques témoignerait en faveur du gros intestin ; la douleur de la colite et de la dyssenterie rayonnent également vers l’ombilic.
La forme de la colique est celle d'un tortillement, d’un déchirement, d’un pincement particulier. Son intensité varie depuis de simples tranchées jusqu’à la souffrance qui arrache des cris et amène la défaillance. ,
Le caractère essentiel de cette douleur est d’être intermittente ou rémittente. Le nombre et la durée des accès varient considérablement, selon la cause morbide et selon le tempérament du malade ; la durée notamment s’étend depuis quelques minutes jusqu’à plusieurs heures. La rémission se fait brusquement ou graduellement; elle est complète, ou l’accès laisse après lui un sentiment particulier de blessure ou de lésion : les intestins restent endoloris .
Une pression légère et circonscrite augmente communément la souffrance, tandis que des frictions continues et une pression exercée profondément, avec la paume de la main, la soulage. Aussi, dans les violents accès,, les malades appliquent-ils instinctivement les poings sur l’ombilic ou se couchent-ils sur le ventre. Il va sans dire cependant que lorsqu’elle est provoquée par une phlogose de l’intestin ou compliquée d’une irritation du péritoine, la compression est mal supportée.
La chaleur extérieure apaise la douleur, tandis que le froid l’augmente communément. L’ingestion des aliments et des boissons l’exacerbe également et provoque en outre des vomissements. Cependant, la colique nerveuse et la colique flatulente sont soulagées par des
boissons chaudes et par l’ingestion de substances aromatiques, antispasmodiques ou narcotiques. Les mouvements généraux du corps exaspèrent la douleur plus souvent qu’ils ne l’apaisent.
Le ventre, pendant l’accès, est rétracté et dur ou, au moins, tendu; les testicules sont relevés contre l’anneau inguinal et l’anus est rentré. Souvent on voit les contractions péristaltiques de l'intestin se dessiner à travers les parois de l’abdomen; la main appliquée sur ce dernier, les sent et le malade lui-même les perçoit comme telles. Il sent, en outre, le passage et la propulsion des matières liquides et gazeuses contenues dans l’intestin, tandis que le médecin entend à distance les borborygmes et le gargouillement.
Lorsque le spasme est circonscrit, il se dessine en relief des boursouflures résistantes au toucher, ou bien les portions contractées de l’intestin se font sentir comme des cordons durs, surtout quand ces portions sont le colon ascendant ou le côlon descendant.
Le spasme de l’intestin peut disparaître avec rapidité ou persister longtemps. Dans le premier cas, on voit se succéder alternativement dans la même anse intestinale le resserrement et la boursouflure; dans le second cas, qui est celui de la colique de plomb, les parties bour- # souflées se dessinent au-dessus et en dessous des parties où la colique siège.
Effets consécutifs. — 11 n’y a guère de colique sans dyspepsie; puis l’hématopoëse et la nutrition sont compromises chaque fois que l’accident persiste un certain temps.
La plupart des coliques, notamment les coliques nerveuse, saturnine et sténotique, sont accompagnées de constipations invincibles ; elles sont ce qu’on appelle des coliques sèches. Dans d’autres cas, la progression rapide du chyme et l’irritation de la muqueuse donnent lieu à la diarrhée. Beaucoup de coliques d’ailleurs, au lieu d’être la cause de la diarrhée, n’en sont qu’un accident; nous citerons entre autres les coliques de la dyssenterie et du catarrhe intestinal.
Abstraction faite des cas ou l’estomac est malade en même temps que l’intestin, les contractions spasmodiques de celui-ci se propagent dans celui-là et y entraînent le vomissement. Enfin, par une synergie semblable, elles produisent dans la vessie la rétention de l’urine.
Quand les coliques sont violentes, elles occasionnent de l’anxiété et le refroidissement des extrémités; le pouls se resserre et devient irrégulier, accéléré ou ralenti. La face se grippe et se couvre de
sueur. Au plus haut degré, il y a tremblement de tout le corps, convulsions générales et syncope.
Lorsqu’un individu est atteint de colique, même accidentellement, il acquiert par cela seul une prédisposition particulière au retour du même mal.
Pathogénèse. — On a toujours discuté la question de savoir lequel des deux phénomènes constitutifs, la douleur ou la crampe, est le phénomène principal.
Romberg et son école se sont prononcés en faveur de la douleur; ils ont proposé de définir la colique une hyperesthésie et névralgie des plexus mésentériques. La crampe, selon eux, peut manquer, et quand elle existe, elle n’est que réflexe.
Tout bien considéré, nous croyons néanmoins pouvoir admettre comme certain qu’elle consiste essentiellement plutôt dans la contraction douloureuse, dans la crampe de l’intestin. Toute douleur primaire, selon nous, est continue, et doit par conséquent s’appeler entérodynie.
Les contractons de la tunique musculaire deviennent douloureuses chaque fois qu’elles sont excessives, tandis qu’elles ne créent qu’un sentiment vague, un malaise singulier lorsqu’elles sont modérées. La même différence se remarque quant aux douleurs qui accompagnent les efforts d’expulsion d’un calcul biliaire ou d’un calcul rénal ; elle se remarque aussi quant aux douleurs de l’enfantement et à celles qui indiquent la présence d’un corps étranger dans l’utérus.
Les mouvements péristaltiques et de reserrement excessifs sont provoqués dans l’intestin : 1° par des efforts d’expulsion, soit que les matières contenues résistent d’elles*mêmes, soit qu’elles rencontrent un obstacle; 2° par l’irritation directe ou l’excitation réflexe des fibres musculaires; 5° par des troubles d’innervation centraux ou sympathiques.
1° Colique saburrale.
Elle est fréquente surtout dans l’enfance et occasionnée par la gourmandise, par l’ingestion d’aliments peu convenables et par la fermentation dyspeptique d’aliments sains.
Les aliments et les boissons qui donnent particulièrement lieu aux coliques, sont ceux aigres ou mal fermentés, gâtés ou trop indigestes en général; ceux qui contiennent à la fois du sucre et du gluten,
du levain actif ou le champignon du ferment : les boudins, la viande trop avancée, les fruits non mûrs et les gousses des légumineuses.
Les idiosyncrasies et les prédispositions particulières des intestins y jouent un rôle très-grand.
La colique saburrale se déclare à l’improviste, avec un sentiment pénible à l’épigastre et avec des nausées. Le vomissement qui, dans les autres espèces, à peu d’exceptions près, est consécutif, est ici initial. Les douleurs du ventre sont accompagnées de borborygmes, de gargouillements, de diarrhée, de dyspepsie et d’anorexie.
L’abdomen est un peu soulevé et tendu, mais il supporte bien la pression. Dans les matières vomies et dans les selles on retrouve des fragments des aliments qui ont donné lieu à la colique. La diarrhée, la chaleur appliquée extérieurement et la compression soulagent le mal qui se termine, du reste, au bout de quelques heures, mais peut persister aussi pendant plusieurs jours.
La colique occasionnée si souvent par l’ingestion de champignons ou de moules pourrait s’appeler toxique ou irritative ; sa forme cependant est entièrement saburrale et peut-être l’idiosyncrasie des organes y joue un plus grand rôle que la propriété irritante de l’aliment. On doit convenir néanmoins que ce genre de colique est presque toujours suivi de catarrhe gastrique.
La colique des enfants à la mammelle mérite une attention particulière. Les accès se révèlent par les cris plaintifs que poussent les petits malades de temps à autre, sans cause bien manifeste; par l’agitation des membres et l’attraction des genoux vers le ventre; quand ! l’accès vient pendant qu’ils tètent, ils laissent brusquement échapper le sein. Le mal s’accompagne de vomissements et de diarrhée.
La cause en est dans les qualités vicieuses du lait de la nourrice, les inconvénients et les accidents d’une alimentation artificielle, ainsique dans la fermentation abnorme d'un lait ou d’autres aliments de bonne J qualité, toutes causes agissant d’une manière plus ou moins continue.
La colique saburrale des enfants détermine donc une irritation permanente de la muqueuse gastro-intestinale, une gastro-entérite catarrhale; le ventre se ballonne, se tend et devient sensible à la pression. Parfois la douleur de l’intestin est telle quelle entraîne à sa suite des convulsions.
2° Colique stercorale.
La négligence d’obéir au besoin naturel provoque à elle seule des coliques plus ou moins violentes. Ses effets sont naturellement plus prononcés lorsque, par suite d’une constipation habituelle, les matières fécales s’accumulent et se dessèchent en formant ce qu’on appelle des concrétions stercorales. La distension de . l’intestin, son irritation mécanique et l'accumulation des gaz, au-dessus des concrétions, finissent par déterminer des contractions expulsives violentes et par conséquent douloureuses. Les entérolithes véritables et les corps étrangers agissent d’une manière analogue.
Les accès de colique sont précédés, dans cette espèce, par divers troubles de digestion et de défécation, ainsi que par une entérodynie sourde, dans la majorité des cas. L’abdomen est soulevé, plein ; il donne un son mat à la percussion, particulièrement dans les fosses iliaques et les flancs. A la palpation on reconnaît souvent les tumeurs stercorales dans ces mêmes régions, c'est-à-dire dans le cæcum ou la flexure iliaque du côlon. La pression ne devient douloureuse que quand une inflammation s’est établie autour des masses accumulées. Une constipation opiniâtre, un engorgement des veines hémorrhoïdaires et le soulagement, parfois complet, que procurent les évacuations alvines, concourent à assurer le diagnostic.
Dans les cas graves, négligés ou méconnus, il peut se présenter en outre tous les signes de la colique sténotique, jusqu’au vomissement miserere ; il peut s’établir ainsi, par le contact des concrétions stercorales, des inflammations circonscrites, des ulcérations et même des perforations avec péritonite consécutive. Dans tous les cas, l’accident est tenace et sujet à récidive.
La colique stercorale est plus fréquente chez l’homme que chez la femme ; plus fréquente aussi dans Page moyen et dans la vieillesse que dans le jeune âge. Toutefois, chez les enfants nouveau-nés la rétention du méconium peut donner également lieu à une sorte de colique stercorale.
3° Colique venteuse.
Nous avons signalé à l’article pneumatose les conditions qui favorisent la production et l’accumulation des gaz dans l’intestin. Leur rétention peut donner lieu à des accès très-violents de douleurs.
La colique venteuse ou flalulentc débute de préférence aux hypo-
chondres, c’est-à-dire dans les points qui correspondent aux flexures hépatique et splénique du côlon; elle s’étend de là aux régions lombaire et ombilicale. Le ventre est considérablement distendu, tympanisé, sonore ; on entend des borborygmes et des bruits à timbre aigu, métallique. Le refoulement du diaphragme donne lieu à de la dyspnée, à de l’anxiété et à des palpitations. Une pression exercée sur le ventre ne provoque pas de douleurs dans l’intervalle des accès, et ces derniers sont soulagés par des frictions et par des applications froides ou chaudes. Vers la fin des accès le malade est soulagé par des éructations et des flatus.
Une rétention des gaz complique aussi la colique stercorale et surtout la colique sténotique; mais, dans ces deux cas, elle ne doit pas porter le nom de colique venteuse; la distinction est importante au point de vue du traitement.
4° Colique bilieuse.
Cette espèce a joué un grand rôle dans l’ancienne médecine. On avait appelé de ce nom la colique^ très-fréquente pendant les chaleurs de l’été et dans les pays chauds, qui s’accompagne de diarrhée bilieuse. Les modernes sont portés à n’y voir qu’un catarrhe intestinal; la colique dite bilieuse devrait donc être réunie à ce que nous appelons colique irritative.
Il n’est, toutefois, pas démontré que la bile ne puisse pas, surtout quand elle est altérée ou versée en grande abondance dans l’intestin, irriter directement ce dernier et provoquer des contractions péristaltiques douloureuses. Tout le monde convient de l’influence quelle exerce, dans les circonstances normales, sur la régularité des évacuations alvines; il y a paresse du ventre quand la bile manque; il y a diarrhée quand elle est abondante.
Nous rappellerons à cette occasion que l’altération des sucs gastrique, entérique et pancréatique a été accusée également d être une des causes des coliques; nous ne croyons cependant pas que cette opinion repose sur l’observation.
5° Colique vermineuse.
Les vers intestinaux, tænias, bothriocéphalcs, ascarides, occasionnent fréquemment des douleurs coliques qui se modifient cependant sous l’influence des aliments et des boissons. Le jeûne et l’ingestion
d’aliments aigres, salés, irritants et aromatiques déterminent ces douleurs, tandis que les aliments doux, mucilagineux, sucrés et gras les apaisent. Les alcooliques agissent également comme calmants, en narcotisant les parasites, comme on le pense communément.
Les accès de douleur vermineuse s’accompagnent d’ailleurs de troubles d’appétence^ de digestion et de défécation si variés et parfois si bizarres qu’il serait trop long de les rappeler. Dans les intervalles il existe des sensations entérodyniques rongeantes, térébrantes, picotantes, rampantes qui occupent fortement l’imagination de certains malades et entretiennent une forme particulière d’hypochondrie et de nosomanie.
6° Colique rhumatismale.
Ici les accès éclatent tout à coup sous l’influence du froid humide porté sur le ventre ou sur les pieds et, selon quelques-uns, à la suite de la suppression de sueurs habituelles aux pieds. Cette colique s’accompagne presque toujours de diarrhée ; elle est apaisée par des applications chaudes sur le ventre qui, du reste, n’est pas tuméfié. La pression extérieure fait reparaître une faible douleur pendant les intervalles des accès.
Quoique nous ne soyons pas en état de bien nous rendre compte de la manière dont le refroidissement, surtout celui des pieds, provoque les accès de colique, il est bon cependant de rappeler que le froid qui atteint directement l’intestin augmente considérablement l’énergie de ses mouvements péristaltiques. Dans les vivisections, nous voyons ceux-ci devenir de plus en plus forts au contact de l’air et à mesure que le froid agit; les intestins semblent alors ramper comme des vers ; on dirait quils cherchent à fuir.
La colique rhumatismale est ordinairement accompagnée d’autres symptômes appartenant au rhumatisme et au catarrhe. Elle ne dure que pendant un ou deux jours et s’observe le plus fréquemment chez les individus jeunes et prédisposés en général aux refroidissements.
On entend parler aussi d’une colique arthritique ou goutteuse ; nous ne savons si c’est avec raison. Quant à d’autres dyscrasies, la question mérite également l’examen. Nous avons vu assez souvent des coliques disparaître à la suite du développement, à la peau, d’une affection dartreuse, et les anciens observateurs parlent fréquemment de coliques qu’ils appellent métastatiques.
7° Colique irritative.
Il n’y a pas d’irritation ni d'inflammation intestinales qui ne puissent s’annoncer par des coliques. Ainsi, l’ingestion, comme médicaments ou comme poisons, d’acides concentrés et d’alcalins, de substances métalliques corrosives, de résines âcres et drastiques ou de purgatifs divers, par exemple de la calliartine contenue dans le séné, de moules ou écrevisses gâtées, de certains poissons vénéneux et de champignons, sont des causes vulgaires de douleurs intestinales paroxystiques.
Lorsque l’hyperémie dépend du catarrhe de l’intestin, elle donne lieu plutôt à l’entérodynie qua la colique. D’un autre côté, ce dernier symptôme est pour ainsi dire pathognomonique de la dyssenterie, et il manque rarement dans la colite folliculaire.
Des accès de colique accompagnent aussi la colite ulcéreuse, notamment celle qui se rattache à la dyssenterie, à la tuberculose, au cancer, et meme au simple catarrhe. Ils se présentent également dans les processus destructifs occasionnés par des corps étrangers, des concrétions stercorales,, des blessures ou des poisons corrosifs, tandis qu’ils sont très-rares dans les ulcérations typhiques.
Pour diagnostiquer la colique irritative ou inflammatoire, on a recours à l'exploration de l’abdomen, qui fait découvrir la lésion dans la plupart des cas. On prend, en outre, en considération les commémoratifs et l’état général du malade. Presque toujours il y a fièvre et diarrhée; les douleurs ne cessent pas complètement dans les intervalles des accès et le ventre reste sensible à la pression. Lorsqu’il y a colite dysentérique ou folliculaire, les douleurs sont, en outre, liées à un besoin incessant d évacuer et au ténesme.
Lorsque la colique dépend d’ulcères du gros intestin, les accès sont très-tenaces et reprennent toujours de nouveau, même après des semaines et des mois de relâche ; la constipation alterne avec la diarrhée et le ventre n’est douloureux à la pression que sur un point circonscrit. L’examen des matières évacuées, l’invasion répétée d’une péritonite secondaire et les signes généraux d’une dyscrasie complètent et confirment le diagnostic.
8° Colique sténotique.
Les étranglements internes et externes, les torsions, les invaginations, les brides cicatricielles, les obstructions, les compressions et les
déplacements avec adhérence donnent lieu aux coliques les plus graves, en créant des obstacles à la progression des matières stercorales et des gaz, et en se compliquant d’inflammation et de gangrène.
Il y a donc constipation invincible, vomissement de matières fécales, et les autres symptômes connus sous les noms d'iléus et colique de miserere.
A part les rétrécissements organiques, il existe une sténose nerveuse qui cependant est niée par quelques auteurs et dont la manifes: tation est confondue communément avec la colique nerveuse. Il n’entre pas dans le plan de ce livre de disserter à fond sur l’existence de la stricture spasmodique de l’intestin. Aucun de ceux qui ont expérimenté sur les animaux ne saurait nier son existence, et tout le monde convient, en outre, quelle se rencontre dans les nécropsies chez l’homme. La question est donc seulement de savoir si elle peut réellement donner lieu à des accès de colique grave ; à cette question nous osons répondre affirmativement, à l’exemple, entre autres, de Mayo et de Romberg (1). Nous avons vu plusieurs fois se déclarer spontanément de violents accès de colique de miserere avec constipation invincible et contracture des muscles abdominaux, qui cédaient complètement à une médication antispasmodique et où l’on pouvait exclure avec certitude toute intoxication saturnine.
9° Colique nerveuse.
Les praticiens désignent sous ce nom toute espèce de colique à laquelle ils ne parviennent pas à assigner de lésion ou de cause matérielle appréciable. 11 convient cependant, au point de vue de la doctrine, d’en séparer au moins les coliques sympathiques et la colique par stricture spasmodique dont il vient d’être question. La véritable colique nerveuse a sa cause dans ce trouble général de l’innervation qui est occasionné par les émotions vives, par l’hystérie et par i’hypochondrie.
On sait que les contractions de l’intestin sont sous l’influence de la portion ganglionnaire du nerf grand sympathique, spécialement des plexus cœliaque et mésaraïques supérieur et inférieur. Elles persistent encore après la destruction complète du cerveau et de la moelle épinière, et même sur une anse intestinale excisée avec la portion
(1) Un exemple remarquable en est rapporté par Mayo, Outlines of humcin Pa- Ihology. London, 1856, p. 551. Voyez Romberg, Ncrvenkrankheiten , t. I, p. 400.
correspondante du mésentère. On sait aussi, depuis les expériences de Pflueger, que l’excitation des nerfs splanchniques ou de la partie inférieure de la portion dorsale de la moelle épinière arrête les mouvements péristaltiques de l’intestin ; qu'elle exerce sur eux une action empêchante analogue à celle que le nerf pneumogastrique produit sur les mouvements du cœur.
La théorie physiologique n’est cependant pas encore assez avancée pour nous autoriser à définir comme négative ou dérivative la part que le cerveau et la moelle épinière pourraient prendre dans la production des coliques. Il est du reste certaines parties de l’encéphale et de la moelle épinière dont l’excitation provoque positivement des contractions de l’intestin. Nous avons eu nous-mêmes l’occasion de confirmer, dans une série d’expériences, ce que Budge (1) et Valentin (2) nous avaient enseigné à cet égard sur l’influence exercée spécialement par les corps quadrijumeaux et les corps striés.
Cette influence cependant, selon toute apparence, n’est pas centrale. L’excitation cérébro-spinale agit sur les ganglions abdominaux à là manière d’un stimulus périphérique ou sympathique. Très-souvent aussi les coliques dites nerveuses méritent, rigoureusement parlant, un autre nom; nous faisons allusion au cas où la perturbation des nerfs produit en premier lieu la pneumatose ou une altération des sécrétions intestinales.
Parmi les émotions, ce sont la frayeur et la colère qui occasionnent dans des cas rares, des accès de douleurs intestinales. L’irritation spinale, qu’on cite habituellement, ne nous semble intervenir que comme cause prédisposante, et nous ne croyons pas que les lésions matérielles de la moelle épinière aient jamais, par elles-mêmes, donné lieu à des coliques.
Dans l’hystérie, le symptôme est assez rare. Les douleurs y sont plus ou moins vives; elles se déclarent et disparaissent brusquement. Pendant leur durée, le ventre se tend et se ballonne notablement ; le diaphragme étant ainsi refoulé, la respiration devient courte et le cœur est pris de palpitations. La colique hystérique est, du reste, accompagnée d’une constipation invincible et d’une hyperesthésie des parois abdominales; alors la pression sur le ventre ne la soulage pas,
(1) Müller’s Archiv f. Physiol. 1839, p. 593.
(2) De function. nervor. cerebr p. 65.
et il est des cas où, à cause de cette circonstance, l'on est exposé à confondre cette espèce de colique avec une péritonite (1).
La véritable colique nerveuse ne semble jamais exister chez l'enfant.
10° Colique sympathique.
Les nerfs de l’intestin sont dans un rapport de sympathie avec ceux du foie, des reins, des uretères, de la vessie, de l’utérus, des ovaires et des testicules. Bamberger observe (2) qu’on donne à tort, habituellement, le nom de colique à des douleurs qui, en réalité, ont leur siège dans ces derniers organes. Cependant il est de véritables coliques intestinales qui se joignent aux affections des organes sympathiques en question, et d’autres qui succèdent aux simples excès vénériens, surtout chez la femme.
La colique sympathique s’associe donc aux soi-disant coliques utérines, hépatiques et rénales, ou alterne avec elles et avec des accidents nerveux de forme et de siège différents. On l’observe aussi comme accident du calcul vésical et de l’irritation du col de la vessie. Son invasion est brusque, sa durée est courte. La forme du ventre est plutôt rétractée que soulevée. La pression extérieure, les frictions et les médicaments excitants volatiles soulagent la douleur.
11° Colique toxique.
Nous avons signalé plus haut les poisons et les médicaments qui excitent la colique en irritant, par leur contact direct, la muqueuse intestinale et en y provoquant soit une simple hyperémie, soit une inflammation. Mais il est des substances toxiques à l’égard desquelles on est encore dans le doute si elles agissent localement ou par l’intermédiaire du sang ou des nerfs. Ce sont principalement le plomb et le cuivre.
La colique saturnine est caractérisée par une constipation invincible et par la contracture des muscles abdominaux, du sphincter de l’anus et du muscle cremaster. La douleur est constringente, très-violente et se concentre vers la région ombilicale. Chaque accès débute par le vomissement de matières verdâtres ; le pouls est ample, fort et lent; il
(1) Henoch (Klinik der Unterleibskrankhciten, t. III, p. 4) cite un passage digne de remarque de Watson au sujet de cette difficulté du diagnostic.
(2) Kranlcheiten des chylopoè’t. Systems. 1864, p. 172.
existe en même temps l'un ou l’autre signe de l'intoxication saturnine : le liséré livide des gencives, le liséré noir du pli des ongles, des arthralgies, des paralysies, etc.
La circonstance que cette colique se produit plus souvent par l’inhalation des vapeurs ou de la poussière de plomb (1) que par la réception directe des préparations saturnines par le canal digestif, a surtout suggéré la pensée quelle serait centrale ou nerveuse. Cependant, tout en admettant la présence du plomb dans le sang, l’intestin ne doit-il pas être considéré, dans ces cas mêmes, comme le lieu d’élection organique ou d’élimination du métal, et par conséquent l’action de ce dernier ne serait-elle pas locale?
L’ensemble des phénomènes, et surtout la constipation opiniâtre, font qu’on se refuse difficilement à l'idée qu’il existe dans la colique de plomb une stricture spasmodique de l’intestin (2) et que cette dernière est la cause prochaine du symptôme.
La colique de cuivre est plus rare. Contrairement à la colique de plomb, elle s’accompagne de diarrhée et de ténesme; mais la douleur est également vive, paroxystique, constringente et concentrée dans la région ombilicale. Le ventre, au lieu detre rétracté, est tuméfié, tendu et sensible à la pression.
Les matières évacuées par l’anus sont catarrhales, jaunâtres ou vertes. L’accident se complique d’anorexie, de nausées et de vomissements, de céphalalgie, de lassitude et de quelques symptômes fébriles. Le caractère anatomique de cette colique semble être la colite follicuîeuse.
42° Colique miasmatique.
Signalée d’abord dans le Poitou, en 1639, elle est connue depuis sous le nom de colique de Poitou , colique des Pictons. Une singulière négligence a fait ensuite qu’on l’a confondue avec la colique saturnine; plusieurs auteurs écrivent colica pictorum au lieu de colica Piclonum.
Cette colique a constitué, entre autres, une épidémie célèbre, en 1818, dans le Nord de l’Espagne et en Normandie. Elle est endémique dans plusieurs pays tropicaux, notamment à Cayenne, à O'Taïty,
(1) Voyez l’ouvrage classique de Tanquerel des Planches, Traité des maladies de plomb ou saturnines. Paris, 1839.
(2) Tanquerel des Planches, loc. cil.} t. I, p. 209.
aux Antilles et à Madagascar. Elle a été souvent le fléau des navires qui revenaient de ces pays (4).
Ceux qui ont eu l’occasion de l’observer l’ont comparée à la colique de plomb; mais une grande divergence règne entre eux quant à sa cause prochaine. Il y a eu sans doute de nombreuses méprises. Des coliques saturnines véritables, des coliques saburrales, venteuses, rhumalismales et irritatives semblent avoir reçu cette dénomination sous l’inspiration de ce que les naturalistes appellent Y habitat. Il ressort' néanmoins des descriptions qu’indépendamment de ces cas, il existe une colique épidémique et endémique à laquelle plusieurs observateurs modernes assignent comme cause un miasme particulier. La maladie a reparu depuis une vingtaine d'années sur des navires de long cours et sur ceux qui croisent dans les mers tropicales.
La forme de la colique miasmatique diffère de celle de la colique saturnine, selon Fonssagrives, par l’absence des altérations des gencives et de la rétraction du ventre, par la persistance de la contractilité électrique des muscles paralysés, par une marche plus continue et un danger plus grand.
(1) Les meilleurs travaux sur la colique miasmatique sont : Segond, Essai sur la névralgie du grand sympathique , maladie connue sous les noms de colique végétale , de Poitou, de Devonshire , de Madrid, de Surinam, et sous ceux de Barbiers, de Béribéri, etc. Paris, 1857; Dutrouleau, dans les Archives génér., déc. 1855 et janv. 1856; Fonssagrives et Lecoq, dans la Gazette des hôpitaux, 1856, n° 5; Déjardin, ibid., n° 16; Rochard, dans Y Union médicale, 1856, n1 * 034,5; Hirsch,
Histor. geographische Pathologie. Erlangen, 1862, t. II, p. 261, où tous les tra-
vaux antérieurs sont résumés et complétés.