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DE LA FAIM

La faim est une sensation particulière, indéfinissable, siégeant dans la muqueuse de la bouche et de l’estomac. A son plus faible degré elle porte le nom d'appétit; elle n’est qu’un désir ou une promesse de plaisir des nerfs gustatifs.

A ses degrés supérieurs, la faim se manifeste comme un désir impérieux d’aliments, accompagné d’une exaltation de la sensibilité gustative, d’une inquiétude des muscles de la mastication et d’un écoulement plus abondant de la salive. Il s’y joint, plus tard, une sensation pénible à l’épigastre, des bâillements réitérés et de la céphalalgie.

Au plus haut degré de la faim, la sensation épigastrique se transforme en une douleur rongeante et brûlante, à laquelle il se joint bientôt un sentiment excessif de faiblesse générale, allant jusqu’à la syncope, et accompagnée de pâleur, de froid, de tremblement musculaire, d’anxiété et d’une effusion de sueur froide sur le front. Au bout d’un certain temps ces symptômes cessent pour reprendre plus tard avec plus de force ; le ventre s’affaisse et devient douloureux au toucher; à la fin, c’est-à-dire après trois ou quatre jours de souffrances, il s’établit l’état désigné sous de nom d 'inanition.

Faim morbide. — Quand elle répond à un besoin réel, la faim doit être considérée comme normale , même dans les maladies , y passât,-

elle à juste titre comme un des signes principaux. Ainsi, pne faim d’inanition accompagne le diabète sucre', le carreau et certains squirrhes de l’estomac et de l’œsophage. On la reconnaît à sa cause, à son développement insensible et graduel, et à cette circonstance quelle ne s’apaise que par l’ingestion d’une quantité suffisante d’aliments.

La faim qu’on appelle morbide , fausse faim , ou faim canine , ne répond pas à un besoin réel d’aliments; elle est simplement due à la surexcitation ou à la perversion des nerfs correspondants. Dans sa forme, elle diffère de la faim normale ou faim d’inanition, par l’instantanéité avec laquelle elle se déclare, et par la rapidité avec laquelle elle parvient au degré le plus impérieux, quand elle n’est pas satisfaite de suite, c’est-à-dire par la promptitude avec laquelle il s’y joint du malaise, des sueurs froides et des défaillances; enfin, elle en diffère surtout par cette circonstance qu’une quantité minime d’aliments suffit communément non-seulement pour l’apaiser, mais aussi pour faire naître le sentiment de satiété et même de répugnance. Sa satisfaction ne procure pas du bien-être, car la faim morbide est presque toujours accompagnée de troubles de la digestion.

Palhogénie et anatomie. — L’estomac de celui qui a faim est vide ; sa muqueuse est pâle et ne sécrète pas de suc gastrique. Cette membrane est relâchée au commencement; plus tard, l’organe exécute des contractions péristaltiques de plus en plus fortes qui semblent être la cause des douleurs rongeantes et brûlantes dont il a été question plus haut. Selon Bidder et C. Schmidt, une faible quantité de bile remonte souvent dans l’estomac affamé.

On avait cru autrefois que, dans la faim, la muqueuse de l'estomac se trouvait dans un état de surexcitation et qu’une abondante sécrétion de suc gastrique y avait lieu. On expliquait même la sensation par l’action que cette liqueur acide exercerait sur les nerfs de la muqueuse. Cette opinion, erronée en fait, ne mérite donc pas plus d’être réfutée actuellement, que l’idée de Haller qui attribuait la sensation delà faim à un frottement que les parois de l’estomac vide exerceraient l’une sur l’autre, ou que l’hypothèse de John Hunterquiy voyait une espèce de self-digestion.

Le nerf pneumogastrique est sans doute pour beaucoup dans les sensations de faim et de satiété; c’est cependant à tort qu’on lui a attribué cette influence exclusivement. D’autres nerfs, notamment les nerfs sensibles des muscles masticateurs et des glandes salivaires, ainsi

que les nerfs gustatifs, y jouent un rôle considérable. Aussi, Leuret et Lassaigne ont-ils pu extirper le nerf pneumogastrique dans une grande étendue sans que pour cela les animaux aient perdu le désir de manger (1). On sait d’ailleurs que les fibres que le nerf pneumogastrique envoie aux muscles de l’estomac et de l’intestin lui sont communiquées par le nerf spinal.

Les diverses fibres nerveuses qui concourent aux sentiments de la faim et de la satiété se rencontrent sans doute dans un point de l’encéphale dont la situation n’est cependant pas encore connue. Rien ne nous autorise à le chercher là où Gall et les autres phrénologistes l’ont placé.

Au point de vue clinique nous distinguons les espèces de faim suivantes :

4° Faim réparatrice .

C’est celle que nous ayons appelée plus haut faim d'inanition , en disant qu’elle est plutôt un phénomène de santé que de maladie. En effet, son existence prouve en faveur de la régularité des fonctions et de la concordance de l’instinct avec le besoin. Elle est donc un signe favorable, surtout au sortir des maladies aiguës.

Un appétit extraordinaire s’observe aux périodes de croissance et de puberté, à la suite de longues marches ou d’autres exercices musculaires ; il est souvent insatiable dans la convalescence des fièvres et de toutes les maladies qui entraînent de grandes pertes de substance. Il se déclare aussi comme conséquence de pertes de sang, de grandes suppurations, de diarrhées profuses, d’excès vénériens, ainsi que pendant la grossesse et l’allaitement.

Dans les divers cas de digestion insuffisante des aliments et d’absorption défectueuse du chyle, un appétit extraordinaire se montre, lorsqu’ils ne dépendent pas de lésions aiguës. Enfin, la faim dévorante des diabétiques, et celle des phthisiques, lorsqu’elle existe, doivent également être considérées comme réparatrices.

2° Faim irritative .

L’irritation locale des nerfs de l’estomac et des portions supérieures de l'intestin, lorsqu’elle est modérée ou circonscrite dans certains

(I) Voyez aussi Voikmann dans Müller’s Archiv fur Physiol. 184J, p. 5ô4, note.

points, peut donner de l’énergie à l’appétit ou même créer la faim canine. C’est ainsi que semblent agir les substances amères et aromatiques, c’est-à-dire en hyperémiant légèrement, en échauffant la muqueuse de l’estomac et en augmentant ainsi la sensibilité de ses nerfs.

Certains acides agissent dans le même sens, et, depuis Galien, il existe une tendance à attribuer les faims canines ou fausses faims à la présence de liquides âcres et irritants tels qu’il s’en développe dans la gastralgie et la dyspepsie. Les personnes dyspeptiques sont souvent réveillées brusquement la nuit par une véritable rage de faim qui est de suite apaisée par n’importe quel aliment se trouvant à leur portée. La gastrite chronique peut s’accompagner du même symptôme ; mais l’ingestion d’une faible portion d’aliments est suivie alors non-seuiement d’apaisement, mais d’anorexie, de dégoût et de dyspepsie.

La voracité des enfants et des adultes affectés d’helminthiase nous semble devoir s’expliquer par l’irritation mécanique que les lombrics ou le tænia occasionnent dans le duodénum et dans l’estomac même.

Enfin, faut-il considérer aussi comme irritative, c’est-à-dire comme produite par des hyperémies circonscrites, la faim morbide qui accompagne certaines fièvres intermittentes, et celle qui figure parmi les symptômes de l’ergotisme?

3° Faim organopathique.

Certaines lésions chroniques de l’estomac, telles que des ulcères et même des indurations cancéreuses créent parfois un appétit impérieux qu’on attribue à cette circonstance que les aliments, dans ces cas, traversent trop rapidement ce laboratoire organique. On pense notamment qu’un défaut de resserrement de l’orifice pylorique dans les premières périodes du cancer favorise ce passage trop rapide (1).

Selon les observations de Lallemand et Breschet, les malades porteurs de fistules intestinales sont également tourmentés par la faim, et cela d’autant plus que la fistule se trouve plus près de l’estomac.

Les altérations et la destruction des villosités intestinales, l’oblitération des vaisseaux chylifères et l’atrophie des glandes mésaraïques, toutes lésions qu’on observe parfois à la suite du typhus abdominal, de même que la dégénérescence de ces glandes dans le carreau des en-

(1) Voyez Magendie, Journ. de physiol. expérim. T. I, p. 281.

fants empêchent l’absorption du chyle et entretiennent une faim d’inanition.

4° Faim cérébrale.

Une excitation directe du centre cérébral ou se rencontrent les différents nerfs destinés aux sensations de faim et de satiété, provoque sans doute également le symptôme. On l’observe dans différentes lésions circonscrites de l’encéphale, dans l’hydrocéphale chronique et comme précurseur de maladies mentales.

Budge (1) fait observer, avec raison, que tout désir vague, tout désir dont l’objet n’est pas bien défini, peut créer la sensation de la faim. Les enfants qui sont mal à l’aise demandent à manger, et beaucoup de malades adultes sont dans le même cas. Nous ajouterons que la fatigue de la vue, jointe à une trop longue contention de l’esprit, telle qu’on réprouve, par exemple, en visitant une galerie de tableaux, fait naître une faim impérieuse.

C’est un genre de faim nerveuse dont les praticiens parlent communément. Nous ne savons pourtant pas s’il existe une faim nerveuse véritable, dépendant d’une hyperesthésie idiopathique ou sympathique des nerfs correspondants. Les exemples cités à l’appui nous semblent être plutôt des phénomènes d’amortissement du sentiment de satiété, et constituer par conséquent des cas de bulimie.

ARTICLE II

DE LA BULIMIE ET LA POLYPHAGIE.

Presque tous les auteurs modernes confondent la bulimie avec la faim morbide ou faim canine. Le mot vient de J3ovXi/xoç, famés bo~ vina , et désigne seulement la faim insatiable, la voracité. Or, le caractère de la faim morbide est d’être brusque et impérieuse, mais de s’apaiser vite et par un rien, tandis que celui de la bulimie est précisément de n’être pas satisfaite même par l’ingestion de grandes quantités d’aliments. La faim canine est une hyperesthésie, tandis que la faim bovine est une anesthésie, la suppression du sentiment de satiété.

On sait, depuis Legallois, Brachet et Arnold, que les animaux sur lesquels on opère la section du nerf pneumogastrique continuent de

(1) Âllgemeine Pathologie. Bonn 1845, p. 422.

dévorer des aliments jusqu’à ce que l’estomac, l’œsophage et même la bouche en sont bourrés. Aussi est-ce réellement à une anesthésie de ce nerf qu’on attribue généralement la bulimie chez l’homme. Il est certain cependant que ce n’est là qu’un cas particulier et que d’autres causes encore provoquent ce symptôme.

On doit distinguer de la bulimie la simple voracité ou gloutonnerie, la polyphagie proprement dite. La première est toujours un symptôme morbide , accompagné de troubles digestifs , tandis que la seconde est principalement un effet de mauvaises habitudes ou même une espèce d’aliénation mentale.

Les anciens ont appelé cynorexie la voracité dans laquelle l’estomac rejette par vomissement une partie des matières ingérées ; et lycorexie, faim de loup, le cas où une partie notable des aliments s’en va, non digérée, par les selles.

Les polyphages, à la longue, deviennent allotriophages , c’est-à-dire qu’ils finissent par engloutir tout : la viande crue et la viande pourrie, les animaux vivants avec poils et plumes, de la sciure de bois, du sable, des pierres, de la brique pilée, des chandelles et jusqu’à des excréments humains ; enfin toute substance quelconque pourvu qu’elle distende l’estomac.

Les bulimiques et les polyphages ont rarement de l’embonpoint ; car une petite partie seulement des aliments qu’ils prennent est digérée et absorbée. Copland a observé chez quelques-uns que leur corps exhalait une odeur nauséabonde particulière.

1° Bulimie habituelle.

C’est la polyphagie proprement dite, la voracité vulgaire. Une disposition individuelle datant de la naissance ou acquise par l’habitude, est la cause de cette dégoûtante infirmité. C’est surtout l’habitude de se nourrir de substances grossières, renfermant peu de matières alibiles sous un grand volume ; mais c’est aussi le besoin développé par l’oisiveté et par une vie épicurienne. On l’observe fréquemment chez les idiots.

L’estomac alors acquiert naturellement un grand volume et, dans la plupart des cas, on a trouvé ses parois hypertrophiées (1). Tiede-

(4) Voyez Percy, Mém. sur la polyphagie , dans Corvisart, Journal de médecine , T. IX, p. 87, Andral, Clinique médicale. T. IV, p. 74. Édit, belge.

mann (1) a recueilli l’histoire des polyphages célèbres. C étaient, pour la plupart, des hommes grands et fortement musclés ; peu d'entre eux sont parvenus à un âge avancé. La curiosité nous décide à reproduire les deux exemples suivants :

Jacob Kahle, de Wittenberg, avala un mouton avec peau et laine. ]1 ingéra des cailloux et un jour un encrier en fer blanc avec le sablier, les plumes et le canif. Un autre jour il engloutit une cornemuse; le musicien ébahi s’enfuit, de crainte d’y passer à son tour.

Tarare, observé par Corvisart, était en état, à l’âge de 47 ans, d'engloutir, dans les vingt-quatre heures, un quartier de bœuf du poids de son propre corps. Les serpents étaient son mets favori. Un jour il avala un gros chat vivant; un autre jour il fit disparaître en peu de temps le dîner préparé pour quinze ouvriers manœuvres. Dans un abattoir il avala trente livres de foie et de poumons crus.

2° Bulimie organopathique .

L’hypertrophie des parois de l’estomac est sans doute plutôt la conséquence que la cause de la polyphagie. Plusieurs observateurs cependant la considèrent comme lésion déterminant le symptôme.

Dans un cas décrit par Vésale, le conduit cholédoque s’ouvrait dans l’estomac, et cette même anomalie, accompagnée de bulimie, a été observée depuis par Bonet et par Blasius. On dit même que, en dehors de ce vice congénial, le déversement accidentel ou habituel de la bile dans l’estomac fait naître un besoin démesuré d’aliments (2).

Une troisième cause organopathique est signalée par Morton (3). C’est la déchirure du conduit thoracique chez un enfant. La polyphagie s’accompagnait ici de marasme. Et, d’après ce fait, il sera permis de considérer plutôt comme bulimie la faim morbide signalée, à l’article précédent, comme symptôme de la destruction et de l’oblitération des canaux chylifères, qu’on observe dans le carreau des enfants et à la suite de certains typhus abdominaux.

(1) Physiologie. T. III, p. 55. * — Un des cas les plus étonnants de paniophagic est rapporté par Fourrier dans son célèbre article Cas rares du Dictionnaire des sciences médicales .

(2) Landré-Bcauvais (Art. Bulimie dans le Dictionnaire des sciences médicales, T. III) a observé l’absence de la vésicule du fiel ; la bile, dans ce cas , a donc dû s’écouler continuellement et irriter la muqueuse du duodénum. — Béclard a constaté dans un autre cas une augmentation des valvules conniventes du duodénum .

(5) Voyez Mason Good, Study of médecine', trad. allemande par Calmann. T. I, page 145.

3° Bulimie nerveuse.

Dans les deux espèces précédentes, le besoin d’aliments s’annonce comme une faim ordinaire, mais insatiable. Dans la bulimie nerveuse, que les auteurs décrivent sous le nom de bulimie idiopathique ou essentielle, la faim est morbide, c’est-à-dire impérieuse ; elle s’accompagne de troubles digestifs très-manifestes, et amène promptement la défaillance ou des accès de fureur quand elle n’est pas satisfaite. Il est permis de chercher ici la cause dans une anesthésie ou dans une perversion des fonctions de la portion gastrique du nerf pneumogastrique.

On l’observe chez les maniaques, les femmes hystériques, les hommes hypochondriaques, et parfois chez les épileptiques.

L’exemple le plus remarquable que nous ayons observé est celui d'une jeune fille hystérique ayant, quelques années auparavant, souffert d’une paraplégie complète. Elle passait ses journées à dévorer les mets les plus délicats, et, chaque fois quelle ne voyait devant elle que deux ou trois plats seulement, elle était prise d’une sensation de brûlure à l’épigastre, de dyspnée grave, de lypothymies et de convulsions. Chaque nuit elle s’éveillait plusieurs fois pour dévorer tantôt une poularde, tantôt un jambon ou une demi-douzaine de petits pains. Aucun traitement n’a pu la soulager.

Nous avons donné des soins aussi à un jeune ecclésiastique, qui attribuait sa bulimie à la vie sédentaire et méditative qu’il avait menée au séminaire. Une vie active et l’usage prolongé d’aliments farineux lui ont procuré la guérison (I).

ARTICLE III

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