‹ Symptômes et traitement des maladies mentales à leur débutChapitre 6 sur 17 · TRAITEMENT PAR LES DISTRACTIONS · texte numérisé non relu

TRAITEMENT PAR LES DISTRACTIONS

Ce traitement consiste à obliger indistinctement tous les malades, sans égard pour la forme particulière de leur affection mentale, à prendre part à des divertissements; on les conduit au bal, à la comédie, aux concerts, etc., on ne se borne pas à leur accorder systématiquement tout ce qui peut leur faire plaisir dans leur intérieur, on va plus loin, on les envoie à l’étranger pour leur fournir des distractions forcées. On leur procure un compagnon intelligent, ou mieux encore un jeune médecin, qui les accompagne en voyage. On s’amuse d’une manière forcée, on se rend à tous les concerts, à tous les spectacles, on conduit le patient partout où il y a quelque chose de remarquable à voir, partout où un artiste célèbre se fait entendre. C’est ainsi qu’on traverse, dans le sens le plus complet du mot, les cités les plus populeuses et les plaisirs les plus étourdissants ; on suppose que ces distractions et ces plaisirs ramèneront la santé. Ordinairement pendant ce voyage, on consulte encore des spécialistes éminents, et cette manière d’agir porte encore plus de trouble dans le traitement. Enfin, on conduit le malade dans une ville de bains, très-fréquenlée, moins pour lui

faire prendre quelques verres d’eau ou quelques bains, que pour le jeter au sein même des plaisirs les plus étourdissants. De toutes les méthodes de traitement décrites antérieurement, celle qui est en question offre le moins d’avantages, et cependant aucune n’est d’une application plus fréquente, surtout dans les classes supérieures. Nous ne pouvons même dire d’elle, ce que nous disions des précédentes, qu’elle est utile dans certaines circonstances. S’il y a de l’agitation, qu’elle soit dénaturé gaie ou triste, elle augmente, et il devient fort difficile de continuer le voyage. Les distractions ne sont pas moins nuisibles chez les mélancoliques, et cependant, c’est dans ces cas qu’on les emploie le plus fréquemment. Nous ne pouvons mieux décrire les conséquences fâcheuses des distractions, qu’en citant ici les paroles d’un illustre aliéniste belge, quand il dit :

« On ne doit donc pas chercher d’abord à impressionner le mélancolique, on ne doit pas exciter le sens de la vue par des impressions fortes, ni agir sur l’ouïe, ni remuer le cœur du malade, ni parler à son intelligence. Il ne faut donc rien faire? me direz-vous. Eli bien, non, il ne faut rien faire. C’est de la condition d’inactivité dans laquelle vous placerez le mélancolique que vous devez attendre le premier bien-être et le succès ultérieur de la cure. Rappelez-vous bien que c’est par une soustraction de stimulants que vous arriverez à donner du repos à ce malade, qu’il faut à tout prix l’éloigner du tumulte et de toute agitation. Il ne se calmera que quand on cessera de vouloir le distraire. Autour de lui point de conversations, point de musique et surtout point de travaux.

« Et cependant les parents, les connaissances, les amis recommandent sans cesse les distractions. Il faut sortir, — vous amuser, — vous promener. — Il vous faut le grand air, le monde — allez au concert, au spectacle, rendons visite à Monsieur un tel, à Madame une telle, et si les res-

sources financières le permettent, les médecins, les amis et les parents conseillent les voyages.

« Je n’ai jamais constaté de bons résultats de cette cure perturbatrice, lorsqu’elle est adoptée lors de la période ascendante de la mélancolie. — La musique, les lectures, les promenades, les spectacles sont toujours nuisibles à l’époque de la première effervescence, pendant tout le premier, souvent pendant le second et même le troisième trimestre de la maladie. J’ai vu des mélancoliques qui se trouvaient dans le troisième semestre fondre en larmes aux sons d’un orgue, des aliénés se plaindre d’une strangulation hystérique au récit de quelques vers. — J’en ai vu d’autres pris d’une violente agitation lorsqu’on chantait en leur présence. — Les dames mélancoliques passent presque toutes par ces déplorables épreuves avant qu’elles soient placées dans les maisons de santé.

« Chez les jeunes filles, ces tentatives sont souvent plus désastreuses. On accuse l’amour, et on suppose que le mariage amènera la guérison. On promène ainsi de pauvres créatures tristes, pâles et abattues; on les mène dans le monde, on les étale dans les salons, on les produit au théâtre et toujours dans le but fortement préconisé de les distraire.

«Un pareil procédé aboutit toujours à de funestes résultats; souvent les malades s’affaissent ; souvent ils s’exaltent et de mélancoliques deviennent maniaques ; de simple qu’elle était d’abord, la phrénalgie se complique; elle s’aggrave, et l’on ne s’aperçoit pas seulement du mal que l’on a fait. — les plus graves complications, le mutisme, le refus de manger, uneroideur tétanique, des évacuations involontaires, un affaiblissement général sont souvent la suite d’imprudences commises au début du mal. On oublie que la tristesse morbide n’est ordinairement que la prolongation d’impressions douloureuses, et que les stimulations dirigées sur les

sens viennent retentir dans l’élément de la maladie. — On place le mélancolique dans la situation de l’homme qui a les membres endoloris à force d’avoir marché et à qui on conseillerait un exercice corporel pour dissiper sa souffrance, de celui qui s’est fatigué la vue, qui a acquis une trop grande sensibilité de la rétine en travaillant à la lueur d’une vive lumière et auquel on recommanderait de regarder le soleil en face. On ne remarque pas que, chez le mélancolique, l’excitation est tellement forte qu’elle ne lui permet pas de goûter une seule heure de sommeil. — On l’excite, on agit dans un sens opposé aux modifications qui doivent favoriser le repos de son moral. »

Nous nous sommes opposé avec force aux voyages et en général aux distractions forcées employées au début de l’aliénation mentale; nous recommandons néanmoins vivement ces moyens à l’époque de la convalescence (1).

Les voyages sont suivis des résultats les plus heureux à la fin du traitement, alors que le mal est vaincu et que l’esprit montre de nouveau des dispositions à jouir des biens de ce monde ; ils fortifient et raffermissent la santé, et ménagent la transition à la vie ordinaire. Il peut être utile, pendant cette période, de se rendre pendant quelque temps dans le Hartz, dans les forêts de la Thuringe, sur les montagnes du Taunus ou des Alpes, de gravir les hauteurs et de se réjouir la vue parle spectacle des beautés de la nature; on peut encore visiter les curiosités, les choses remarqua-

(1) Le Dr Feuerlin de Rippolsdau, dans son rapport sur les cures de 1860 (Bain. Z. Bd. XI n° 69) s’exprime de la manière suivante :

Quant aux maladies mentales proprement dites, j’ai acquis la conviction qu’il n’y a aucune utilité à faire séjourner les aliénés dans les villes d’eaux, car les changements et les impressions extérieures, loin de rendre à l’esprit la tranquillité qu’on se proposait d’obtenir, lui donnent une agitation nouvelle et des impressionsnuisibles; on peut cependant recommander aux convalescents l’emploi des eaux minérales administrées avec prudence dans le but de les fortifier physiquement.

blés qu’on trouve dans les grandes villes, pour rentrer ensuite dans sa demeure, fortifié de corps et d’esprit et y reprendre les occupations monotones de la vie quotidienne.

Nous terminons ici ce que nous avions à dire des méthodes de traitement les plus employées. Nous basant sur notre expérience et sur celle des autres, nous avons exprimé sans réticence notre opinion sur la valeur et l’utilité de chacune d’elles ; nous avons concédé que chacune de ces méthodes peut avoir ses avantages quand elle est appliquée en temps opportun à des cas déterminés.

Mais nous nous sommes opposé formellement et avec raison, à l’application inconsidérée de ces traitements à l’aliénation mentale de quelque nature qu’elle soit. Toute affection mentale n’est qu’un symptôme, ou, pour parler plus exactement, un état symptomatique de l’une ou l’autre maladie du système nerveux, qu’il faut rechercher soigneusement dans chaque cas et dont il faut établir la relation avec d’autres troubles somatiques. 11 n’y a point de remède, de méthode de traitement contre les maladies mentales considérées en général ; chaque cas doit être traité d’une manière particulière. Dans aucune partie de la médecine, il n’est aussi nécessaire d 'individualiser que dans le traitement de la folie; c’est pour ce motif jque nous avons cru indispensable de nous élever contre toute médication générale, dans le sens que beaucoup de médecins y attachent encore.

Quoique nous n’osions pas pas nous bercer de l’espoir que les idées que nous combattons disparaîtront rapidement, nous croyons cependant que nos opinions gagneront chaque jour du terrain et feront disparaître définitivement les vieilles erreurs, grâce à l’intérêt croissant qu’inspire aujourd’hui la médecine mentale.

Nous avons démontré, dans le chapitre précédent, qu’il est indispensable, dans le traitement des maladies mentales, de distinguer les formes différentes sous lesquelles ces affections se présentent à leur début et de ne pas se contenter de traiter séparément leurs manifestations symptomatiques, mais de les individualiser en quelque sorte. Nous continuons notre tâche en décrivant d’une manière plus détaillée les formes diverses que ces maladies revêtent à leur début.

Ce plan nous conduit plus loin que la plupart des traités; car, tandis que ceux-ci se bornent à décrire les formes parfaitement dessinées, nous commençons la symptomatologie dans ses premières manifestations. Il est, en effet, nous en avons l’intime conviction, extrêmement utile et important de saisir la maladie dans ses symptômes initiaux. En agissant ainsi, nous espérons que les médecins ne se borneront plus à combattre les affections en question alors qu’elles se manifestent avec les caractères de l’aliénation mentale confirmée. Il est souvent trop tard pour instituer un traitement médical au domicile du malade, quand celui-ci devient bruyant, qu’il fatigue, insulte et même blesse son entourage, qu’il se nourrit des idées les plus fausses, quand,

enfin, il se nuit à lui-même et même attente à sa vie. Dans ces cas, le début de la maladie remonte déjà à plusieurs semaines et même à plusieurs mois. En attirant donc l’attention sur les nuances symptomatiques du début, nous avons l’espoir que la maladie ne sera plus négligée jusqu’au moment où le malade en arrive à commettre des excès et que le médecin ne se contentera plus d’être seulement le spectateur des nombreux signes prodromiques accusés par le patient; car, on réussit à prévenir le développement complet de la folie, en combattant, d’une manière prompte et appropriée, les symptômes dès leur apparition.

Les désordres de la vie de l’àme , premier début des maladies mentales, se montrent de la manière la plus diverse. D’abord, et dans la grande majorité des cas, le malade souffre dans sa sensibilité morale, et les premiers symptômes se révèlent par beaucoup de plaintes dans ce sens ; cet état peut se manifester de deux manières : dans le premier cas, les sentiments désagréables et pénibles se présentent au premier plan et impriment leur caractère à l’activité psychique; dans le second, les sentiments agréables ci gais dominent et sont accompagnés d’une disposition morale heureuse qui se traduit par des idées de bonheur.

En opposition avec ces troubles des sentiments qu’on a nommés « sentiments erronés » (Irrfühlen), les désordres peuvent se déclarer aussi du côté de Y intelligence, et les facultés intellectuelles peuvent être troublées, perverties ou diminuées. Celte seconde catégorie, dite « des idées erronées » (Irrdenken), a aussi deux divisions. Nous avons donc à décrire en tout quatre groupes de maladies mentales à leur début. Nous commencerons par les troubles de la sensibilité morale.

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