‹ Symptômes et traitement des maladies mentales à leur débutChapitre 7 sur 17 · TROUBLES DE LA SENSIBILITÉ MORALE · texte numérisé non relu

TROUBLES DE LA SENSIBILITÉ MORALE

Ce sonl sans contredit les plus fréquents de tous, et nous exposerons d’une manière détaillée leurs deux subdivisions.

(I) L’Ëcole allemande distingue les affections morales proprement dites (Gemuthskrankheiten) des affections mentales ( Geisleskrankheilen ). Les Anglais admettent une folie morale ( moral insanily) qui n’est accompagnée d’aucun trouble évident de la raison.

Comme ces distinctions ne sont pas admises par tout le monde a titre d’entités pathologiques et qu’elles constituent cependant la base du livre de l’auteur, le point capital de ses doctrines, nous croyons que le lecteur nous saura gré de faire précéder ce chapitre de quelques considérations préliminaires.

La sensibilité morale, que les Allemands nomment Gemuth et que les Anglais confondent sous l’impression assez impropre de Moral, est, d’après Guislain l’origine de nos émotions, de nos affections et de nos passions. C’est le sens émotif, comme 51. Cérise propose de le nommer. La sensibilité morale a deux expressions principales : la joie et la tristesse, les sentiments expansifs et dépressifs ; ses troubles morbides ont le caractère de dualité que nous venons de reconnaître dans ses manifestations physiologiques; de lit les états de Iraurige Verstimmung et lieitere Verstimmung, termes que nous n’avons pu traduire qu’incomplétement par les expressions de disposition morbide a la tristesse, disposition morbide a la gaieté, selon qu’un état de tristesse ou de gaieté, de malheur ou de bonheur constitue le symptôme dominant, autour duquel viennent se ranger toutes les manifestations morbides en lui empruntant ses caractères.

L’observation démontre que, dans l’immense majorité des cas, les troubles intellectuels proprement dits sont précédés, pendant un temps variable et

La forme suivante est celle qu’on rencontre presque exclusivement.

parfois assez long, d’un désordre plus ou moins profond de la sensibilité morale. Ce sont, dit Esquirol, les impressions morales qui provoquent la folie, et Guislain ajoute que les maladies mentales ne sont bien souvent que la vibration prolongée d’une cause douloureuse dans son action ; aussi en arrivet-il à conclure que les lésions de la sensibilité morale coustituent le fond de toutes les aliénations.

Il est hors de doute que les troubles moraux se rencontrent presque exclusivement dans la période prodromique des affections mentales.

Georget dit à ce propos : « On remarque autour du malade qu’il se manifeste quelque chose d’extraordinaire dans ses goûts, ses habitudes, ses affections, son caractère, son aptitude pour le travail ; il était gai, communicatif ; il est triste, morose et fuit la société; il était économe, rangé, il est devenu prodigue et fastueux; depuis longtemps il se privait des plaisirs de l’amour, il est pris de désirs insatiables et recherche les approches de l’autre sexe ou se livre avec fureur à une pratique honteuse; il était confiant, il est devenu défiant et jaloux; la femme voit avec indifférence son mari et ses enfants; le négociant néglige ses affaires; l'extérieur de la candeur et de la modestie a fait place il un air de hardiesse qui étonne surtout chez les femmes. »

Nous citerons encore les lignes suivantes que nous adressait un homme intelligent et parfait observateur dans le but de nous rendre compte de son état :

« Sans trop savoir ni pourquoi, ni comment, je me lève au bout d’une certaine période de bonne santé, complètement transformé. Mes habitudes me sontà charge. Les lectures sérieuses ou amusantes qui m’intéressaient, perdent subitement tout attrait. Je suis dans un état général de malaise ; des riens m’irritent; j’ai beau chercher des distractions, tout m’ennuie, la musique môme m’agace. J’éprouve des besoins et des désirs que je ne puis définir. Mes membres perdent leur souplesse et mes idées leur netteté. Je deviens impuissant à m’occuper des choses les plus simples. Je néglige forcément leslettres à écrire, les courses, les visites de politesse. J’étais passionné pour les luttes politiques et je les considère maintenant avec la plus complète indifférence. Je vois le désordre régner chez moi et je m’en afflige d’une manière extrême, car tous ces détails ont pris subitement à mes yeux une importance capitale, et il me semble que ma négligence doitavoir des conséquences désastreuses. » Les lecteurs qui voudraient des renseignements plus complets consulteront avec fruit les ouvrages suivants :

Prichard. A treatise on insanily. — Heinroth. Storungen des Seelenlebens. — Heinrich. Ueber moral insanily . — Griesincer. Traité des maladies mentales. (Traduction de M. Ôoumic.)

A. Disposition morbide à la tristesse ( traurige Verstimmung ).

Une personne, gaie et expansive jusqu’à ce moment, devient tout à coup triste et renfermée en elle-même; sa physionomie prend une expression sérieuse, calme et sombre, qui ne lui est pas habituelle. Une cause réelle détermine souvent ces changements ; par exemple, une blessure faite aux sentiments d’honneur, une perte , un événement quelconque, imprévu, pénible. Ces troubles ayant un motif réel, il devient difficile pour un observateur de les considérer comme morbides. A ces symptômes vient se joindre une certaine irritabilité qui fait que les choses les plus ordinaires fâchent et tourmentent le malade et que sa colère est loin d’être en rapport avec les motifs insignifiants qui la provoquent. Cette irritabilité se montre surtout le matin, tandis que l’humeur habituelle réapparaît après le premier repas et surtout dans l’après-midi et le soir.

Ces symptômes sont accompagnés d’une grande lenteur , d’une absence d'énergie; l’accomplissement des actions les plus ordinaires et les plus faciles devient difficile pour le malade; il néglige ses travaux et ne peut se décider à réparer le temps perdu. Tout effort léger, tout projet ordinaire lui paraissent des œuvres gigantesques, devant lesquelles il recule par défaut d’énergie. Il est assez rare qu’on remarque chez lui au début, avant l’apparition de tout autre symptôme, un certain découragement, une certaine anxiété qu’on n’observait pas auparavant. De petits faits désagréables, qui, en d’autres temps, passaient inaperçus, le rendent maintenant malheureux et inconsolable. Il n’a pas le courage de remplir ses fonctions, parce qu’il craint de commettre quelque faute.

Il devient inquiet et anxieux quand il doit accomplir une tâche déterminée, tâche qu’il remplissait auparavant avec la plus grande facilité. Le prédicateur tremble à l’approche du dimanche, parce qu’il se figure qu’il ne pourra pas prêcher; le médecin redoute une petite opération; lejuge s’inquiète quand il doitsiéger parce qu’il craint de méconnaître les principes de la loi etde prononcer un jugement injuste; le marchand tremble chaque soir pour sa balance ; la plus petite faute de calcul l’accable et le porte à croire queses affaires prennent une tournure déplorable ; il lui semble qu’il n’est pas en état de supporter une pareille perte et que par conséquent tout est perdu. Le malade voit tout en noir et ne croit pas que les choses puissent jamais reprendre un aspect favorable; ce qui lui était indifférent auparavant, le préoccupe maintenant, et ce sont souvent les choses les plus insignifiantes qui l’inquiètent et le tourmentent le plus. Il cherche partout des consolations, s’adonne à la lecture et lit des livres qui ne font point partie de ses lectures habituelles; par exemple, des livres de prière, la Bible, etc. Un sentiment pénible de douleur intérieure s’empare souvent du malade et le fait pleurer abondamment. La douleur des femmes surtout s’épanche volontiers par des larmes.

Si ce sentiment de découragement augmente encore, il prend le caractère d 'une dépréciation personnelle , d’une manie de s’accuser, dont le malade trouve les motifs dans ses antécédents, dans ses actes, dans la manière dont il remplissait ses fonctions, dans sa conduite à l’égard de sa famille et même dans les indispositions physiques qui peuvent se rencontrer en lui ; se basant sur des faits erronés, il se fait des reproches de toute espèce sur sa vie antérieure, publique ou privée; l’avenir le préoccupe et il ne pense pas que Dieu et les hommes puissent jamais pardonner les fautes qu’il a commises. Le sentiment maladif de regret etde contrition qui s’est emparé de lui, lui fait donner aux événe-

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ments, à ce qu’il a souffert, des proportions bien capables d’effrayer même une personne saine d’esprit, et cette disposition jette son humeur morbide dans une anxiété extrême. Il se tourmente aussi à propos des plus légers dérangements physiques; il s’observe soigneusement; son imagination donne des proportions effrayantes aux symptômes qu’il ressent, et naturellement, tourmenté par des infirmités pareilles, il croit sa fin prochaine. Bientôt son inquiétude augmente à mesure que son esprit rapproche le danger; il court de médecin à médecin, commence tantôt un traitement, tantôt un autre, et n’en poursuit aucun jusqu’à la fin, parce qu'ils n’améliorent point son état. Il devient donc de plus en plus inconsolable. Souvent, cet état anormal, cette anxiété ne se montrent que le matin ; d’autres fois, après un intervalle de plusieurs jours. Le malade est tranquille pendant la période intermédiaire et on ne remarque chez lui aucun désordre, au moins en apparence.

Si nous recherchons les désordres somatiques qui se lient à ces troubles de la sensibilité morale, nous trouverons, dans la plupart des cas :

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