IV. — Le Congrès corporatif de Lyon
Dans les congrès qui suivirent les trois premiers congrès socialistes de Paris, Lyon et Marseille, on s'occupa beaucoup plus de questions politiques que de questions corporatives. La scission qui se produisit au Havre décontenança les syndicaux modérés ; et les autres suivirent les politiciens dans leurs digressions politiciennes. On s'occupa du collectivisme de demain et fort peu de Tassociation d'aujourd'hui. .,»
Il nous faut aller jusqu'au congrès corporatif de Lyon, en 1886, pour nous rendre compte de la façon dont fut accueillie la loi syndicale, qui avait été votée deux ans plus tôt et avait déjà donné ses premiers résultats. Le but du congrès de Lyon était d'ailleurs de former une fédération des syndicats déjà existants, qui s'étaient propagés avec rapidité. Ne furent pas admis au congrès de Lyon les cercles d'études, auxquels on reprochait d'avoir détourné les derniers congrès de l'étude des questions purement économiques.
A ce congrès assistaient les chefs du mouvement corporatif : MM. Dumay, Heppenheimer, Blondeau, Gruhier, Farjat, Veyssier, Delahaye, Léon Martin, Rondet, Sol, J.-B. Lavaud. — 160 délégués y représentaient 46 syndicats lyonnais, 7 de la région lyonnaise, 23 de Paris, 4 de Saint -Etienne, 3 de Nantes, 3 de Rennes, 2 de Marseille.
Un délégué de Marseille vint dire que 40 syndicats, sur cinquante existants dans cette ville, avaient déjà reconnu la loi de 1884. Un délégué parisien répartit que, sur les 70 chambres syndicales qui avaient coopéré à l'exposition ouvrière et reçu de la ville de Paris pour cela une subvention de 300 000 francs, trois seulement s'étaient soumises à la loi.
L'hostilité contre la loi de 1884 était telle dans les syndicats ouvriers, qu'au !«' juillet 1886 il n'y avait que 280 syndicats légaux, tandis qu'au jour de la promulgation de la loi on avait relevé l'existence de 587 syndicats ouvriers, dont 237 à Paris et 350 dans les départements.
Et M. Blondeau déclarait que cette loi assimilait les ouvriers aux femmes du trottoir.
€ Je cherche en vain, disait M. Dumay, aujourd'hui régisseur de la Bourse du travail, ce que cette loi peut contenir de hon, je ne le vois pas.
€ Est-ce le dépôt des statuts aux mairies, ou bien la déclaration des noms de ceux qui, à un titre quelconque, sont chargés de l'administration ou de la direction de leur syndicat? Je ne le pense pas. Serait-ce par hasard l'obligation, pour le maire ou le préfet du lieu où fonctionne un syndicat, de donner communication de ces noms au procureur de la République? Je ne le pense pas non plus.
c Mais alors où donc est le bon côté de la loi?
« Dans cette loi, tout est piège, c'est pourquoi nous n'en voulons pas. On parle de la modifier. A quoi bon modifier ce qui est foncièrement mauvais ?
€ Cette loi peut-elle, dans certains cas, rendre des services à la classe ouvrière? Je crois qu'elle ne peut rendre des services qu'au gouvernement ».
M . Veyssier présentait alors la défense de la loi : « On dit que c'est une loi de police. Il faudrait le prouver. Comment expliquer que les deux tiers des syndicats s'y soient déjà soumis? — Quelle est d'ailleurs la
société, ne fût-elle composée que de deux personnes, qui n'est pas astreinte à la formalité de la déclaration, qu'elle soit commerciale, industrielle, philanthropique ou simplement charitable? La loi a précisément pour objet de soustraire les syndicats à l'action de la police, puisqu'elle abroge en leur faveur les articles 291 à 294 du Code pénal, qui sont des articles de police, qui astreignent aux demandes d'autorisation préalable de se réunir et à la présence d'un agent de police dans les réunions. Voilà la différence entre le présent et le passé, entre les syndicats légalisés et ceux qui ne le sont pas.
« C'est un piège tendu aux travailleurs, dit- on? Mais est-ce que les patrons ne connaissent pas les ouvriers d'initiative, et ces derniers sont-ils moins exposés aux rigueurs patronales dans les syndicats légalisés que dans ceux qui ne le sont pas?
€ Enfin on prétend que les ouvriers n'ont pas été consultés. C'est une erreur complète. Lorsqu'il fut, pour la première fois, question de légaliser les syndicats professionnels, une commission d'initiative , choisie -dans les syndicats de Paris, élabora un projet de loi, en opposition à celui présenté par le gouvernement d'alors et le soumit à toutes les chambres syndicales de Paris et de la province qui se prononcèrent en grande partie pour son adoption.
< Ceci se passait en 1878. Donc cet autre reproche n'est pas plus fondé que les précédents.
« Voici du reste ce qu'écrivait la Voix du Peuple, organe du parti ouvrier belge, en faisant l'éloge de la loi :
€ Nous n'ignorions point, en faisant cela, que nos frères les socialistes français avaient protesté contre cette loi et refusaient de s'y soumettre. Nous le savions, mais nous pensons qu'ils se sont laissés aller trop vite à
une décision de ce genre, sans réfléchir aux bons côtés de cette loi dont ils pourraient profiter
« Le régime de liberté absolue ou de tolérance, qui est celui des syndicats en Belgique et celui des syndicats du Parti ouvrier français, est mauvais; en effet, ils ne peuvent rien posséder ; ils n'ont aucun recours , ni aucune garantie contre ceux de leurs membres qui ne payent pas leur cotisation, ni contre ceux de leurs administrateurs qui les volent, comme cela arrive quelquefois. »
Mais le siège de la plupart des délégués était déjà fait.
« Quand on a une vipère sous les pieds, disait M. Heppenheimer, il ne faut pas attendre qu'elle vous morde, il faut l'écraser. Les députés appartiennent à une classe privilégiée et ils sont forcément les ennemis des travailleurs. Comment pourraient-ils faire une loi libérale, eux dont les intérêts sont entièrement contraires aux intérêts des travailleurs * ? )>
« Cependant, disait un délégué avec beaucoup de sens, ce qui nous démontre que la loi n'est pas aussi mauvaise pour les travailleurs qu'on veut bien le dire, c'est que les patrons ne veulent pas la reconnaître ! »
En fin de compte, l'acceptation de la loi de 1884 était repoussée par 74 voix contre 29 et 7 abstentions.
1. On retrouve dans ces paroles la méfiance instinctive du peuple contre tout ce qui est fait par les « bourgeois ». J'ai entendu, dans une réunion populaire, tenir sérieusement ce propos ; « Si M. Waldeck-Rousseau le pouvait, vous savez bien qu'il nous ferait couper le cou. » — Ce à quoi un assistant répondit : « Nous prendrions les devants ».