DU MALACIA ET DU PICA
Déjà à l’état de santé on peut se convaincre que les nerfs affectés aux instincts alimentaires ont leurs caprices ; car c’est ainsi qu’on peut appeler la préférence, sans cause apparente, que chacun donne à certains aliments sur d’autres et qu'il appelle ses mets favoris. Dans l’état de maladie ces caprices sont bien plus prononcés; ils prennent les proportions d’une véritable perversion de l’appétit. Les malades éprouvent un désir immodéré et parfois irrésistible de manger des choses qui n’entrent pas dans le régime alimentaire ordinaire ou même qui répugnent à l’estomac sain.
On distingue les trois degrés suivants de perversion de l’instinct alimentaire :
1° Le malacia, ou l’envie morbide et irrésistible de prendre certains aliments extraordinaires à l’exclusion d’autres plus profitables. Ainsi, les pléthoriques, les fiévreux, les scorbutiques, ont un goût prononcé pour les aliments végétaux avec répugnance pour les viandes ; les scorbutiques recherchent surtout les légumes verts, les fruits et les boissons acidulés. Le goût des acides est très-prononcé aussi dans la polycholie et les fièvres bilieuses. Les femmes chlorotiques raffolent des cornichons, du vinaigre, des pickles , du poivre, des fruits verts. Les enfants rachitiques, scrofuleux, atrophiques ont un goût prononcé et parfois exclusif pour les farineux, le pain, les haricots, etc. Les femmes hystériques ont du dégoût pour les viandes, mais recherchent les sucreries, les pâtisseries, les fruits et les crudités. Le malacia est toujours uni à un certain degré d’anorexie et de dépérissement.
2° Le pica , l'envie de manger des choses inusitées, dégoûtantes même, ou des choses qui ne sont réellement pas des alimenls, telles que de l’argile, de la craie, de la chaux, du plâtre, du papier, du café en grains, du charbon, des cendres de bois ; puis de la viande crue, de la viande de cheval, du chat, des chandelles, des crapauds, des lézards, des araignées, des mouches, des pous, etc. Le pica est souvent accompagné de bulimie et de polyphagie ; le plus souvent il s’ajoute à l’un ou à l’autre degré d’anorexie et de gastralgie. Les malades éprouvent un sentiment pénible dont iis placent le siège dans l’estomac.
5° L 'allotriophagie, qui diffère du pica en ce qu’elle n’est plus une simple envie, mais une habitude ou une manie. C’est l'habitude, et non pas la maladie qui explique par exemple la géophagie propre à plusieurs peuples; c’est la manie seule qui peut excuser la coprophagie ou l’acte de manger des excréments humains. L’habitude d’avaler des épingles ou des aiguilles constitue un fait particulier d’allotriophagie propre à l’hystérie et à l’aliénation mentale.
Il y a d’ailleurs des transitions insensibles du malacia au pica'et du pica à l’allotriophagie; l’envie devient manie, et le caprice devient dépravation du goût.
Si nous faisons abstraction des influences morbides, nous trouvons que le choix de nos aliments est déterminé par l’exemple, par l’éducation^ par l’habitude presque autant que par le goût. L’huile de foie de morue, qui répugne généralement à nos palais, entre dans l’alimentation ordinaire des hommes du Nord, et l’assa-fœtida, que nos malades ne prennent qu’en rechignant, passe parmi les Persans pour un délicieux condiment. Les naturels de la Californie mangent des serpents , des rats , des lézards mêlés aux herbes crues du pays ; les Chinois considèrent comme des mets exquis les pâtés de lombrics et de jeunes chiens. À vrai dire, une foule d’aliments ne sont entrés d’abord dans notre propre régime, que par une véritable perversion du goût, consacrée ensuite par l’habitude et l’exemple. La nourriture diffère, du reste, selon les contrées et les peuples.
Nous ne devons pas, non plus, considérer comme allotriophagie l’ingestion de substances inusitées, lorsqu’elle a lieu par nécessité. Ce n’est certes pas par goût que les Tongouses recherchent la mousse non* digérée dans l’estomac des rennes, et si les Indiens Ottomaques de l’Orénoque, devenus célèbres comme géophages, se nourrissent d’une argile ferrugineuse, Alexandre de Humbold a bien constaté que ce
n’est que pendant la saison des pluies, alors que toute autre nourriture leur fait défaut.
Nous n’aurons à considérer ici la perversion de l’instinct alimentaire spécialement que pour autant quelle procède de maladies ; et nous prendrons le mot pica comme terme générique comprenant les deux autres degrés.
1° Pica irritatif.
Toutes les irritations gastro-intestinales, lorsqu’elles ne donnent pas lieu à l’anorexie, peuvent passagèrement s’accompagner de malacia et de pica. Nous citerons spécialement les gastralgies et les dyspepsies qui marchent avec pyrosis, ainsi que l’helminthiase, lorsque les vers ascarides remontent jusqu’au duodénum et à l’estomac. Quelques médecins attribuent aussi le pica aux engorgements du foie et aux calculs biliaires.
2° Pica sympathique.
Dans la chlorose dont le malacia et le pica constituent un des symptômes les plus constants et les plus caractéristiques, il n’est pas certain s’il procède directement de l’appareil utéro-ovarique ou s’il ne se présente que comme compagnon de la dyspepsie et de la gastralgie. Le fait est cependant que le lien sympathique de l’estomac avec l’utérus se manifeste aussi dans les fréquentes perversions de l’appétit survenant dans les grands événements de la vie sexuelle de la femme : la puberté , la grossesse et le retour de l’âge. Les envies des femmes grosses sont devenues proverbiales. Enfin, nous avons déjà signalé plus haut le malacia et l’allotriophagie des femmes hystériques, parmi lesquelles nous rangeons aussi les envies de certaines femmes incomprises.
5° Pica cérébral.
Dans certaines maladies chroniques de l’encéphale, spécialement dans le ramollissement et l’atrophie, l’appétit est parfois perverti. La perversion est plus commune encore dans les aliénations mentales tendant à l’abrutissement et à la stupidité. Les idiots et les déments finissent par manger leurs propres excréments, et, certes, les cas de cannibalisme ou d’anthropophagie qu’on observe encore au milieu des races civilisées indiquent toujours une profonde dégradation intellectuelle en même temps que la perversion des instincts. Le pica des hy-
pochondriaques, ainsi que l’allotriophagie de certaines femmes hystériques, tiennent également de l’aliénation mentale.
4° P ica dyscrasique.
Les enfants scrofuleux et rachitiques avalent volontiers de la craie, des cendres de bois et du sable. On dirait qu’un instinct salutaire les y engage pour suppléer aux matières minérales dont leurs tissus sont privés.
La répugnance que les enfants lymphatiques témoignent généralement pour les viandes et la préférence qu’ils accordent aux farines et aux farineux les plus lourds à digérer, tient du même symptôme.
Dans le scorbut le malacia est également fréquent ; il se porte de préférence vers les acides et semble par conséquent aussi être une manifestation de la nature médicatrice.
Le savant pathologiste-historiographe C. F. Heusinger a publié une monographie (1) dont la tendance est de rattacher la géophagie des différentes contrées du globe en général au malaria, c’est-à-dire aux influences endémiques paludéennes. ïl démontre sa présence aux Antilles, dans les États du Sud de l’Amérique du Nord, au Brésil, dans les Guyanes, à Java, à Calcutta, au royaume de Benguela en Afrique et sur la côte de Guinée, en Algérie, en Égypte, enfin dans les maremmes de la Toscane et dans le delta du Pô. Il semble néanmoins que ce symptôme est bien rare, si toutefois il existe, dans les poldres de la Belgique et de la Hollande, ainsi que dans les Marches de l'Allemagne du Nord. Il est vrai qu’on peut considérer comme une forme de rnaîacia le désir immodéré de manger du pain noir non bluté, qui existe très-souvent dans l’intoxication paludéenne.
ARTICLE V