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CHAPITRE III

Les obstacles à la formation syndicale chez les ouvriers.

Les sociétés de secours mutuels. — Les associations de production. — L'exagération de Tesprit égalitaire.

Il se produisit deux types d'association qui retardèrent les travailleurs dans la voie syndicale : la Société de secours mutuels et la Société coopérative de production.

La loi Chapelier, qui interdisait l'association aux ouvriers de même état, — n'avait pas fait d'exception en faveur des sociétés de secours mutuels. Cependant, à leur égard, elle avait été moins sévèrement appliquée. Aussi les ouvriers s'étaient-ils emparés de ce mode d'association toléré \

Ils n'avaient d'ailleurs à choisir alors qu'entre la société de secours mutuels et le compagnonnage ^

1. Voir, sur ce sujet si peu connu, Touvrage si documenté que vient de publier le savant bibliothécaire du Musée social, M. Martin Saint-Léon. — Colin, édit., 1901.

Les sociétés de secours mutuels, dit M. Barberet, avaient changé en qualités les défauts des compagnons; le titre de sociétaire n'entraînait pas, comme chez eux, l'obligation réelle des dépenses au cabaret; mais en revanche des éléments étrangers au métier s'y introduisaient. L'État intervenait constamment dans leur organisation, soit en se réservant le droit de choisir leurs présidents (même en dehors de la corporation), soit en aliénant leurs capitaux.

L'autonomie corporative était donc battue en brèche par la fondation de sociétés de secours mutuels non professionnelles, où s'affiliaient de nombreux ouvriers. Dans toutes, on attirait les adhérents par le miroitement des secours en cas de maladie.

€ Nous ne blâmerions pas cette prévoyance, ajoutait M. Barberet, si les ressources de l'ouvrier le permettaient. Mais, s'il verse à la société de secours mutuels, il est incapable de verser une seconde cotisation au syndicat. Et, puisqu'il est prouvé qu'en entreprenant deux choses à la fois, les ouvriers ne peuvent faire prospérer l'une, sans négliger l'autre, il devient raisonnable de n'entreprendre que l'œuvre la plus utile. Or, la plus utile, celle dont il faut s'occuper sans relâche, quitte à laisser tomber les autres questions économiques pendantes, c'est Vorganisation du travail, »

Avant 1848, toutes les sociétés de secours mutuels étaient soumises à la nécessité de se pourvoir d'une autorisation préalable.

La seule loi qui les eût mentionnées est celle du 5 juin 1835 sur les caisses d'épargne; elle permettait

aux sociétés de secours mutuels autorisées, de déposer leurs fonds dans ces caisses, jusqu'à concurrence de 6 000 francs.

La Révolution de février, en consacrant la liberté de réunion et d'association, abolit implicitement ces prohibitions. Les sociétés purent se constituer librement * .

La loi du 15 juillet 1850 indiqua à quelles conditions elles pourraient être déclarées établissements d'utilité publique. Elles devaient, pour cela, éviter d'inscrire, au nombre de leurs attributions, les secours en cas de chômagey pour n'avoir pas à favoriser les grèves.

Les sociétés simplement autorisées continuaient à s'administrer librement; c'étaient les sociétés libres.

Les unes et les autres étaient tenues de communiquer leurs registres, sur la demande de l'Administration.

Le décret du 22 janvier 1852 décida qu'une dotation de 10 millions, prise sur les biens de la famille royale déchue, serait affectée aux sociétés de secours mutuels, et le décret-loi du 26 mars 1852 prescrivit qu'une Société de secours mutuels serait créée par les soins du maire et du curé, dans chacune des communes, où l'utilité en aurait été reconnue. C'était la création d'un troisième type de sociétés : les sociétés approuvées. Une commission supérieure de dix menibres fut chargée de développer ces associations.

1. Le décret du 28 juillet 1848 sur les clubs ayant, par son article 14, dispensé les associations industrielles et de bienfaisance des formalités imposées aux autres associations, une circulaire du Ministre de l'Intérieur, du 30 août suivant, décida que l'administration n'avait plus à s'occuper des statuts des sociétés de secours mutuels. Elles devaient seulement faire connaître à Tadministration, lorsqu'elles se réunissaient, le lieu et l'objet de la réunion, et les noms des fondateurs et administrateurs.

LES SOCléTÉS DE SECOURS MUTUELS 33

Les sociétés fondées par riniliative privée pouvaient également être approuvées.

Le président des sociétés officielles approuvées était nommé par le chef de l'État, les communes étaient tenues de leur fournir gratuitement des locaux, des livres et des registres. Il leur était interdit de distribuer des secours en cas de chômage.

Le 26 avril 1856, un décret fut rendu, affectant une somme de 200 000 francs à la constitution d'un fonds de retraites dans les sociétés approuvées.

Les subventions accordées aux sociétés qui constituaient un fonds de retraites étaient fixées sur les bases suivantes :

4® Le quart du versement; 2° Un franc par membre participant ; 3<> Un franc par membre participant âgé de plus de cinquante-huit ans.

Toutefois la subvention ne pouvait dépasser le chiffre du versement. Lorsque le nombre des membres participants était égal ou inférieur à 1 000, la subvention ne pouvait excéder 3 000 francs. Si ce nombre était supérieur à 4 000, la subvention pouvait être égale au nombre des membres participants multiplié par 3, sans pouvoir jamais dépasser 10 000 francs.

45 des sociétés antérieures à la loi Chapelier, existaient encore en 1853.

En 1806 déjà, la Préfecture de police s'était inquiétée de ce que plusieurs de ces sociétés étaient restées professionnelles et elle avait décidé qu'à l'avenir elles seraient composées de citoyens d'états différents, pour

éviter les cabales et les coalitions. Les sociétés se contentèrent, pour la forme, d'introduire chez elles quelques étrangers à la corporation. La profession continua à rester dominante.

En 1823, 122 sociétés de secours mutuels étaient des associations purement professionnelles, comprenant 11 000 membres.

Cette situation était forcée. Les sociétés des grandes villes se trouvaient obligées, dans Tintérét bien entendu de leur propre conservation, d'éliminer les ouvriers des professions insalubres et dangereuses. Et ceux-ci étaient réduits à former des sociétés spéciales, comme les doreurs sur métaux qui inscrivaient en tête de leur règlement cette inscription : < Repoussés de partout, ils se soutiennent eux-mêmes >.

Plusieurs de ces sociétés étaient vouées exclusivement à la résistance et à la défense des intérêts professionnels.

Dès 1817, les chapeliers fouleurs ajoutaient à leur société une annexe, sous le titre de Bourse auxiliaire, dans le but d'accorder aux chômeurs un secours de 7 francs par semaine, pendant 17 semaines, et un secours de route de 14 francs, à ceux qui préféreraient quitter Paris.

Ailleurs la société secrète des Mutuellistes de Lyon dirigeait le mouvement pour l'établissement des tarifs ; ce mouvement aboutissait aux insurrections de 1831 et 1834.

La Société typographique de Paris fondée en 1839, était aussi une société secrète, dont l'influence fut considérable et aboutit à la création d'une commission mixte composée de sept patrons et de sept ouvriers, qui établit en 1843 un premier tarif des travaux typographiques. La société n'intervint point ouvertement, mais son influence occulte dirigea les élections des

membres ouvriers de la commission. Elle comptait, en 1845, 1 200 membres, c'est-à-dire la moitié des ouvriers de la profession.

Les fondeurs en caractères et les imprimeurs en papiers peints créaient également des caisses secrètes de résistance. Ces caisses alimentèrent les nombreuses grèves qui se produisirent en 1840, 1843 et 1845.

En 1848, lés ouvriers cordonniers fondaient, à la suite d'une grève, la société de secours mutuels la Laborieuse, qui avait pour but l'allocation de secours en cas de chômage, en argent et en travail, et le placement de ses adhérents.

La Laborieuse fut môme autorisée en 1845, à condition d'insérer dans ses statuts que le secours quotidien de 1 franc ne serait pas accordé dans le cas de cessation volontaire et concertée du travail, ou bien d'un chômage résultant d'une coalition quelconque des ouvriers sociétaires.

Même, en 1855, cette association perdit complètement son caractère professionnel et ouvrit ses rangs aux gens de toutes professions. Elle avait renoncé, par suite de la faillite de la société de production qu'elle avait fondée, à s'occuper des secours en cas de chômage.

On ne peut relever, dans la période de 1848 à 1851, que quelques exemples de sociétés, qui se préoccupèrent des besoins de l'heure présente : le maintien des salaires, l'établissement des tarifs et la diminution de la journée de travail.

Ce sont : la Société des corroyeurs de Paris, la Société des chauffeurs des usines à gaz de Paris, la Société fra-

ternelle des ouvriers fondeurs, la Caisse centrale des tisseurs de Sedan.

Dans plusieurs villes, les ouvriers dissimulaient leurs caisses de résistance sous la forme de Sociétés de secours mutuels : ainsi la Société industrielle des chefs d'ateliers et ouvriers rubaniers de Saint-Étienne, la Société de secours mutuels Saint-Augustin des typographes de Marseille, la Société Saint-Simon des corroyeurs et maroquiniers de Marseille, la Société Saint- Jude des tourneurs et corroyeurs de la même ville.

De 1852 à 4860, sous la rigoureuse surveillance de la police, on ne trouve aucune tentative d'association de défense professionnelle. Les sociétés mutuelles, dont on put saisir l'action dans les grèves, furent dissoutes. Seules, les sociétés secrètes des typographes et le compagnonnage purent échapper à la répression.

En 4860 surgit une nouvelle forme d'association : la société de crédit mutuel. Celles qui se constituèrent entre ouvriers de la même profession prirent généralement le titre de sociétés civiles d'épargne et de crédit, et furent destinées à former le noyau de futures associations coopératives de production.

Le nombre, toujours grandissant des sociétés de crédit mutuel, donna l'idée de créer une banque centrale, qui, sous le nom de Société du crédit au travail, fut constituée le 27 septembre 4863.

Des banques populaires s'organisèrent, à son exemple, à Lyon, à Lille, à Marseille, à Saint-Étienne, et donnèrent naissance à des associations de production et de

consommation. De ces dernières, Paris en comptait déjà, en 1866, 47, et les départements, 32.

A cette même date, les commanditaires du Crédit au travail étaient au nombre de 1233, et le capital souscrit s'élevait à plus de 200 000 francs.

L'année précédente, une Caisse d'escompte des Associations populaires avait été fondée par MM. Léon Say et Walras, avec le concours de MM. Benoist d'Azy, le comte d'Haussonville, le duc Decazes, à un capital de 100 000 francs, bientôt doublé.

Et cette même année, l'empereur invitait officiellement des personnes de bonne volonté à fonder une Caisse des Associations coopératives, à laquelle il souscrivait lui-même pour la somme de 500 000 francs.

c Le temps était passé, dit M. Finance dans son remarquable rapport sur les Associations professionnelles *, où les membres des sociétés de crédit mutuel se croyaient obligés de tenir leurs réunions sous le couvert de parties de plaisir en famille, dans les bois des environs de Paris, ou de simuler le retour d'un enterrement, pour occuper la salle de l'un des marchands de vins qui avoisinent le cimetière du Père-Lachaise. La coopération était patronnée officiellement ; pourtant l'autorisation de tenir un congrès coopératif international, pendant l'Exposition universelle de 1867, fut refusée, sans indication de motifs, et lorsque les convocations étaient déjà lancées. >

Le 2 novembre 1868, le Crédit au Travail suspendait ses paiements. Sur 48 sociétés auxquelles il avait fait des

1. Publication de POffice du Travail. C'est à cette publication que nous empruntons ces renseignements si précis.

avances, 9 seulement s'étaient libérées, 18 avaient succombé.

Cette chute fut un désastre pour la coopération de crédit.

La Caisse d'escompte suivit de près le Crédit, dans sa ruine.

La plupart des sociétés de production qui s'effondraient, entraînaient, dans leur chute, les syndicats qui les avaient fondées.

Un nouvel obstacle à l'évolution corporative se trouve dans l'engouement coopératif, qui prit subitement les masses ouvrières, désireuses d'échapper au salariat.

On ne peut se lancer dans la coopération de production, sans abandonnr l'idée syndicale, qui s'adresse à tous les éléments d'un métier, à tous les ouvriers d'une corporation.

A la suite de la Révolution de 1830, les ouvriers révèrent de l'extinction du patronat par la création des sociétés de production.

En 1834, quatre ouvriers bijoutiers fondèrent l'Association des ouvriers bijoutiers en doréj sur le plan dressé par Bûchez. Il fallait être catholique pratiquant pour être admis dans cette association, connue sous la raison sociale Leroy-Thibault et C'®. Les assemblées générales commençaient par la lecture de l'évangile, et les associés devaient envoyer leurs apprentis à la messe. L'association subsista jusqu'en 1870.

L'association des rubaniers de Saint-Étienne, fondée suivant les mêmes principes, n'eut qu'une durée éphémère.

Sur le type non confessionnel, se créaient à la même époque l'association des fondeurs en cuivre, Tassociation des verriers d'Aniche, l'association des tisseurs d'Amiens et trois associations de typographes à Paris.

Au lendemain de la Révolution de février 1848,1e gouvernement provisoire déclarait que « les ouvriers doivent s'associer, pour jouir des bénéfices de leur travail. >

Joignant l'exemple au conseil, le gouvernement donne aux tailleurs d'habits la fourniture de l'habillement de la garde nationale et met à leur disposition un local dans la prison de Clichy. 1 600 ouvriers sont employés, jusqu'au mois de juillet, où l'association est dissoute par le fait de la résiliation du marché. Une deuxième association est reconstituée avec 54 membres.

Le 12 mars, 500 ferblantiers-lampistes veulent fonder une association générale des patrons et ouvriers de la corporation, mais, lorsque les statuts sont votés, il ne se trouve que 40 ouvriers pour composer la société.

L'association des menuisiers en fauteuils débute avec 400 membres, elle se reconstitue l'année suivante avec 20.

Les ouvriers et patrons facteurs de pianos débutent avec 550 adhérents pour arriver à créer une association de 14 membres, un an après.

Le 5 juillet 1848, l'Assemblée nationale vote un crédit de 3 millions, pour les associations. Un conseil d'encouragement est chargé de le répartir. A la fin de l'année, il avait reçu des demandes pour 27 618 006 francs.

L'intérêt à payer avait été fixé à 3 fr.^75 p. 100, pour les prêts inférieurs à 25 000 francs, et à 5 fr. 75, pour les prêts supérieurs à cette somme.

VAlmanach des associations ouvrières pour 1830 donne la liste de 178 associations, dont 40 de cuisiniers, avec plusieurs succursales, et 30 associations de coiffeurs, exploitant 50 établissements.

Le journal Le Monde j dirigé par Louis Blanc, n'en citait que 100. Pour éviter, disait-il, de donner place, dans ses colonnes, à des associations fondées en dehors des principes socialistes, et dans un but déguisé d'exploitation de l'homme par l'homme, il n'annonçait que les sociétés ouvrières reconnues par le comité des délégués du Luxembourg. (Il s'agit ici des anciens membres de la commission du gouvernement pour les travailleurs.)

Le vent était aux associations. On en fonda un trop grand nombre. Ce fut une véritable ^fièvre. Et les associations peu sérieuses ruinèrent par leur concurrence celles dont l'existence aurait pu être assurée.

Pour éviter les effets d'une concurrence désastreuse, entre de trop nombreuses associations, les ouvriers associés s'étaient préoccupés de créer une chambre consultative sous le nom d'Union des associations ouvrières. Les statuts en furent arrêtés, en janvier 1850, par les délégués de 49 associations, et un exemplaire en fut déposé au parquet du procureur de la République : ce qui n'empêcha pas les administrateurs d'être arrêtés et condamnés, sous l'inculpation de création de société secrète. L'Union fut dissoute.

De nombreuses associations, trop légèrement créées, furent déclarées en faillite, la moitié des sommes qui leur avaient été prêtées fut perdue. Enfin le coup d'État du 2 décembre 1851 amena la disparition d'un certain nombre d'associations qui, dans la crainte de pour-

suites, jugèrent à propos de se dissoudre. Celles qui ne se laissèrent pas dominer par la peur, purent continuer à fonctionner en toute sécurité. On cite l'association des chaisiers qui, ayant eu son gérant déporté par mesure de sûreté générale, conserva son nom sur sa raison sociale, et mit de côté ses appointements, sans être inquiétée.

Il n'en fut pas de même à Lyon, où le maréchal de Castellane fit procéder à la liquidation de toutes les sociétés ouvrières.

L'engouement général à l'égard de l'association de production avait forcément nui à la constitution d'associations de défense professionnelle, qui paraissaient inutiles, dès l'instant que le patronat allait être supprimé à bref délai !

Sans capitaux, les ouvriers n'avaient pas hésité à se lancer dans la lutte industrielle, en face du t capital organisé >.

Cette imprudence mêlée d'égoïsme leur coûta cher. Les uns firent faillite et les autres ne survécurent qu'en formant un petit groupe de privilégiés, et en exploitant comme salariés leurs camarades de la veille.

Ils avaient le tort de croire qu'en se réunissant en un certain nombre, ils pouvaient abandonner leurs camarades du même métier. Et il en est résulté que les patrons se sont servis de ces hommes abandonnés, pour faire concurrence aux groupes solidarisés, en abaissant le prix de main-d'œuvre des premiers, pour vendre leurs produits à meilleur marché que les derniers.

Telle association travaillait, mais ne pouvait écouler

ses produits; telle autre n'avait pas d'argent pour acheter ses matières premières; bref tous les associés mouraient de faim.

Aussi la débâcle s'était produite, pour les trois quarts d'entre elles, alors que le dernier quart ne se sauvait qu'au moyen des auxiliaires salariés, c'est-à-dire par Texploitation du travail des autres.

On voulut employer des moyens nouveaux, permettant d'embrasser la généralité des travailleurs de la même profession, et qui devaient assurer, croyait-on, des ressources suffisantes pour l'achat du matériel et des matières premières, ainsi que pour l'écoulement des produits fabriqués.

On partit de ce principe que les grèves étaient généralement impraticables, et on en déduisit que les cotisations individuelles devaient dorénavant permettre, à chaque chambre syndicale, de former un fonds de réserve et, avec ce fonds de réserve, de créer dans chaque corporation, des ateliers corporatifs, dont les premiers bénéficiaires seraient nommés au scrutin, en assemblée générale du syndicat.

En cas démarche pénible, au début, la chambre syndicale, mère bienfaisante de l'œuvre, viendrait à son secours, par de nouveaux sacrifices, légers pour chacun de ses membres, mais suffisants pour sauver l'affaire.

Alors, les premiers prolétaires émancipés par tous, parce qu'ils auraient été reconnus plus dignes et plus capables de tenter l'expérience, contribueraient, à leur tour, à l'émancipation successive des autres sociétaires, soit en s'attachant exemplairement à leur devoir, pour

attirer à eux la clientèle et donner ainsi de l'extension à Fatelier primitif, soit en permettant, avec les bénéfices de l'association, d'établir des succursales dans les quartiers où les chances de réussite offriraient des quasi-certitudes.

Ensuite, au fur et à mesure que les ouvriers d'un corps d'état seraient arrivés à ce but partiel, ils devaient, par des statuts communs et uniformes, solidariser leurs ateliers avec ceux des autres corporations similaires et tenter une fédération des sociétés coopératives.

« Il est évident, disait le promoteur du projet, M. J. Barberet, que le travail est plus lourd que le capital, dans la balance productrice. Un producteur peut, beaucoup mieux qu'un capitaliste, se passer du moyen monétaire. Or, les ouvriers possèdent tout le travail et, par la collectivité, ils peuvent réunir le capital, tandis que les patrons n'ont que le capital sans le travail.

< Un patron capitaliste appauvri est dix mille fois plus pauvre que mille ouvriers solidarisés et placés dans une situation égale à la sienne. — Voici pourquoi :

« Souvent, il arrive qu'un dernier sacrifice sauve une position sociale. Si pareille nécessité se présentait, les mille ouvriers solidarisés trouveraient toujours chacun vingt sous, c'est-à-dire 1 000 francs, sans compter leur travail de chaque jour, qui vaudrait quotidiennement 5 000 francs.

< Un patron ruiné, lui, ne représente plus que la valeur d'un seul ouvrier, c'est-à-dire 1 franc de capital et 5 francs de travail par jour — si toutefois il sait travailler.

« Donc il serait loin de pouvoir lutter et trouver des ressources, comme la collectivité, contre une crise commerciale.

€ La coopération est appelée à changer complètement la face de la question sociale. Avec elle, les grèves n'auront plus leur raison d'être, puisque les ouvriers travailleront pour leur propre compte, sans chercher le lucre ni l'exploitation de qui que ce soit. >

Quant à Fécouleraent des produits, il devait s'opérer au moyen d'un bazar social ou magasin commun des associations coopératives, où les ouvriers du produit pourraient s'entendre avec les ouvriers du débit, où les travailleurs du commerce pourraient se concerter avec leurs camarades des fabriques.

Malgré la complète assurance de M. Barberet, il nous faut aller jusqu'à la fin de 1895, pour voir une réalisation partielle de son vaste plan. Nous voulons parler de la création par le < prolétariat organisé >,de la fameuse verrerie d'Albi... Eh bien! nous devons avouer que le succès de cette œuvre a été longtemps problématique. Si la verrerie d'Albi a, devant elle, un avenir assuré, il n'en est pas moins vrai qu'elle a dû subir de longues crises et que ses auteurs ont traversé de longues périodes de découragement. Et ici, le prolétariat entier avait concouru à l'accomplissement de cette œuvre! Il nous faut encore remarquer que la verrerie d'Albi sera une verrerie comme une autre, donnant du travail à une partie des ouvriers renvoyés de chez M. Rességuier, et n'ayant nullement l'ambition et le pouvoir de régénérer la face du monde social.

Le syndicat doit se préoccuper de ce qui rentre dans ses attributions : l'élévation du salaire des ouvriers et le relèvement de leur dignité. Mais qu'il s'en tienne à

l'esprit égalitaire 45

cette tâche î C'est en s'inspirant du proverbe si connu : € Qui trop embrasse mal étreint! > que les syndicats anglais sont arrivés à ce degré de prospérité que nous admirons, et que les ouvriers anglais ont obtenu des salaires que beaucoup de nos coopérateurs envieraient certainement.

l'exagération de l'esprit EGALITAIRE

Enfin un dernier obstacle se dressa, contre le succès de l'association corporative : ce fut l'exagération de l'esprit égalitaire.

« Au nom de l'égalité qu'on a prise pour une réalité, disait M. Finance, en 1879, au congrès de Marseille, tandis que ce ne peut être tout au plus qu'une aspiration, au nom de l'égalité, dont on a voulu faire un principe organique, tandis que ce n'est qu'une arme de lutte nécessaire contre les inégalités de l'ancien régime, on a généralement organisé les bureaux des chambres syndicales, d'une façon qui ne leur permet de marcher ni bien, ni longtemps.

€ Les syndics, on les a voulu nombreux, croyant que la besogne en serait mieux faite ; de président fixe, on n'en a pas voulu, dans la crainte qu'il n'abusât de son autorité, et on a fait remplir la fonction par les syndics à tour de rôle. C'était un moyen, croyait-on, de garder tous les avantages de l'institution, en en supprimant les abus; mais souvent c le mieux est l'ennemi du bien >.

€ D'abord la fonction de président exige, pour être bien remplie, des qualités, qu'un petit nombre seulement possède naturellement.

« Puis l'influence prépondérante du président, qu'on avait voulu éviter, fut recueillie par le secrétaire, en raison de ses rapports fréquents avec les membres du syndicat. Il ne suffît pas de changer les mots pour réaliser un progrès social.

« Ce n'est pas en confîant une fonction à plusieurs individus, qu'on peut espérer la voir mjeux remplie ; au contraire. Ce n'est qu'un moyen, pour les mandataires, d'échapper à la responsabilité de leurs actes : les commissions sont toujours irresponsables. Ce qu'il faut faire, c'est de bien déterminer les attributions d'une fonction et d'en surveiller l'exercice.

« Que les syndics soient nommés pour trois ans, et toujours rééligibles, et q.u'ils ne puissent résigner leurs fonctions avant d'avoir préparé leurs successeurs, afin de maintenir toujours, dans l'association, l'unité de vues et de direction, si nécessaire pour en faire une force sérieuse et respectée.

« Toute force sociale n'acquérant d'efficacité qu'en se condensant en un individu, chargé d'agir en son nom, le président, choisi par ses collègues, pour toute la durée de son mandat, représentera la société dans tous les cas, sous sa responsabilité propre et le contrôle permanent de tous les membres de l'association.

« Ainsi organisées, les chambres syndicales ne perdront pas, en nominations, les trois quarts du temps qui devrait être consacré à leurs assemblées. >

Tels étaient les sages conseils que donnaitM. Finance *,

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