DU BÉGAIEMENT
Il y a lieu de s’étonner que plusieurs auteurs modernes confondent le bégaiement avec le balbutiement, et appliquent au premier les termes classiques de balbuties et de psellismus qui ne conviennent qu'au second. Et pourtant, il n’est pas difficile de distinguer l’homme
qui bégaie de celui qui balbutie. Le défaut du premier ne s’appelle pas iLsXfac/xoç en grec, mais IrxcCpwia ou l<r%vo(p<M>vta.
Le bégaiement consiste essentiellement dans un embarras du discours, occasionné tantôt par la répétition involontaire, convulsive, de certaines lettres ou syllabes, tantôt par la difficulté de lier une consonne à la voyelle suivante.
L’embarras porte, le plus souvent, sur les lettres ou syllabes qui forment le commencement des mots. Il est plus fréquent à l’égard des consonnes que des voyelles, et plus à l’égard des consonnes muettes et explosives : m, b, p, d, Æ, qu, que des consonnes soutenues : r, s , ch. La répétition de ces dernières ressemble à une prolongation tremblante et inégale de leur son.
Il y a des bègues qui s’embarrassent toujours à la meme lettre, et d’autres qui hésitent tantôt sur l’une, tantôt sur lautre.
Formes. — Nous distinguons cinq formes de bégaiement, savoir :
I. Le bégaiement guttural ou postérieur (bégaiement gulturo-tétanique de Serre-Colombat, bégaiement ouvert de Violette (1)). Le trouble existe dans le gosier; la difficulté est dans la prononciation des consonnes gutturales : gu, k, qu; la bouche s’ouvre largement.
II. Le bégaiement labial ou anterieur (bégaiement labio-chorèique de Serre-Colombat, bégaiement fermé de Violette). Le trouble existe à la pointe de la langue ou aux lèvres; la difficulté est dans la prononciation des consonnes linguales ou labiales : r, s, b , p , /) m; la bouche est fermée ou légèrement ouverte.
III. Le bégaiement mixte. 11 est la réunion des deux formes précédentes, suivant Jourdant et Becquerel.
IV. Le bégaiement pseudo-choréique. Il consiste plutôt dans la répétition rapide de certaines syllabes que dans un obstacle à la prononciation de certaines consonnes ou voyelles, et il s’accompagne toujours de gesticulations et de grimaces.
V. Le bégaiement glottique. Ici le trouble est dans la glotte ; la difficulté est dans la prononciation des voyelles ; les efforts pour prononcer se compliquent de gesticulations, de grimaces et de convulsions respiratoires.
Dans cette dernière espèce, qui est la forme la plus grave, ou, si l’on aime mieux, le degré le plus élevé de l’accident, l’expiration s’arrête
(i) Études sur la parole et scs défauts, etc. Paris, 1862.
devant l'obstacle ; les muscles respiratoires du thorax, du cou et de la face se contractent vivement, les paupières se ferment et s’ouvrent violemment, les ailes du nez battent avec force, les lèvres tremblent et la langue vient frapper contre l’arcade dentaire supérieure ou inférieure. Quelquefois ces convulsions deviennent toniques ou tétaniques; la voix disparaît tout à fait, les mâchoires se referment, la langue devient raide, les veines du cou se gonflent, la face devient livide; la scène est celle d’un accès de suffocation se terminant avec le retour de la voix.
L’obstacle n’existe communément que lorsqu’on parle à haute voix. Telle personne qui ne peut parler sans répéter des syllabes, ne bégaie plus du tout en chantant; telle autre qui bégaie dans la conversation à deux ou à plusieurs, prononce sans embarras quand elle parle seule, même devant un public nombreux.
Effets et conséquences . — On a remarqué que les bègues deviennent généralement négligents en ce qui concerne l’acte respiratoire; par suite le rythme de cet acte s’altère, la profondeur des inspirations diminue, leur énergie se perd, l'essoufflement devient prompt et fréquent.
A cause de l’importance que la parole possède dans les relations sociales, et des blessures d’amour-propre auxquelles le trouble en question les expose, les bègues deviennent méfiants, chagrins et misanthropes ; leur sensibilité morale devient maladive , leur caractère irritable.
Pathogénie. — Il règne des discussions plus ou moins vives au sujet de la théorie du bégaiement. Les hommes spéciaux semblent se guider moins d’après des considérations physiologiques ou des observations pathologiques, que d’après les méthodes de traitement qui leur réussissent. La médecine de nos jours a même à déplorer à ce sujet un triste exemple de l’aberration pratique à laquelle peuvent conduire des opinions mal assises et ce qu’un grand esprit (1) a appelé « les petites fièvres de la mode. » Nous voulons parler des déceptions auxquelles a donné lieu la ténotomie ou myotomie appliquée au bégaiement.
Les anciens pathologistes plaçaient le siège du trouble dans la langue exclusivement. Les modernes l’ont considéré, les uns comme une paralysie de certains muscles de cet organe, d’autres comme une chorée des organes de l’articulation vocale, d’autres encore, parmi
(1) Napoléon Ier dans une lettre à Fontanes.
lesquels nous citerons Colombat et Serre d’Àlais, comme un tétanos des organes de la voix et de la respiration. Jourdant parle d’une résistance que l’air expiré opposerait au libre jeu des organes. Arnott, Schulthess et Miiller (4) expliquent le bégaiement par une occlusion momentanée de la glotte; Rullier, Violette et d’autres, par un défaut d’harmonie entre l’acte cérébral et les organes de la phonation, entre l’idée conçue et la parole à émettre. James Ilunt (2) signale seulement une action abnorme de l’appareil phonétique et respiratoire, tandis que Merkel, Klencke et d’autres se contentent de dire que des causes organiques et physiques concourent constamment avec des causes psychiques.
En récapitulant ces opinions, dont il nous serait facile de grossir encore la liste, nous croyons avoir démontré suffisamment que, si la discussion s,’est prolongée, c’est d’une part, parce quelle n’avait pas été placée sur son véritable terrain, et d’autre part, parce que la plupart des auteurs ont négligé de faire une distinction entre les différentes formes du bégaiement. Pour ce qui nous concerne, au lieu d’attribuer au symptôme un siège spécial et unique, nous nous bornerons à affirmer sa cause générale, qui consiste, selon nous, dans un retard de la parole articulée sur la parole idéale ou intentionnée.
Une des conditions essentielles du langage est la facilité et la précision avec lesquelles les articulations se succèdent. Quand il y a embarras sous ce rapport, pendant que la parole idéale poursuit son cours, les organes périphériques répètent un même son, une même syllabe, jusqu’à ce que l’embarras soit surmonté. La répétition sera d’autant plus rapide et abondante que la pensée sera plus précipitée.
L’embarras matériel peut se trouver à la glotte, au voile du palais, à la langue ou aux lèvres. Quand il existe à la glotte, il donne lieu au laryngisme, c’est-à-dire que le bégaiement devient convulsif.
4° Bégaiement myopalhique .
L’obstacle est dans les muscles de la langue, des lèvres, du voile du palais ou du larynx; il est de nature paralytique, choréique ou spasmodique. On reconnaît cette espèce à la permanence avec laquelle l’embarras tombe sur une même catégorie de lettres. C’est elle seule
(1) Ilandbuch der Physiologie. Coblcnz, 1858, t. II, p. 24-2.
(2) Slammcring and Stutlcring , their nature and trcatment . London, 1801.
qui a pu justifier les opér ations myotomiques qui s’exercaient, selon les cas, sur les génioglosses, les hyoglosses, les linguaux, les éleveurs de la pointe, ou, sans distinction, sur les couches musculaires du dos de la langue.
2° Bégaiement pneumopathique.
Ici, la disproportion provient de l’impulsion expiratoire qui s'arrête brusquement dans certains cas, ou est interrompue par des inspirations intempestives. Les malades ont généralement le thorax déprimé et les muscles flasques ; ils ne respirent qu’incomplétement et sont vite essoufflés ; ils ont le tempérament lymphatique, sinon la diathèse scrofuleuse.
L’infirmité se développe vers l’âge de 4 à 5 ans, s’aggrave jusqu a la puberté, et se dissipe peu à peu à l’âge mûr. Jamais elle ne se montre pour la première fois après l’âge de 15 ans.
3° Bégaiement sympathique.
Le lien organique qui rattache la voix et la parole aux fonctions sexuelles se manifeste aussi dans le bégaiement. On remarque que cette infirmité est particulièrement fréquente à l’âge de la puberté et qu’elle s’aggrave à cette époque quand elle a existé antérieurement. Les médecins font aussi remarquer qu’elle atteint de préférence les onanistes et ceux qui souffrent de spermatorrhée.
Le bégaiement est extrêmement rare chez les femmes et les jeunes filles; par compensation, quand il existe dans ce sexe, il est plus difficile à guérir.
Une influence sympathique semble s’exercer aussi du côté du tube digestif; du moins cite-t-on des cas où le bégaiement aurait été guéri par les purgatifs.
4° Bégaiement habituel.
Beaucoup de bègues le sont d’habitude , c’est-à-dire par mauvaise habitude, négligence, ou faute d’exercice et d’éducation des organes.
Ceux-là parlent mieux quand ils s’observent ou quand ils sont en proie à une émotion. Us parlent mieux en public que dans une conversation privée, mieux dans un discours solennel que dans un colloque; ils bégaient le plus quand leur attention est distraite et leur esprit absorbé.
L’imitation joue ici un grand rôle; elle est sans doute cause que le
bégaiement semble être héréditaire dans certaines familles, ou endémique dans certains établissements.
Pour guérir l’infirmité, on s’attache à concentrer l’attention sur les organes de la parole et à développer l’énergie de la volonté.
5° Bégaiement phrénopalhique.
La faiblesse irritable des nerfs, le tempérament nerveux, la timidité, l’embarras de l’esprit, la contrainte, le manque de confiance, les préoccupations de l’amour-propre, le désir d’approbation, les émotions en général, provoquent et aggravent le bégaiement, parfois jusqu’à la laloplégie et la suffocation. Moins les bègues de cette sorte sont observés, et moins ils s’observent eux-mêmes, mieux ils parlent.
ARTICLE VIII