DE LA CONSTIPATION
La rareté absolue et l’insuffisance relative des évacuations, ainsi que la sécheresse et la dureté des matières évacuées : tels sont les éléments qui entrent dans la définition de ce qu’on appelle constipation, coprostase , obstipatio alvi.
Nous venons de dire, dans l’introduction de ce chapitre, que l’habitude crée, à l’état de santé, des différences individuelles relativement au besoin d’aller à la selle. Ajoutons que le genre d’alimentation, l’âge, le sexe même et la manière de vivre ont une influence semblable. Les selles ont besoin d’être plus fréquentes chez les personnes qui se nourrissent de végétaux que chez celles qui se mettent au régime animal. La constipation est commune chez le vieillard, à cause de la sécheresse de l’intestin, tandis qu’elle est promptement nuisible chez l’enfant où il existe des conditions opposées. L’habitude et la gêne fréquente imposée par les lois de la bienséance expliquent sans doute, à elles seules, la plus grande rareté des évacuations chez la femme et tout le monde sait, en outre, que la vie sédentaire, les travaux de l’esprit, le tempérament nerveux et les dispositions mélancoliques de l’âme, ont un effet semblable chez l’homme de l’âge moyen. Enfin, on rencontre la constipation habituelle dès l’enfance, tenant à la constitution des individus, aux conditions héréditaires et échappant par conséquent à toute explication particulière.
Il est des individus qui ne vont à la selle que tous les deux ou trois jours et, loin d’en être incommodés, ils cessent, au contraire, de bien se porter dès que les évacuations deviennent molles ou journalières.
Tout est donc relatif; et le praticien ne parle réellement de constipation que lorsqu’elle est contraire aux habitudes du malade et lui occasionne par conséquent du malaise ou un dérangement quelconque.
Effets et conséquences. — Le séjour prolongé dans l'intestin fait que les matières fécales deviennent sèches et dures; il leur donne en même temps une couleur de plus en plus foncée. A la longue, elles se forment en masses dures comme des pierres et moulées dans les boursouflures du côlon. En s’accumulant de préférence dans le cæcum et dans le côlon descendant, elles se présentent alors comme tumeurs slercorales sous le doigt qui palpe l’abdomen, et peuvent embarrasser le diagnostic.
La rétention des matières fécales a pour effet d’emprisonner les gaz intestinaux. La constipation s’accompagne donc habituellement de coliques, de tension du ventre et de ballonnement. Les matières accumulées gênent la circulation veineuse dans l'abdomen et favorisent ainsi la dilatation des veines hémorrhoïdaires, des veines utérines et des veines des membres inférieurs, il en résulte, comme conséquences : un sentiment de pesanteur au siège et des épreintes anales, des déviations et des engorgements de la matrice, une gêne de la vessie et du vagin. Les matières fécales peuvent peser sur les vésicules séminales et provoquer ainsi, chez les jeunes sujets, la spermatorrhée avec ses suites physiques et morales.
La pression exercée sur le plexus sacré peut faire naître une névralgie sciatique, ou même un certain degré de paralysie. La compression des veines iliaques rend compte de l’œdème autour des malléoles, et de la varicocèle qu’on observe parfois.
Secondairement, la constipation amène des troubles de la digestion, de l’inappétence, des vertiges, de la céphalalgie, de l’altération de l’humeur, de l’inaptitude au travail intellectuel et des insomnies. L’influence sur les fonctions digestives et sur le moral est surtout grande dans la constipation habituelle.
Les digestions deviennent de plus en plus lentes, pénibles et la nutrition elle-même s’en ressent bientôt : le malade prend un teint blafard et jaune qui peut en imposer pour une maladie du foie. Il souffre de congestions vers la tête, de céphalalgie, de vertiges, de
bourdonnements d’oreille et d’éblouissements. L’altération du moral rend le caractère irritable et triste; l’exagération de la sensibilité générale conduit plus ou moins promptement à l’hypochondrie et à la nosomanie.
Au point de vue pratique il est important de noter que toutes les maladies du cerveau, du cœur, des poumons, du foie, de l’estomac, et toutes les névroses sont singulièrement aggravées par la constipation.
Quand la constipation dure très-longtemps, elle amène l’état qu’on appelle, à proprement parler, obstruction intestinale et colique stercorale. Tous les accidents de la sténose ou de l’étranglement peuvent se présenter alors, depuis le vomissement ordinaire jusqu’à la colique de miserere.
Dans d’autres cas, plus heureux, les matières fécales durcies provoquent une diarrhée salutaire, en irritant la muqueuse de l’intestin et en y entretenant une supersécrétion séro-muqueuse. Enfin, dans des cas défavorables, les matières fécales accumulées occasionnent une véritable inflammation, l’ulcération et même la perforation de l'intestin.
Cependant, il est des circonstances où l’intestin s’habilue peu à peu à supporter d’énormes quantités de matières fécales sans éprouver des embarras fonctionnels graves. Renauldin a publié l’observation d’un homme qui, pendant toute sa vie, n’avait que quatre à six évacuations alvines par an (1).
1° Constipation saburrale.
Quoique l’adjectif saburral, qui vient de saburra> lest ou poids au fond d’un navire, ne soit en usage que pour désigner des matières qui forment poids dans l'estomac, on ne trouvera aucun inconvénient, je pense, à l’appliquer aussi aux matières qui chargent l’intestin.
Les aliments dits lourds et grossiers, c’est-à-dire ceux qui, après une digestion difficile, laissent beaucoup de résidus, constipent généralement. Tels sont les pommes de terre, le riz, le pain et les farineux mal levés, les marrons, les haricots, les fèves, les viandes dures et coriaces, ainsi que certains fruits, par exemple les coings, ils agissent en desséchant l’intestin ou en le stimulant trop peu, et, sans doute aussi, lorsque leur usage est devenu habituel, en le distendant trop et en le paralysant.
(1) Bamberger, Krankheilen des chylopoëtischen Systems, p. 198.
2° Constipation toxique.
Les remèdes qui servent à combattre la diarrhée agissent, les uns, en absorbant les liquides de l’intestin, d’autres, qu'on appelle adstringents, en augmentant au delà de la mesure normale le tonus des fibres musculaires, et d’autres encore, en le paralysant.
Nous rappellerons le sous-nitrate de bismuth, l'eau de chaux et le sous-carbonate de chaux, puis l’alun, le plomb, l’azotate d’argent, les racines de colombo et de ratanhiaje cachou, le monésia,ie tannin, les vins rouges adstringents, enfin l’opium et le diascordium.
5° Constipation cholèstatique.
La physiologie expérimentale a démontré ce que les médecins avaient admis de tout temps d’après leurs observations au lit des malades, à savoir : que l’écoulement régulier de la bile est un des principaux agents de défécation. Les mouvements péristaltiques de l’intestin se ralentissent quand la bile cesse d’y être déversée; ils s’exagèrent au contraire quand ce liquide y arrive en trop grande quantité.
Il y a donc une constipation par absence de bile, en opposition avec la diarrhée bilieuse ; elle mérite réellement de figurer à part, au point de vue thérapeutique surtout. Elle est le symptôme constant des engorgements du foie, de la cirrhose et de la choléstase. Elle est le signe différentiel de l’ictère spasmodique, car elle manque dans l’ictère fébrile et constitutionnel.
4° Constipation gastrique.
Toutes les affections de l’estomac : la gastralgie, le cancer du pylore, l’ulcère perforant, la gastrite chronique et en général le vomissement chronique, sont accompagnées de constipation. Cela peut être l’effet d’une paralysie sympathique ; cela dépend dans certains cas évidemment de l’absence du stimulant naturel, c’est-à-dire du chyme traversant l’intestin. Mais il est aussi des médecins qui l’attribuent simplement, sans toutefois en fournir la preuve, à l’absence du suc gastrique.
La suppression de la sécrétion du pancréas est accusée, à son tour, avec aussi peu de certitude.
b° Constipation hy per cmique .
L’hyperémie aiguë ou inflammatoire produit la diarrhée, tandis que la constipation est propre à l’hyperémie chronique ou passive. Celle-ci
diminue les sécrétions intestinales et paralyse l’intestin. Elle est propre à la pléthore abdominale, ou à ce que les anciens médecins ont appelé les hémorrhoïdes, puis aux maladies du foie et du cœur.
Un simple voyage en voiture, ou une promenade à cheval constipent en créant une pléthore veineuse passagère de l’abdomen. Cullen cependant avait attribué cette espèce de constipation plutôt à l’énergie de la résorption intestinale qui serait plus grande pendant ce genre de locomotion. Le sédentarisme est à son tour une des causes les plusgénéralement reconnues de constipation.
0° Constipation spasmodique.
Le spasme de l’intestin, lorsqu’il est tonique, produit une sténose parfois tellement complète et persistante quelle en impose pour un étranglement ou une invagination. La plupart des auteurs modernes expliquent ainsi la constipation opiniâtre qui accompagne la colique de plomb et dont le remède est l’opium.
L’entérodynie et les lésions douloureuses de l’intestin en général sont également accompagnées de ce symptôme; il serait difficile de s’en rendre compte autrement qu’en l’attribuant au spasme réflexe qu’elles entretiennent.
Enfin, les grandes névroses : l’hystérie convulsive, l’hypochondriej l’épilepsie, l’éclampsie, la chorée sont accidentées d’une constipation qui cède mieux aux antispasmodiques qu’aux purgatifs ordinaires.
7° Constipation paralytique.
L’atonie ou la paralysie incomplète de la tunique musculaire de l’intestin est un état très-commun, provoqué et entretenu par des causes tantôt locales, tantôt sympathiques et centrales. Nous citerons parmi les premières : l’atrophie et l’infiltration séreuse, inflammatoire et cancéreuse de cette tunique ; parmi les secondes : la gastralgie, la dyspepsie, les excès vénériens et l'hystérie ; les troisièmes méritent d’être considérées à part sous la rubrique constipation cérébrale.
La péritonite, tant aiguë que chronique, amène la paralysie nonseulement de l’intestin, mais aussi des muscles abdominaux dont le concours est nécessaire à la défécation. Aussi, la constipation constitue-t-elle un signe important de la péritonite aiguë générale dans ses périodes de début et d’état.
L’habitude de ne plus satisfaire le besoin, dès qu’il se manifeste, agit
également en engourdissant les deux sortes de muscles. Les diarrhées violentes, l’entérite et la colite aiguës, ainsi que l’abus des purgatifs, laissent à leur suite une paralysie des muscles intestinaux seulement.
D’un autre côté, l’influence des muscles abdominaux est démontrée par la constipation qui accompagne les douleurs de toute nature siégeant dans les parois du ventre, la paralysie directe et l’atrophie de ces muscles, la trop grande distension de ces parois et le développement trop abondant de graisse dans leur tunique adipeuse.
8° Constipation cérébrale.
On dirait qu'il y a opposition entre l’activité du cerveau et celle du gros intestin. Généralement les hommes qui travaillent beaucoup de la tête et ceux qui se chagrinent sont constipés. Tel est le cas aussi des aliénés et, d’après une opinion généralement accréditée, l’opium et les autres narcotiques n’agiraient dans le même sens que par l’intermédiaire du cerveau. En général aussi les lésions de l’encéphale et de la moelle épinière : apoplexie, ramollissement, tumeurs, myélite, méningite, s’accompagnent de resserrement du ventre. Dans la méningite ce symptôme sert de signe différentiel avec la fièvre typhoïde, en même temps que l’aplatissement du ventre.
9° Constipation hypocr inique.
L’adjectif, dérivé de ùno et Kpùcrj, sécréter, désigne la sécheresse de l’intestin ou le défaut de sécrétion des liquides intestinaux. En théorie, la sécheresse de la muqueuse dépend de deux causes différentes : la diminution des sécrétions et l’augmentation de la résorption. Cette seconde cause est même incontestablement plus puissante que la première. Puis elle s’ajoute à la première en ce sens que jamais les matières fécales ne peuvent séjourner dans le gros intestin sans se dessécher, c’est-à-dire sans que leurs parties liquides ne soient continuellement résorbées par les vaisseaux de la muqueuse.
Néanmoins, dans l'application aux cas individuels, il est impossible de séparer les deux causes l’une de l’autre, et l’augmentation de la résorption ne produit en réalité un effet constipant que Iorsqu’en même temps les sécrétions font défaut. C’est pourquoi nous n’insisterons ici que sur la diminution des sécrétions.
La constipation qui marque le début des fièvres et la première période des phlegmasies intestinales et qui est suivie plus ou moins
promptement de diarrhée, nous en est un exemple. Il est certain qu’il y a dans ces cas à la fois diminution des sécrétions et augmentation de la résorption; la constipation a la même cause que la soif qui les caractérise en même temps.
Dans la constipation des convalescents et des affamés l’augmentation de la résorption l’emporte sur le défaut de sécrétion, tandis que ce dernier figure en première ligne quand il s’agit de rendre compte de la rareté et de la sécheresse des selles chez les malades qui transpirent ou qui urinent beaucoup, chez les diabétiques notamment et chez les femmes épuisées par la lactation.
Quelques-uns attribuent à l’opium la propriété de tarir les sécrétions intestinales et expliquent ainsi son action constipante. C’est cependant de toutes les explications tentées jusqu’à ce jour, la moins probable, alors même qu’on serait disposé à rattacher cette propriété desséchante à la paralysie ou narcoiisation des muscles intestinaux.
10° Constipation sténotique.
Nons avons déjà parlé, à l’article colique, des obstacles mécaniques qui peuvent s’opposer au passage des matières fécales. Ce sont des concrétions stercoraîes, de véritables entérolithes, des corps étrangers : noyaux de cerises, monnaies, boutons, etc., avalés, des calculs biliaires, des lombrics agglomérés; ou bien des strictures et rétrécissements dans les cas de cicatrices ou dégénérescences des parois, de brides et adhérences résultant d’anciennes péritonites.
A la suite de diarrhées prolongées, mais surtout de la dyssenterie, le tissu sous-muqueux de l’intestin peut s’épaissir et devenir inodulaire dans une étendue plus ou moins grande. Le rétrécissement, dans ce cas, siège de préférence dans le côlon descendant.
Virchow a signalé la fréquence d’une péritonite chronique partielle, occupant la racine du mésentère au niveau de la dernière vertèbre „ lombaire et intéressant ainsi la flexure iliaque du côlon (i). De semblables péritonites, avec leurs suites, se présentent aussi aux courbures hépatique et splénique du côlon et deviennent à leur tour la cause de constipations invincibles.
Un autre genre d’obstacles a sa cause dans les étranglements internes et externes, les torsions et les invaginations de l’intestin.
(1) Ârchiv, t. V, livr. 3, 1853.
Parfois l’obstacle se trouve dans le rectum meme. C’est tantôt le cancer de cet organe, tantôt la présence d’un polype ou la tuméfaction fibreuse de son tissu sous-muqueux. Ce peut être aussi simplement une tumeur variqueuse, la douleur d’une fissure amenant la crainte d’évacuer activement, le spasme du muscle sphincter ou même seulement sa trop grande fermeté (1).
Un dernier genre de constipation sténotique, mais moins grave, est dû simplement à la pression exercée sur l’intestin sain par des tumeurs et les organes voisins. Ce genre est d’un intérêt tout particulier pour la pratique ordinaire ; la constipation habituelle figurant parmi les accidents propres aux tumeurs de l’ovaire et de l’utérus, aux déviations de ce dernier organe, à la grossesse, à l’hypertrophie de la prostate et aux tumeurs du tissu conjonctif qui entoure le rectum.
ARTICLE II