‹ Symptômes et traitement des maladies mentales à leur débutChapitre 15 sur 17 · C. Les idées erronées (die falschen Vorstel · texte numérisé non relu

C. Les idées erronées (die falschen Vorstel

lungen).

Pour nous exprimer avec plus de précision, nous devrions dire : l’incapacité morbide de reconnaître les idées erronées comme telles, car le fait d’avoir des idées erronées ne suffit pas pour constituer la maladie. Tout homme sain d’esprit peut avoir des idées erronées, mais ses sens, sa mémoire, son intelligence les apprécient et les rectifient. Quand l’intelligence a perdu son activité, comme dans le sommeil (les rêves), le redressement des idées erronées ne se fait plus.

On a souvent comparé les rêves à la folie, mais la véritable analogie entre ces deux états n’est point encore clairement établie; ils se ressemblent en ce que les idées, qu’elles soient justes ou erronées, s’expriment comme elles se présentent, sans être rectifiées; mais il y a entre eux une différence capitale; c’est que, dans les rêves, les erreurs ne sont pas rectifiées, parce que l’intelligence sommeille et se trouve par conséquent dans un état physiologique, tandis qu’elles ne sont pas redressées dans la folie, parce que l’esprit est malade et se trouve dans un état pathologique.

Les troubles intellectuels, proprement dits, sont précédés chez un grand nombre de malades par des erreurs des sens (illusions et hallucinations) (1) qw peuvent durer des années

(1) L’importance des illusions et des hallucinations nous décide à entrer

entières sans que l’intelligence en soit troublée, carie malade les apprécie et les rejette ; mais, quand il est convaincu que ces erreurs des sens ont une base réelle et objective et qu’elles sont produites par des influences extérieures positives, il faid admettre que le trouble de l’intelligence est déclaré.

Les erreurs des sens réclament la plus grande attention de la part du médecin, car il peut prévenir des grands malheurs en les reconnaissant à temps et en dirigeant un trai-

dans quelques détails sur ces symptômes, qui se montrent d’ailleurs trèsfréquemment parmi les manifestations prodromiques de la folie.

Les illusions sont constituées parla transformation des perceptions sensoriales; elles ont pour base une impression réelle, modifiée par la réaction d’un cerveau délirant. Deux conditions sont nécessaires, dit Leuret, pour leur production : une grande préoccupation de l’esprit et une sensation. En effet, un esprit absorbé par des conceptions délirantes est incapable d’attention et ne peut apprécier sainement la nature d’une sensation.

Les hallucinations consistent dans des sensations perçues en l’absence des excitants spéciaux des sens. M. Lclut les considère comme une transformation de la pensée en sensations le plus souvent internes. Dans l’acception la plus générale, l’hallucination est une sensation cérébrale que l’individu croit intérieure, sans qu’il existe d’objet réel qui puisse lui servir de support.

Les illusions diffèrent donc des hallucinations en ce que les premières ont pour point de départ une impression réelle, tandis que les secondes consistent, comme dit Crichton, dans une erreur de l’esprit qui fait que les idées sont prises pour des réalités ; elles existent indépendamment des sens, sans qu’aucun agent extérieur agisse matériellement sur eux.

L’individu qui prend une personne pour une autre, un objet pour ce qu’il n’est pas; qui voit dans les nuages des armées qui combattent, est sous l’empire d’illusions. Esquirol raconte qu’il a donné des soins à une dame qui passait ses journées k contempler avec ravissement des petits morceaux de verre qu’elle prenait pour des pierres précieuses et qu’elle avait rangés dans son écrin.

Un individu, dans le calme des nuits, entend des voix qui lui parlent, qui lui adressent des injures ; dans l’obscurité la plus complète, il aperçoit des personnages qui n’existent pas : ce sont des hallucinations. M. Calmeil rapporte, k ce propos, l’observation d’un vétéran qui se sentait chaque soirclouer dans une bière, emporter sur des bras d’hommes par une voie souterraine, de Charenton k Vincennes, où une messe des morts lui était chantée dans la chapelle du château.

tcment convenable contre ces symptômes. Plusieurs organes des sens peuvent être atteints à la fois et cela de la manière la plus diverse.

Chez certains malades on n’observe pas de symptômes précurseurs; les conceptions erronées (non rectiliées) se déclarent d’emblée. Au début, la maladie peut se borner, comme cela arrive très-souvent, à quelques idées seulement, mais ordinairement elles s’étendent et l’impossibilité d’en reconnaître la fausseté devient de plus en plus grande.

La pensée, le jugement et le raisonnement fonctionnent normalement et, s’ils conduisent le malade à de fausses conclusions, c’est qu’il part de fausses prémisses, d’idées erronées (non redressées).

Si ces idées fausses réveillent chez le malade des inquiétudes pour lui-même, pour sa famille ou pour les personnes de son entourage, il devient triste, anxieux; il essaye par tous les moyens d’écarter le danger redouté et toutes ses actions sont celles d’un homme qui serait réellement menacé ou atteint par un tel malheur.

Si ces fausses conceptions ont un caractère gai, le malade devient joyeux et content, et ses paroles et ses actes sont ceux d’un homme qui aurait réellement reçu une nouvelle heureuse.

Selon que se présente l’une ou l’autre circonstance, le malade gardera le silence sur ses idées fausses ou bien il s’empressera de les communiquer à toutes les personnes qu’il rencontre.

Cette incapacité de redresser les erreurs dure parfois peu de temps ; elle est la conséquence de causes particulières, de violentes émotions morales, de maladies somatiques subites; elle peut disparaître par le rétablissement de l’équilibre, se reproduire sous l’influence des causes qui l’ont déjeà déterminée et dans certaines circonstances elle peut même cesser définitivement. Ces derniers cas sont

rares; ordinairement cette incapacité augmente ; la raison du malade ou les arguments de son entourage ne peuvent plus le convaincre de son erreur, et dès ce moment il entre dans le délire.

Le délire (Wahnsinn).

Quand le malade délire, les idées fausses, non rectifiées, se déclarent d’une manière permanente et sont nommées idées fixes. Le délire ou la folie proprement dite peut s’étendre à un petit ou à un grand nombre de conceptionset, selon (pie se présente l’un ou l’autre de ces cas, il se nomme délire partiel ( fixe ou monomanie) ou général , et ceux-ci , quand la paresse psychique se convertit peu à peu en paralysie, constituent la folie partielle on générale (Verrücl;theit){\) .

On distinguait anciennement, d’après le sens des fausses idées, un grand nombre de formes de délire; ces distinctions n’avaient aucune utilité et certains auteurs ne les citent plus aujourd’hui que par pure curiosité.

Des circonstances tout h fait fortuites, ceitaincs maladies, les occupations antérieures ou d’autres influences diverses, donnent aux idées fausses une couleur politique, religieuse, artistique ou scientifique. Les idées et les actes du malade résultent du caractère de son délire; celui qui se croit un prédicateur célèbre, prêchera; celui qui se croit persécuté fuira et se mettra sur la défensive; celui qui se croit roi, commandera; celui qui se croit chien, aboiera et mordra.

(t) Il n’y a pas d’expressions françaises rendant parfaitement certains termes seieniiliques allemands. Celte remarque s'applique particulièrement aux mots « ‘Wahnsinn » et « Verrucklhe.it. » Non-seulement ils sont intraduisibles, mais leur sens varie même d’après les ailleurs qui les emploient et quelquefois d’api 6s les circonstances auxquelles ils les appliquent. La des criplion des formes aplanira, la plupart du temps, ces difficultés sur lesquelles nous avons cru devoir adirer l’attention.

Une circonstance qu’il convient de signaler, c’est qu’à l’exception de ces troubles, les autres fonctions intellectuelles s’exécutent normalement; ce point mérite attention, nonseulement sous le rapport médico-légal, mais aussi parce qu’on ne lui accorde pas toute son importance dans la pratique ordinaire, et cela au grand détriment du patient ; car, faute d’apprécier exactement son état mental, on ne se décide pas à instituer un traitement méthodique, le malade parlant et agissant d’ailleurs d’une manière sensée dans toutes les circonstances étrangères à son délire. Ces particularités sont souvent très mal appréciées dans la vie ordinaire, et les malades de celte catégorie, quand ils commettent quelque délit, donnent beaucoup de peine et de travail aux tribunaux et aux médecins légistes.

Les médecins aliénistes sont loin d’être d’accord sur la question de savoir si l’impuissance de redresser les idées erronées peut se bornera une seule idée, s’il peut exister une monomanie dans le vrai sens du mot; il est impossible, dans l’état actuel de la science, de se former une opinion exacte sur cette question.

Si nous recherchons quels sont les désordres somatiques qui déterminent ces troubles de l’intelligence, nous trouvons que, dans la majorité des cas, il s’agit non pas d’un simple trouble dans la nutrition cérébrale, mais d’une lésion matérielle plus profonde, d’une maladie idiopathique; le fait est d’une grande importance pour le pronostic, car ordinairement celui-ci est défavorable.

Il est constaté que la prédisposition héréditaire a une plus grande action ici que dans les troubles des sentiments, dont le développement a lieu, le plus souvent, spontanément par une cause externe ou interne. Le cerveau a donc souvent une prédisposition innée pour la folie.

Il n’est pas rare de trouver que les désordres cérébraux qui ont (‘u lieu pendant l’enfance et la jeunesse ne montrent

leurs conséquences que plus lard. Parmi les causes qui auraient pu exercer une influence nuisible sur les centres nerveux, il faut distinguer les actions mécaniques violentes pendant l'accouchement, la méningite, la dentition, et plus tard l’onanisme.

Il faut encore ranger parmi ces causes les plaies de tête, anciennes ou récentes, et sous ce rapport il importe de prêter la plus grande attention aux cicatrices de la tête.

Chez les aliénés criminels, chez beaucoup de personnes dont l’état mental est douteux, l’existence de ces cicatrices a une grande importance pour le médecin; elles prouvent, jusqu’à un certain point, que le désordre des facultés intellectuelles a pu être la conséquence d’une maladie mentale difficile à diagnostiquer. Les blessures de la tête avec violente commotion cérébrale sont les plus nuisibles.

Parmi ces causes, il faut encore ranger les maladies antérieures ou actuelles du cerveau et de ses enveloppes. C’est ainsi que les troubles de l’intelligence se déclarent souvent à la suite de l’apoplexie, de la méningite, du ramollissement cérébral à son début, etc.

Les maladies aiguës du sang et les empoisonnements sont une cause très-fréquente de désordres intellectuels. Des troubles des sentiments se déclarent souvent à la suite du typhus et du choléra, mais un examen attentif démontre que ces maladies déterminent ordinairement des troubles de l’intelligence. Les empoisonnements ont une action toute particulière; pour s’en convaincre, il subit de se rappeler les hallucinations des ivrognes, des fumeurs d’opium, les symptômes de l’empoisonnement par la belladone, etc.

Sans compter les troubles psychiques que nous venons d'énumérer, les lésions profondes des centres nerveux se révèlent encore par beaucoup d’autres symptômes; les uns se font sentir localement, d’autres excentriquement, tels que névralgies, anesthésies, convulsions et paralysies. C’est ainsi

que certaines douleurs, traitées pendant des années comme étant de nature rhumatismale, des fourmillements de la peau, une diminution de la sensibilité dans certains organes, dans ceux des sens, de fortes contractions dans certains muscles et particulièrement des paralysies plus ou moins étendues, ont été souvent les signes précurseurs des affections mentales en question, et on aurait pu en conclure depuis longtemps à l’existence d'une maladie cérébrale.

Nous croyons pouvoir nous dispenser de donner plus de détails sur le délire, sur scs différentes formes, sur sa terminaison en démence, etc., car ce sujet est amplement développé dans tous les traités. Ce que nous en avons dit est snflisant pour faire connaître cet étal et pour donner une idée de son développement plus ou moins rapide.

D’ailleurs, nous chercherons à éclaircir encore le sujet parla relation de deux observations: la première traite du délire de persécution, la seconde du délire de grandeurselde richesses.

1. Un jeune homme de 20 ans, dans la famille duquel on ne constata aucun cas de maladie mentale, entra dans rétablissement, le 16 avril 18... Son enfance n’avait présenté aucune circonstance désavantageuse. Plus tard, de 16 à 18 ans, il se livra beaucoup à la masturbation. Après avoir terminé scs éludes à l’école professionnelle, il fit son apprentissage chez son père et se distingua par une vive intelligence. Un jour, il fut envoyé dans un village voisin pour toucher une lettre de change. En retournant le soir à la maison, il crut être poursuivi par un individu qu’il interpella à plusieurs reprises et qu’il menaça sans obtenir de réponse. Comme le jeune homme était porteur d’une forte somme d’argent, il eut peur, pressa le pas, et rentra chez lui tout en nage.

Son agitation inquiéta ses parents; il en rougit lui-même et comprit que ce n’était qu’une erreur de son imagination exaltée. Il ne dit rien à ses parents de ce qui lui était arrivé.

Par la suite, on remarqua souvent qu’il était effrayé le soir ; il s’armait d’un couteau pour sortir et mettait des pistolets et des fusils dans sa chambre. Il rentrait quelquefois la nuit dans un tel état d’agitation, que ses parents croyaient qu’il était ivre ou qu’il avaiteu quelque différend avec ses camarades. Sa mère, soucieuse, le su rveil la un soir, et l’entendit parler vivement et se quereller dans sa chambre. On n’avait entendu entrer personne, on ouvrit la porte et on le trouva gesticulant et proférant des injures. Il expliqua sa conduite, en disant qu’un camarade le poursuivait depuis longtemps, qu’il l’avait encore suivi dernièrement pour s’emparer de l’argent qu’il avait sur lui et qu’il lui adressait les injures les plus blessantes: En vain on lui fit remarquer qu’on ne voyait et qu’on n’entendait personne; il n’en persista pas moins dans son opinion. Le lendemain, toutes ces chimères s’étaient évanouies, il les considérait comme des hallucinations, et on n’eut point recours à un médecin. — Cependant les accès se multiplièrent; il voyait tout en feu et en flammes ; il croyait que tout était empoisonné et entendait partout des paroles injurieuses. Il n’eut plus d’intervalles lucides et finit par croire à la réalité de ses hallucinations. Unjour, il ouvrit sa fenêtre et fit feu sur un persécuteur imaginaire. Ce fait et ses conséquences déterminèrent des agitations plus fortes, et le malade dut être transféré dans un établissement.

2? Un négociant, âgé de 60 ans, après des débuts trèsmodestes, s’était acquis une grande fortune par des spéculations heureuses. Il menait une vie très-agréable. Il avait le plaisir de voir tous ses enfants bien établis. — Il n’avait jamais été malade, et on le regardait généralement comme un type de bonne santé. Il survint dans ses affaires une circonstance qui l’agita beaucoup physiquement et moralement.

Il crut être éveillé la nuit par des dépêches télégraphiques. Cette erreur se reproduisit souvent et dans son opinion il

était tellement accablé de commandes qu’il passait les nuits mêmes à travailler et à répondre aux télégrammes. D’abord, ses commandes étaient prudentes et à son avantage.de sorte qu’il profitait de la crise générale, au lieu d’en souffrir. Peu à peu il perdit le coup d’œil des affaires; il estimait ses gains beaucoup plus élevés qu’ils n’étaient en réalité; il se laissa entraîner par cette erreur et augmenta ses commandes, ne voyant déjà [tins qu’il faisait de fausses spéculations. D’après lui, loin de perdre beaucoup, comme ses employés voulaient le lui persuader, il gagnait des millions ; il continuait toujours ses spéculations et ses affaires déclinèrent rapidement; malgré cela, il persistait dans son idée de bénéfices immenses. Il fut impossible de le convaincre de son erreur; il marchait toujours en avant. II fit une démarche chez leroidcN... pour lui offrir quelques millions, mais comme le chambellan se doutait de son état, il ne fut pas admis. Malgré ce refus, il prétendait, plus tard, que ses millions avaient été acceptés et qu’il avait été créé baron. Il parlait d’un grand nombre de décorations, de titres et de hauts emplois qu’on lui aurait conférés pour scs éminents services et il se voyait déjà en relation avec tous les princes du monde. Enfin, il voulut se rendre auprès de l’empereur pour lui avancer l’argent destiné à la création d’une grande Hotte, et on profita de ce projet de voyage pour le conduire dans un établissement. Il avait dépensé plus de 40,000 limiers pendant sa maladie.

La seconde forme sous laquelle les désordres de l’intelligence peuvent se manifester d’une manière primitive, c'est l’affaiblissement des facultés intellectuelles. A\ li. [Die Sch wache (1er geisligen Krdfte).

D . L’affaiblissement des facultés intellectuelles .

Cet affaiblissement des facultés intellectuelles (qu’il ne faut pas confondre avec l’idiotie ou le défaut d’intelligence qui se déclare dès l’enfance) est ordinairement une affection secondaire et même tertiaire ; car, comme nous l’avons dit plus haut, les troubles des sentiments se convertissent souvent en troubles de l’intelligence et l’affaiblissement des facultés intellectuelles constitue la troisième période ; d’autres fois, les troubles des sentiments (gais ou tristes) se convertissent directement en affaiblissement des facultés intellectuelles ou bien les troubles primitifs de l’intelligence se terminent par celte forme morbide.

Dans tous ces cas, il reste des traces de la maladie primitive, et ces traces donnent à la faiblesse intellectuelle une physionomie particulière; le malade qui a été mélancolique présente encore des symptômes de mélancolie; celui qui a été maniaque a encore des agitations et celui qui a été délirant montre encore de temps en temps des réminiscences de son délire. L’affaiblissement intellectuel consécutif est donc rarement un état simple; ordinairement il s’allie avec d’autres formes. L’affaiblissement intellectuel pur, non combiné avec d’autres états, et tel que nous allons le décrire, est souvent méconnu. Nous pourrions citer beaucoup de cas d’affaiblissement intellectuel complètement méconnus non-seulement par les tribunaux correctionnels et criminels, mais aussi par les médecins ordinaires peu familiarisés avec ce genre de maladies, et même encore par des médecins légistes et des facultés de médecine.

La forme primitive de l’affaiblissement intellectuel nous offre l’image la plus fidèle de cette affection ; nous la traiterons avec quelque détail.

Celui qui, jusqu’à ce moment, avait géré ses affaires d’une

f;tçon remarquable devient de moins en moins apte à les conduire. Le marchand n’est plus en état de profiler des occasions avantageuses qui se présentent dans son commerce; il ne peut plus remplir ses engagements, il ne comprend plus les projets de scs correspondants, il n'est plus en état de surveiller et de faire la comptabilité avec la même habileté. — Le juge qui, antérieurement, motivait scs décisions avec une grande pénétration, devient incapable d’apprécier les plus petites affaires et prononce des jugements que le jurisconsulte le plus inexpérimenté n’hésiterait pas à déclarer injustes. — L’orateur éloquent prononce des discours insignifiants. L’appréciation de la valeur exacte des choses est affaiblie et les plus petites prennent la place des plus importantes. L’homme qui méditait antérieurement sur des problèmes philosophiques s’occupe maintenant de futilités auxquelles il attache une grande importance.

Les détails dans lesquels nous venons d’entrer expliqueront suffisamment que nous n’avons entendu faire allusion qu’au simple affaiblissement des facultés intellectuelles. En lui meme, cet état , quise présente à l'état physiologique chez cet tains enfants, n’offre rien de morbide. — Si l’on veut donc distinguer l' affaiblissement intellectuel pathologique de celui qui est physiologique, il importe de prendre en considération l'âge du malade et le niveau intellectuel auquel son esprit s’était élevé auparavant.

Nous admettons donc un affaiblissement intellectuel pathologique, là où nous avons trouvé antérieurement une intelligence plus développée. — Le faible d’esprit peut donc, au début de sa maladie, faire preuve encore d’intelligence dans une certaine sphère; mais le cercle de ses connaissances est plus petit que son âge ne le comporte ou plus restreint qu’il ne le fut antérieurement. — Ce cercle se rétrécit constamment, tandis que l’intelligence d’un enfant bien organisé augmente tous les jours. — Le malade baisse de

plus en plus sous le rapport intellectuel cl tombe enfin dans la démence.

De la démence (Blôdsinn).

Dans la démence, le cercle intellectuel du malade est devenu si étroit, qu’il n’est plus en état d’avoir un entretien sensé ou d’écrire la chose la plus simple; ses idées disparaissent de plus en plus et se bornent enfin à la simple satisfaction des besoins physiques.

Au fond, l’affaiblissement intellectuel acquis des adultes n’est autre chose qu’une apparition prématurée de l’affaiblissement intellectuel sénile, déterminée par un travail pathologique du cerveau, et le premier, comme le dernier, peut se terminer par le degré le plus élevé de la démence.

Celte démence primitive est toujours la conséquence d’une lésion matérielle profonde des centres nerveux. Dans la plupart des cas, la diminution de l’intelligence n’existe point seule; il s’y joint une diminution de la mémoire et, sous le rapport somatique, des troubles de la sensibilité et de la motilité. Dans ces cas, la maladie cérébrale en question est nommée a/feclion organique.

Toute lésion piofondc et étendue du cerveau, qui ne se borne pas à un hémisphère seulement, peut se traduire par ces troubles de l’intelligence, de la sensibilité et de la motilité; mais ordinairement ces symptômes constituent la première période de ces affections cérébrales incurables dont la symptomatologie se résume par le terme de paralysie générale progressive .

Celte maladie se déclare sous deux formes qui se distinguent entre elles par la succession de leurs symptômes. Dans la première, qui nous intéresse le moins ici, les troubles psychiques (1 agitation, l’orgueil, le délire des grandeurs,

on bien, la dépression, la dépréciation de soi-même et le délire mélancolique) se déclarent d’abord et sont suivis par l'affaiblissement des facultés intellectuelles qui se convertit peu à peu en une démence complète. — Les symptômes se déclarent d’une manière inverse dans la seconde forme dont il est question ici; dans celte forme, l’affaiblissement intellectuel apparaît d’abord et acquiert bientôt un haut degré d’intensité; et ce n’est qu’à une période plus avancée que les troubles psychiques viennent s’y ajouter sous forme d’excitation ou de dépréciation personnelle ( selbst unterschatzung) . — On voit quelquefois, mais très rarement, cette excitation secondaire manquer (paralysie générale sans délire).

Comme nous l’avons déjà fait remarquer, les symptômes ne se bornent pas à l’affaiblissement intellecluel ; mais la mémoire est diminuée aussi ; cette diminution arrive graduellement cl se développe de la manière suivante :

Le malade commence par ne plus reconnaître ses vêlements, c’est à-dire qu’il oublie leurs caractères distinctifs et qu’il lui arrive d’emporter un chapeau, un manteau, un parapluie, etc., qui ne sont pas à lui. Il oublie de payer dans les endroits publics; il perd quelque chose partout où il se rend, et cherche les objets qu’il a perdus dans des endroits où il est impossible de les retrouver, car il a oublié • où il les a laissés. — Sa mémoire n’est pas moins défectueuse sous le rapport des noms; il confond d’une manière très bizarre les noms des personnes, des villes, etc. 11 oublie aussi facilement les événements récents, par exemple le fait d’avoir parlé à quelqu’un, de lui avoir écrit, d’avoir reçu ou prêté de l’argent, et tous ces oublis portent un grand trouble dans ses affaires. — Souvent, la mémoire est déjà fort défectueuse au début de la maladie, quand les facultés intellectuelles ne sont encore que peu troublées, et c’est ce qui explique comment ces malades peuvent agir encore avec

une certaine raison, tandis qu’ils ne sont plus en état de faire le moindre calcul.

Plus tard, la diminution de la sensibilité vient se joindre à ces symptômes; le malade n'est plus en état de sentir les inlluences extérieures avec la même vivacité qu’auparavant ; delà sa malpropreté; il laisse couler les sécrétions nasales, la salive, etc. Quand on l’examine attentivement, on voit qu’il distingue à peine les pointes très écariées d’un compas et qu’il ne peut plus ramasser sur une table des aiguilles fines.

La motilité s’affaiblit aussi — Cette diminution commence par la parole; il se déclare chez le malade un certain frémissement de la langue et des lèvres; il articule mal certaines syllabes et bégaye en prononçant certains mots. Plus lard, cette faiblesse (paralysie) s’étend aussi aux extrémités; les mains et les jambes tremblent et la marche devient lente et incertaine.

L’observation suivante fera mieux comprendre ce que nous avons dit :

C. A., banquier, âgé de 40 ans, s’était élevé d’une condition inférieure aune position considérable; il s’était amassé une grande fortune, grâce à un travail incessant et à une forte contention d’esprit. On ne connaît aucun détail sur son enfance ni sur sa jeunesse qui ail quelque rapport avec sa maladie actuelle. Depuis quelques années il s’était plaint souvent de douleurs dans les membres, qui furent traitées comme étant de nature rhumatismale.

Depuis un an, le malade dormait plus qu’antérieurement; il perdait quelquefois la mémoire et ne se souvenait plus, quelques heures après, de l’endroit où il avait été, ni de ce qu’il avait fait. Il était forcé de prendre note des choses les plus importantes dans ses affaires pour ne pas les oublier. Quand il se trouvait au café, il oubliait de payer ou demandait une boisson qu’on lui avait déjà servie. Quand ses

erreurs étaient remarquées, par exemple dans les dîners, il devenait fort irritable et chagrin; il témoignait, au reste, cette susceptibilité pour les plus petites choses. Sous le rapport somatique, on remarquait chez lui une certaine roideur dans les mains; il éprouvait parfois de la difficulté h écrire; la pupille droite était plus dilatée que la gauche; souvent la conversation le fatiguait, quoique sa parole fût nette. On était étonné de rencontrer, chez un homme si soigneux autrefois, une certaine malpropreté : les yeux étaient habituellement chassieux, il ne faisait aucune attention aux sécrétions du nez et la plupart du temps les coins de la bouche étaient remplis de restes d’aliments.

On remarquait souvent dans sa conversation un défaut de jugement; il avançait et racontait des choses qu’on était étonné d’entendre d’un homme aussi réservé, choses qu’on aurait traitées de niaiseries chez n’importe quelle personne. Il racontait, et souvent plusieurs fois, les mêmes histoires dans la même soirée et parfois à la même personne.

La diminution des facultés intellectuelles devint de plus en plus marquée, lin jour il acheta une grande quantité de grain et porta en déduction delà masse le poids d’un seul sac tandis qu’il aurait dû en déduire plusieurs centaines. Dans presque tous ses calculs, il commettait des erreurs; les projets qu’il formait étaient entachés de beaucoup de méprises et toutes ses spéculations tournaient mal.

Enlin, la mémoire s’affaiblit de plus en plus, la diminution de la sensibilité et de la motilité augmenta et la parole devint extrêmement difficile. Ses lettres contenaient beaucoup de termes et de mots; mais ordinairement il était impossible d’en pénétrer le sens; son écriture devint plus mauvaise.

On ne rencontra pas chez lui de traces de délire, et il ne dit jamais une parole déraisonnable. La paralysie psychique et somatique augmenta graduellement au point de réduire le

malade à un état de perte complète de l’intelligence et de la motilité.

Les praticiens ordinaires, quand ils soignent ces malades, pensent la plupart du temps qu’il s’agit d’un ramollissement cérébral. El cependant, c’est assez rarement le cas. On ne peut nier que parfois l'affection n’ait tout à fait l'aspect d’un ramollissement cérébral, mais, ordinairement, on ne tarde pas à découvrir que la maladie consiste dans une atrophie cérébrale, résultat d’une atrophie du tissu connectif, ou dans une sclérose cérébrale, ou bien, dans des tumeurs ou des exsudations dans les méninges et surtout dans l’/zématome île la dure-mère , résultat de la pachyméningile (1).

Si nous récapitulons ce qui est compris dans ce chapitre, nous trouvons que les maladies mentales se développent de différentes manières.

I. Les thoubles df. la sensibilité modale qui se divisent en :

A. Disposition morbide à la tristesse, qui se convertit peu à peu en mélancolie.

(I) Los travaux de M. Virchow ont attiré l'attention sur les inflammations de la dure-mère qu’on désigne en Allemagne sous le nom de Pachyméningites. Ces affections se rencontrent fréquemment dans les maladies mentales qui se terminent par la démence, la parln méningite interne, la seule qui nous intéresse ici, se manifeste, d’après ftl. Virchow, sous forme d’attaques successives, dont chacune produit une couche pseudo-membraneuse à la face interne de la dure-mère, t'.cs couches se superposent et une vascularisation exceptionnellement riche et. lapide ne tarde pas à s’y organiser. Ces vaisseaux à parois minces et d’un calibre considérable se rompent avec facilité sons l’effort d’une, nouvelle congestion et donnent lieu à des épanchements sanguins entre la dure-mère et les pseudo-membranes ou entre les feuillets des couches successives de celle-ci. Il se développe ainsi des hématomes dont le volume atteint souvent des proportions très- marquées. Le malade succombe a la compression que ces tumeurs exercent sur le cerveau.

B. Disposition morbide à la gaieté qui se convertit peu à peu en manie.

Ces deux formes résultent, dans la majorité des cas, d’un simple trouble de la nutrition cérébrale, mais il n’est pas rare, cependant, qu’elles se développent comme symptômes initiaux d’une lésion plus profonde du cerveau, et dans ces cas, les désordres de la motilité cl de la sensibilité ne lardent point à s’y joindre et les symptômes ne se bornent point à des troubles de la sensibilité morale, mais s’allient peu à peu à des idées délirantes; au premier rang sont les idées délirantes tristes (délire mélancolique, idées de culpabilité ou de persécution); au second rang viennent les délires rais (délire de bonheur et d’orgueil).

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