‹ Symptomatologie, ou, Traité des accidents morbidesChapitre 63 sur 149 · DU BAILLEMENT · texte numérisé non relu

DU BAILLEMENT

Les auteurs modernes qui ont essayé de définir le bâillement ( osci talion oscedo), l’ont considéré tous comme une espèce de soupir plus prolongé ou plus énergique. Cette manière de voir est cependant inexacte pour ce qui regarde la forme, aussi bien que quant à la cause prochaine. Le soupir réagit contre un sentiment d’oppression qui n’existe pas dans le bâillement. Celui-ci procède manifestement du cerveau et répond à un sentiment de somnolence. Les poumons sont libres, tandis que la gêne qu’il s’agit de surmonter siège dans les muscles abaisseurs de la mâchoire et dans les dilatateurs du thorax. Les anciens pathologistes étaient dans le vrai quand ils rapprochaient le bâillement de la pandiculation. 11 est aux muscles inspirateurs ce que celle-ci est aux muscles locomoteurs.

Mécanisme. — L’acte débute par un sentiment de lassitude ou d’engourdissement dans les muscles qui constituent le plancher de la cavité buccale, et dans le diaphragme.

Les muscles abaisseurs de la mâchoire se contractent ensuite les premiers, lentement et jusqu’au maximum; la bouche s’ouvre largement et reste béante jusqu'à la fin de l’acte.

Avant que l’écartement des mâchoires ne parvienne à son maximum, le diaphragme se contracte à son tour, lentement et énergiquement; il entraîne dans le sens de son mouvement d’abord les muscles intercostaux inférieurs, puis les intercostaux supérieurs, et à la fin les muscles auxiliaires de l’inspiration. La poitrine est ainsi graduellement et insensiblement dilatée au maximum, l’air y pénètre avec bruit; les épaules sont écartées et relevées.

Au moment où l'extrême limite de lecartement des mâchoires et de l’ampliation de la poitrine est atteinte, il y a une courte pause. Celle-ci est suivie d’une grande expiration également ralentie, moins cependant que l’inspiration; pendant ce temps, lqs sensations plus ou moins pénibles de la région sus-hyoïdienne et de l’épigastre font place à des sensations de bien-être.

Particularités. — Pendant l’inspiration, le voile du palais est dirigé horizontalement, l’épiglotte est redressé et le larynx, largement ouvert, descend visiblement en suivant l’abaissement de la mâchoire. La glotte est tendue longitudinalement (1) par l’inclinaison en avant du cartilage thyroïde. On s’aperçoit de ce fait à la gêne qu’on éprouve en bâillant quand on porte un col de chemise étroit.

L’expiration est souvent accompagnée d’une contraction synergique des muscles de la face et des membres supérieurs (pandiculation). La sécrétion lacrymale est excitée et des pleurs involontaires coulent. L’écartement des mâchoires et la compression exercée sur la parotide donnent ljeu en même temps à un flux de salive.

L’énergie de l’inspiration fait qu’une espèce de succion est exercée jusque sur l’air contenu dans la caisse du tympan. La membrane de ce nom renlre par conséquent et exécute des vibrations ; on entend moins bien pendant le bâillement et il se produit un bourdonnement ou plutôt un bruit qui ressemble à celui du vent rasant la plaine, ou au roulement d'une voiture passant au loin sur un pont de bois.

Pendant l’expiration on fait souvent entendre une sorte de gémissement. Il se forme au moment où les cordes vocales se relâchent insensiblement et où l’épiglotte s’abaisse.

Ce n’est qu’au prix d’un grand effort qu’on parvient à fermer la bouche en bâillant. On sent alors que l’air est refoulé dans la trompe d'Eustache.

PalUogénie . — Le bâillement est un mouvement réflexe composé, participant jusqu’à un certain point aux caractères d’un mouvement instinctif. Sa cause est réellement dans les muscles respiratoires et non dans les bronches. La part qu’y prend le nerf facial, particulièrement par son rameau digastrique, est essentielle et, pour ainsi dire, décisive.

Le caractère purement involontaire de ce mouvement reçoit parfois une démonstration remarquable chez les paralytiques; il en est qui

(1) Merckel, Die Funktionen des Schlund- und Kehlkopfcs. Leipzig, 1862, p. 158.

sont absolument incapables d’élever l’épaule par un acte de la volonté et qui néanmoins le font aisément en bâillant.

Cependant la volonté peut donner l’impulsion au bâillement ou, pour parler plus exactement, provoquer dans les muscles la sensation qui y conduit. Sans cette sensation l’acte reste incomplet et faux, comme le sont le rire et le pleurer quand la volonté seule les appelle.

De même que pour ces derniers actes, le pouvoir de l’imitation est très-grand sur le bâillement. Une sorte de contagion nerveuse nous saisit à la vue d’une personne qui bâille. Romberg explique ce fait par la participation du nerf facial qui est, en effet, de tous les nerfs de l’économie le plus sympathique d’individu à individu. Toute grimace est contagieuse, comme on dit, et les physionomies de personnes en société se mettent aisément à un diapason commun. Haller (1) avait pensé que ce fait de contagion nerveuse devait faire supposer l’existence du même besoin dans les deux individus, et que l’exemple donné par l’un n’agirait qu’en appelant l’attention chez l’autre.

La volonté peut réprimer une partie des phénomènes du bâillement, ceux surtout qui ont leur siège dans les muscles de la face; elle ne peut cependant empêcher entièrement la contraction du diaphragme et des muscles intercostaux. Selon Hippocrate, une longue inspiration libre fait cesser le bâillement ; Galien conseille de retenir l’haleine dans ce but.

Effets. — Le bâillement facilite le passage du sang à travers les poumons et favorise son oxygénation ; il vide le cœur droit et dégorge les veines cérébrales et jugulaires. Sanctorius a constaté que la quantité de ce qu’il appelait la perspiration pulmonaire était, chez l’homme qui bâille, aussi grande dans l’espace de trente minutes que pendant trois heuVes dans les circonstances ordinaires.

On constate aussi une influence sur la circulation artérielle. Le mouvement du sang est accéléré et le pouls acquiert plus de force et de volume.

1° Bâillement organopathique.

Le vieux anatomiste Walther avait signalé parmi les causes du bâillement la pression exercée sur le muscle digastrique par une glande parotide tuméfiée (2). Aucun observateur récent, à ce que nous sachions, n’a appelé l’attention sur ce fait curieux.

(1) Elementa Physiologies. Edit. Lausannæ, 1761. T. III, p. 295.

(2) Voyez Haller, loc. cit. p. 294.

2° Bâillement gastrique .

La faim fait bâiller. Est-ce parce que dans cet état le cerveau n’est plus stimule" suffisamment ou, comme quelques-uns le pensent, parce que l’irritation gastrique porte ses effets directement sur le diaphragme?

On signale aussi ce symptôme dans le cas de trop grande réplétion de l’estomac et dans la gastrodynie névralgique.

5° Bâillement myopathique .

C’est celui qui accompagne la fatigue et l’engourdissement musculaire. Nous le signalons à part pour mieux attirer sur lui l’attention des médecins.

4° Bâillement dysthermique.

Le froid fait aussi bâiller, ainsi que la chaleur quand ils sont extrêmes. Boerhaave a déjà signalé le fait chez ceux qui patinent sur la glace et s’exposent ainsi à la fois au froid et à la fatigue. La chaleur agit particulièrement dans les lieux où l’air est renfermé.

5° Bâillement cérébral.

L’ennui et la somnolence sont les causes les plus communes du bâillement. Il s’y ajoute toutes les autres influences qui dépriment l'activité cérébrale : outre la privation de sommeil, la fatigue de l’intelligence et des sens, les différents états apoplectiques, la compression, la congestion veineuse.

Les bâillements répétés qu’on observe dans l’asphyxie commençante, dans certaines pneumonies, après des pertes de sang, avant la lipothymie et la syncope, proviennent uniquement de ce que le sang ou n’est pas assez oxygéné, ou n’est plus en assez grande quantité pour stimuler le cerveau et le bulbe rachidien.

6° Bâillement nerveux.

Tous les états d’éréthisme nerveux y prédisposent, mais plus particulièrement l’hystérie, l’hypochondrie, la catalepsie et les convulsions. On a remarqué qu’en général les femmes bâillent plus que les hommes.

Des bâillements répétés succèdent parfois au rire et à d’autres émotions. Iis précèdent et accompagnent le frisson de la fièvre et mar-

quent l’invasion des maladies virulentes. Ils se présentent avant et après les attaques hystériques, et les praticiens les considèrent comme un signe favorable , entre autres, chez les enfants au sortir des convulsions.

ARTICLE VI

Page 1