LA MÉLANCOLIE
Jusqu’ici, au moins pour un certain temps, le malade pouvait encore dominer sa disposition morbide par sa volonté personnelle ou en recourant à d’autres personnes. Les symptômes cependant s’aggravent de plus en plus, envahissent les idées et finissent par dominer entièrement le patient. Jusqu’ici il reconnaissait encore, quoique imparfaitement, que ces troubles, celle excitation, cette angoisse, ce découragement, ce sentiment pénible de douleur intérieure, cette tendance à se déprécier, à s’accuser continuellement, étaient la conséquence d’un état morbide. Cependant cette conviction disparaît; le malade n’avoue plus qu’il est souffrant; son état lui semble parfaitement motivé et déterminé par certaines causes extérieures connues. Il
entre dans la mélancolie active et se demande toute la journée et pendant une partie de ses nuits sans sommeil, comment il a pu tomber dans une position aussi malheureuse. Les causes qu’il admet dépendent souvent de circonstances tout à fait fortuites, d’autres fois elles sont en rapport avec sa vie antérieure, les règles de conduite qu’il a suivies jusqu’ici, sa position, sa profession, ses opinions religieuses, etc. C’est ainsi que certains malades se désolent parce qu’ils se figurent n’avoir pas rempli leursfonctionsavec la sagesse, l’honorabilité et l’énergie nécessaires; ils croient avoir commis des négligences irréparables, et s’imaginent que cette manière d’agir a occasionné beaucoup de malheurs. Pour le démontrer, il s’appuient sur des événements fortuits, mais réels, qui, antérieurement, leur paraissaient complètement dépourvus d’importance ; aujourd’hui, cependant, qu’ils les considèrent sous l’influence de leur disposition morbide, ces faits leur semblent des fautes et des défauts si graves, qu’ils s’en désolent toute la journée. — Si, chose difficile, on parvient à éloigner de leur esprit certaines conceptions, ils en cherchent d’autres et les trouvent bientôt. Ce qui démontre à l’évidence que les événements réels que le malade regarde comme étant les causes de son chagrin et de son anxiété ne doivent pas être considérés comme tels, c’est qu’il les recherche pour motiver son chagrin- à ses yeux et à ceux de son entourage. Ce sont, en quelque sorte, ses preuves de souffrance morale.
D’autres s’accusent de mauvais procédés à l’égard de leur famille. Ils ont tourmenté leur père, mort depuis longtemps; ils n’obéissaient pas h leur mère; ils ne les ont pas soignés avec assez d’affection dans leur dernière maladie ; ils n’ont pas témoigné une reconnaissance suffisante poulies bienfaits qu’ils en ont reçus; ils se sont mal conduits envers leurs frères et leurs sœurs. D’autres s’accusent d’infidélité dans le mariage, de négligence quant à l’en-
tretien des enfants; ils ne leur ont pas enseigné le bien par leur propre exemple ; ils n’ont pas eu assez d’économie dans leur ménage ; ils n’ont pas habillé leurs enfants d’une manière convenable ou ils les ont vêtus avec un luxe peu en rapport avec leur position; ils les ont nourris d’une manière insullisante et ne leur ont appris rien de bon.
D’autres encore se tourmentent sous le rapport de la fortune et se créent à ce sujet des chimères effrayantes : leurs affaires sont en mauvais état; ils ont trop de dettes; ils ne peuvent plus les payer, ils doivept faire banqueroute; il y a trop de personnes salariées dans leurs affaires, on doit remercier et congédier tous les serviteurs; les revenus sont devenus insuffisants; la vie est plus chère qu’autrefois ; les dépenses sont trop grandes; on ne doit plus faire tant d’achats, tout est trop cher; il n’y a plus rien à gagner, toute la famille est menacée de famine, les enfants ont mauvaise mine et dépérissent; il faut tout vendre; les économies diminuent d’une manière inquiétante, etc., etc.
D’autres enfin délirent sur les choses religieuses : Ils nese sont pas rendus assez fréquemment à l’église; ils se sont mal confessés; ils n’ont pas mis assez d’argent dans les troncs de l’église et des pauvres; ils n’ont pas observé tel et tel commandement; ils ont mené une vie de pécheur; ils se sont approché delà sainte table dans un état peu digne; ils ne peuvent obtenir ni pardon, ni miséricorde; ils sont perdus et doivent brûler dans le purgatoire; tout le monde doit prier pour eux afin qu’ils soient exaucés; c’est à peine si les jeûnes et les prières leur obtiendront le pardon, etc., etc.
Les malades, sous tous les rapports, s’apprécient mal, se croient mauvais et nous pourrions remplir des pages entières si nous voulions énumérer tous ces symptômes.
Cet état mélancolique gagne de jour en jour; la faiblesse physique n’y est pas étrangère, et tout ce qui augmente cette faiblesse, la diète, les privations, le Irai-
tement débilitant augmente aussi les troubles des sentiments.
Nous avons déjà dit plusieurs fois que la disposition morbide à la tristesse se lie souvent, et dès le début, à une certaine anxiété. L’existence de ce symptôme nous décide à distinguer, dans la disposition morbide à la tristesse et dans la mélancolie, deux formes entièrement différentes. Dans une première forme, les malades se livrent à leurs rêveries avec une certaine tranquillité; dans une seconde forme, une appréhension de malheurs imminents les poursuit et ne leur laisse pas de repos. Cette distinction devient plus manifeste à mesure que la maladie se développe, et que l’anxiété, qui augmente de jour en jour, se convertit enfin en une véritable angoisse morale, nommée anxiété précordiale.
Nous avons donc à décrire deux formes de mélancolie, la mélancolie active, caractérisée par un état de grande anxiété, se convertissant ensuite en excitation anxieuse ou triste, accompagnée d’une activité très-marquée, et la mélancolie passive, dans laquelle les symptômes ont un caractère plus tranquille; le malade reste ordinairement assis et ne parle guère, il se désole sur sa triste position, mais sans agitation, sans qu’une circonstance quelconque le décide à poser un acte.
Nous allons essayer maintenant de décrire le développement de ces deux formes.