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CHAPITRE IV

Le syndicat des verriers de Oarmaux.

L'histoire de la fondation du syndicat de Carmaux est également intéressante.

En 1883 se forma le premier syndicat parmi les verriers de Carmaux. Son existence fut des plus éphémères, et le patron eut vite raison de cet essai d'une organisation que la loi ne reconnaissait pas encore. Les Carmausins étaient, du reste, en ce temps-là, des gens fort tranquilles, que la grande lutte entre le patronat et le salariat intéressait médiocrement. Il fallut que M. Rességuier eût la funeste idée d'aller recruter ailleurs les éléments de désordre qui manquaient à Carmaux, pour que Carmaux devint la citadelle du socialisme révolutionnaire.

En 1887, une grève ayant éclaté à Montluçon, M. Rességuier en profita pour embaucher d*excellents ouvriers* Les Montluçonnais ont en effet la réputation d*étre de très habiles verriers. Malheureusement pour le directeur de Carmaux, ils ne s'en tiennent pas à ce seul mérite et ils sont aussi justement renommés pour être d'habiles

propagandistes de l'idée révolutionnaire. Dans toutes les grèves de verriers, on rencontrera toujours des Montluçonnais, parmi les meneurs les plus intelligents et les plus exaltés. De ce point M. Rességuier ne s'inquiéta pas, tout d'abord. Il ne s'inquiéta pas davantage du dépit qu'il causait aux patrons de Montluçon, en leur enlevant leurs meilleurs ouvriers; mais, pour les décider à venir chez lui, il fut obligé de les payer plus cher. Et c'est de là que provint, pour la plus grande part, la majoration des salaires de Carmaux.

Dès 1888, les Montluçonnais embauchés à Carmaux s'essayèrent à former un syndicat. Un four était entièrement desservi par des Montluçonnais qui, naturellement, étaient syndiqués pour la plupart. M. Rességuier arrêta ce four et renvoya une centaine d'ouvriers, sans vouloir cependant avouer que l'arrêt de ce four n'était motivé que par son désir de briser le syndicat. En effet, syndiqués et non syndiqués furent victimes de la même mesure ; mais à ces derniers on donna l'argent du voyage et une somme suffisante pour vivre quelque temps loin de la verrerie; l'effervescence passée, ils devaient venir reprendre leurs postes. Un des plus emballés parmi les meneurs était M. Aucouturier. Comme il ne se trouvait point parmi les équipes du four dont on avait licencié le personnel, la direction profita de ce qu'il allait faire ses vingt-huit jours, pour lui faire entendre qu'à son retour le four serait «se * et que ce n'était pas la peine qu'il revînt. M. Aucouturier répondit qu'il voyait parfaitement à quels mobiles obéissait M. Rességuier; il voulait briser le syndicat ; mais c'était déjà chose faite,

1. Le four de verrerie a besoin d'être réparé assez fréquemment : de là des époques assez prolongées de chômage pour les ouvriers.

le syndicat n'existait plus. < Eh bien, s'il en est ainsi, n'en parlons plus, répondit M. Rességuier, serrez-moi la main. » Et de fait, après quelque temps passé à Bordeaux, M. Aucouturier revint à Carmauxetput reprendre sa place à l'usine.

Enfin, la troisième tentative de création syndicale eut lieu en 1890. Un acte de solidarité fut secrètement signé par les verriers, dont les convictions socialistes n'étaient pas douteuses, et l'on décida que cette nouvelle constitution ne serait divulguée, que lorsqu'elle aurait récolté les signatures d'un grand nombre de verriers. Mais M. Rességuier fut mis au courant de ces conciliabules, et résolut, usant du procédé dont il s'était servi en 1888, de licencier le personnel de tout un four, le four n» 5, où se trouvaient réunis, comme «par hasard, les ouvriers les plus turbulents de la verrerie. Cependant, avant de prendre cette mesure, il donna 50 francs à un ouvrier pour faire boire ses camarades et tâcher de les dissuader de former un. syndicat. Peine perdue. Il licencia alors le four et fit appeler l'un après l'autre tous les ouvriers qui y étaient occupés. Seul, M. Aucouturier ne répondit pas à l'appel de M. Rességuier. Il était monté ce jour- là à Saint-Benoit, petit village de la banlieue de Carmaux. En rentrant le soir, assez tard, il trouva devant la porte de l'usine le chef de fabrication, M. Boubal, qui l'informa que M. Rességuier l'avait fait réclamer et qu'il l'attendait dans son bureau, avec son gendre, M. MofFre, directeur en titre de la Verrerie. < Le personnel se conduit très mal à mon endroit, lui dit M. Rességuier; puis il fait de mauvais travail et la production ne s'écoule pas. » M. Aucouturier défendit ses camarades et l'idée syndicale : t Que craignait donc M. Rességuier d'un syndicat qui n'était créé que pour

réclamer runification des salaires? A Carmaux, les salaires étaient plus élevés que partout ailleurs. Ce relèvement des salaires ne devait donc pas nuire à Carmaux, mais au contraire lui être profitable, puisqu'il était nuisible aux usines concurrentes. • M. Rességuier se contenta de répondre : « Si tel est réellement votre but, revenez demain avec plusieurs de vos camarades. Nous nous entendrons. »

M . Aucouturier réunit une cinquantaine de verriers qui firent choix d'une délégation. M. Rességuier dit à cette délégation qu'il s'était opposé à la création d'un syndicat, parce qu'il n'en existait pas dans les autres verreries, mais du moment que le syndicat n'était pas institué contre sa direction, il n'avait aucun motif de ne pas le tolérer et même de ne pas le favoriser. « Si vous avez besoin d'argent, ajouta-t-il, je mets ma bourse à votre,disposition, car votre syndicat ne doit pas être bien riche. •

Et, par le fait, les ouvriers allèrent deux fois puiser à cette bourse. Chaque fois, ils reçurent 500 francs. La première somme servit à organiser une tournée de propagande. La seconde fut utilisée pour la préparation de la grève générale de la verrerie en 1891, grève qui fut très utile à l'usine de Carmaux, en lui permettant d'écouler un stock important de plusieurs millions de

bouteilles.

Cette grève générale avait pour but d'unifier les

salaires, c'est-à-dire de les hausser aux taux les plus élevés, tels que ceux qui étaient payés à Carmaux. Au congrès corporatif de Lyon de 1891, il avait été décidé que le 6 octobre au matin, une délégation présenterait au patron de chaque usine un tarif uniforme. Les considérants de cette réclamation étaient basés

sur la substitution des fours à cuves, ou à bassins, aux fours à pots, d'où résultait, pour l'usine, au dire des ouvriers, une économie des deux tiers sur le prix de revient. Quarante-deux verreries s'arrêtèrent tout d'abord; mais, dans le Nord, la pression des patrons fut si forte, en raison des conditions dans lesquelles se trouvaient constitués les engagements, que les ouvriers ne purent y résister et que, dans un intervalle de deux à huit jours, ils reprirent tous le travail. Ils étaient en effet logés à l'usine et avaient des contrats signés et des cautionnements déposés. Les grévistes de Rive-de-Gier, Montluçon, Megecoste, Saint- Galmier, Decize, Bordeaux et Carmaux tinrent bon. Mais à Carmaux la lutte entre le patronat et le salariat fut des plus courtoises. Tout se bornait à de légères réclamations, faciles à accorder. On réclamait la casse des rebuts, c'est-à-dire que les bouteilles qu'on ne payait pas aux ouvriers pour malfaçon ne fussent pas vendues, mais cassées ; on demandait encore la paye par quinzaine et enfin le chauffage, qui avait été supprimé aux nouveaux embauchés, et que les ouvriers voulaient pour tout chef de famille, ce chef de famille fût-il fils de veuve ou de parents infirmes, ou aîné d'orphelins. Tout cela était obtenu de M. Rességuier, heureux de voir cette grève bienfaisante donner à ses magasins encombrés l'occasion de se vider. Patron et syndicat tombèrent d'accord aussi pour supprimer les primes de quantités et en reverser le montant sur le salaire des fabrications les moins payées. L'un devait équivaloir à l'autre d'après M. Rességuier; mais s'il se trouvait qu'il y eût bénéfice pour le patron dans ce virement d'application des fonds, il était entendu que le bénéfice serait versé au bureau de bienfaisance.

La grève générale se termina donc à Carmaux, comme elle avait commencé... en famille.

Mais on voit assez que cette entente entre la direction et le syndicat n'était que de circonstance. Les intérêts se trouvaient accidentellement d'accord. L'institution syndicale, telle qu'elle était comprise par les meneurs, n'en demeurait pas moins redoutable.

Nulle part le syndicat n'est aussi puissant, nulle part son influence n'est aussi considérable que dans l'industrie verrière.

On admet généralement, dans les verreries, que le souffleur est chef de son équipe. Et l'on a raison. Les ouvriers sont extrêmement sévères entre eux et ils usent largement, pour ne pas dire qu'ils abusent, de l'autorité qu'on leur donne sur leurs camarades. L'équipe se compose du souffleur, du grand garçon et du gamin, et, par extension, du porteur. Mais le porteur n'est qu'un sen'iteur peu habile et dont le travail est pour ainsi dire machinal : prendre les cannes encore chaudes et attendre qu'elles se refroidissent pour enlever le verre iigé à leur extrémité, porter au four à recuire, au moyen des sabots où leur fond s'emboîte, les bouteilles terminées, et rapporter les cannes refroidies, telle est toute son occupation. Il se tient au bas de l'estrade, pendant que, sur l'estrade, près de l'ouvreau du four, sur la place, selon le terme de métier, travaille l'équipe proprement dite ; il n'en est que le serviteur. Et si, au moment des pauses , ou repos*, on ne le faisait monter

1. La journée est, en principe, de huit heures; mais dans ce temps sont comprises deux pauses de vingt minutes chacune.

quelques instants sur Testrade pour prendre la fonction du gamin, pendant que le gamin prend celle du grand garçon et le grand garçon celle du souffleur, le porteur resterait toute sa vie porteur et pourrait être facilement remplacé par le premier enfant un peu dégourdi que Ton enrôlerait au hasard. A proprement parler, l'équipe ne se compose donc que des trois ouvriers qui se tiennent sur Testrade, et dont la combinaison et la concordance d'efforts produit une bouteille, depuis le puisage du verre dans le bassin jusqu'au sertissage du goulot.

Or, cette équipe est solidaire. C'est à elle, prise en bloc, que le nombre des bouteilles réussies est compté, et que le nombre des rebuts est soustrait. Sur cette somme commune, chacun est payé suivant son grade, le souffleur 1 fr. 80 par cent de bouteilles, par exemple, le grand garçon 1 franc et le gamin fr. 65. Comme la moyenne de la fabrication est dp 550 bouteilles par jour pour une équipe, on voit que le souffleur peut gagner, dans sa journée qui est de 7 heures 20 minutes, 9 fr. 90, le grand garçon 5 fr. 50, et le gamin 3 fr. 60.

Mais si le gamin n'est pas assez rapide dans son travail, ou si le grand garçon, par sa lenteur, laisse le verre prendre trop de consistance, autant de bouteilles manquées, autant de rebuts : c'est grâce à cette solidarité que les syndicats verriers sont devenus si puissants. Là, en effet, le syndicat est, de fait, obligatoire. Que le grand garçon refuse de se syndiquer, le souffleur ira immédiatement trouver le patron et lui dira que son

4^endant les pauses^ Touvrier de poste inférieur, dans Téquipe, s'évertue, pour sa satisfaction personnelle, à faire le travail de rouvrier qui lui est immédiatement supérieur. C'est une manière d'étudier «t d'exercer ses aptitudes à monter en grade.

grand garçon est un mauvais ouvrier et qu'il ne peut continuer à travailler avec lui. Le patron n'hésitera pas à donner satisfaction au souffleur; il sait que s'il s'obstinait à lui refuser cette satisfaction, le travail de l'équipe s'en ressentirait; il n'essaiera même pas de placer le garçon ailleurs, pas plus que le garçon luimême n'hésitera à s'en aller. Il ne trouverait pas un seul souffleur dans l'usine qui voulût l'employer. Le grand garçon quittera donc le pays, croyant qu'ailleurs les tyrannies syndicales n'existent pas ou que du moins elles lui feront grâce. C'est une erreur qu'il ne tardera pas à perdre, et, de guerre lasse, il se syndiquera. C'est ainsi que l'on peut expliquer que, sur 42000 verriers en France, il y a 10 000 syndiqués. Et encore les 2000 qui ne sont pas syndiqués le sont-ils peut-être secrètement pour la plupart; ou bien ce sont parfois des < renégats » indignes de pénétrer dans un syndicat, ou encore des étrangers, des Allemands, ou des Italiens.

D'autre part, il existe une certaine tolérance dans la discipline des verreries. Le verrier s'absente facilement et ne doit compte à personne de ces absences; il ne vient à son travail que lorsqu'il y est disposé, son absence n'étant pas préjudiciable à la bonne marche de l'usine. Il y a toujours, dans les équipes, des ouvriers tout prêts à remplacer les manquants. Or, le syndicat a profité de cette discipline large de l'usine pour tâcher d'y opposer la sienne. La direction que le patron semblait abandonner à l'initiative de ses chefs d'équipe, le syndicat a tenté de l'accaparer. Ce ne fut plus alors la vigilance intéressée du chef d'équipe qui s'exerça sur le travail de l'usine, mais le despotisme jaloux de la chambre syndicale.

Autre cause de l'influence prise par le syndicat :

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l'ouvrier verrier, qui ne travaille effectivement que 7 h, 20 par jour, a beaucoup de temps libre, qu'il emploie au café, à parler politique et à lire les journaux les plus révolutionnaires. Il n'est pas comme le mineur qui a sa maisonnette et un enclos où il fait du jardinage. Le verrier est un citadin, habitant en général près de l'usine, parce qu'un long trajet pendant les froides nuits d'hiver n'aurait rien d'attrayant, ni de propice à la santé. Il est rare de rencontrer un verrier propriétaire de la maison qu'il occupe. Il n'est pas € chez lui », il loge c en appartement ». Et sa seule, son unique distraction, pourrait-on dire, est le Café. On comprend que des ouvriers de ce genre font de merveilleux politiciens, discutant sur tout et à tout propos, s'exerçant à la parole et en abusant. Ajoutons à cela que le verrier est forcé, à cause de la chaleur brûlante de la bouche du four près de laquelle il travaille, de beaucoup boire et de relever ou de reinplacer l'eau par de l'alcool, du pippermintet du café. Et puis, comme sa profession, qui n'exige pas un travail musculaire énorme, nécessite en revanche un travail fatigant, énervant, exaspérant par sa rapidité, il se trouve que le verrier quitte sa place avec le seul désir de rester assis à une table de café, pour boire et discourir. Quelquefois il ira bien à la pêche à la ligne, mais les longues promenades l'effraient. Bester tranquille est tout son désir, boire est un besoin, discuter un plaisir. Ne croyez pas cependant qu'il profitera de ses longs loisirs pour s'instruire; non, il est trop énervé pour faire un travail suivi. Le verrier ne connaît pas les questions qui devraient l'intéresser par-dessus toutes, les questions professionnelles ; il ne se rend pas compte de la marche de l'usine, de la situation financière de son patron, ni

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des revendications raisonnables qu'il pourrait formuler. Veut-on savoir quelle est la grande distraction hebdomadaire des verriers de Carmaux? Chaque dimanche, à midi, commence un repos de seize heures, en vertu d'un roulement, dont le but est de ne pas faire travailler toujours de nuit la même brigade. Pendant ce repos, tous les ouvriers de l'usine Sainte-Clotilde sont donc libres en même temps, et le syndicat en profite pour les assembler en réunion plénière. Ces réunions sont fréquentées par tous les verriers, qui viennent passer toute leur après-midi de chaque dimanche, quelquefois à discuter leurs intérêts professionnels, le plus souvent à parler politique. On pourrait compter ceux qui font défaut à ces réunions lorsque la verdure des grands bois voisins engagerait les ouvriers anémiés à aller respirer Tair pur de la campagne.

C'est ainsi que le syndicat est tout-puissant,' et que les verriers sont sous ce rapport très solidement constitués. Aussi les grèves qui éclatent dans les centres industriels où se trouvent des verreries ont-elles toujours été encouragées, soutenues et dirigées par les verriers. Je ne citerai pour exemple que la grève des métallurgistes de Rive-de-Gier et la grève des mineurs de Carmaux.

Dans l'atelier de verrerie, où la tolérance est grande, le syndicat a vite pris le plus grand ascendant sur les ouvriers. Il a voulu tout diriger à son gré, jusqu'au jour où le patron s'est enfin révolté et l'a brisé.

Je me rappelle le mot que me rapportait M. Martel, fondé de pouvoir de M. Deriard, à la verrerie Richarme,

à Rive-de-Gier : « Les ouvriers ne cessaient de dire aux contremaîtres : t Vous nous renverriez bien, si vous € l'osiez ; mais vous savez trop bien que, si vous le fai- € siez, les outils tomberaient, > Et M. Vinay, administrateur de la Verrerie aux verriers, l'un des plus exaltés meneurs de grèves de Rive-de-Gier, me disait au même sujet : c Nous en étions arrivés au point que, dans l'usine, le patron ne pouvait plus rien et le syndicat était tout. » Et il ajoutait cette pénible confidence : «Avant d'être patron, je ne savais pas que cela fût ainsi ; mais maintenant je vois bien qu'il faut une direction et de la discipline ; sans quoi une usine est perdue. »

Dans la verrerie coopérative de Saint-Etienne, des difficultés provinrent également du manque de discipline de l'usine. Le premier jour, les ouvriers dansaient sur leurs places, en disant que maintenant ils n'avaient plus besoin de travailler, qu'ils étaient chez eux. M. Courtot, dès sa prise de possession de la direction, fut obligé de prononcer deux ou trois renvois. Les autres verriers se tinrent pour avertis; l'ordre fut rétabli.

Enfin on n'a pas oublié ce qui se passa à la création de l'usine d'Albi, où les administrateurs furent obligés de chasser quatre ouvriers révoltés contre leur autorité. — On ne voit donc pas comment et pourquoi les patrons supporteraient l'indiscipline que les coopérateurs n'admettent pas chez eux.

Enfin le syndicat exerce même son influence sur la limitation de la production. Il est interdit à tout ouvrier de fabriquer plus de bouteilles que le nombre indiqué

par le syndicat; et, aux congrès des verriers, on entend des discussions assez vives entre les différentes usines qui se reprochent une fabrication trop intensive. Dans le congrès de 1895, nous en avons l'écho : M. Grandjean demande pourquoi la verrerie de Pont-de-Vivaux produit 620 bouteilles (par journée de verrier), tandis que Tusine qu'il représente n'en produit que 580. M. Bonnardel indique que son usine ne fait pas 500 bouteilles. M. Charpentier demande au congrès de voter une réduction successive et de protester contre la surproduction. M. Bertrand explique la manière dont le patron de Pont-de-Vivaux veut organiser le travail; celui-ci propose à ses meilleurs ouvriers des places doubles et il promet pour le début un traitement mensuel de 250 francs; mais une fois la chose acceptée par les ouvriers, les 250 francs ne tarderaient pas à descendre à 200 et peut-être à moins, et les verriers se trouveraient avoir le même salaire qu'aujourd'hui, tout en ayant un double travail et en privant leurs camarades de la faculté de gagner leur vie. Aussi le congrès déclare-t-il traîtres à leurs camarades et dignes du mépris de tous, ceux qui accepteraient les conditions patronales. L'intérêt du patron est de fabriquer le plus de marchandises possible, dans le même temps donné. Que le travail soit abondant ou non, son four chauffe avec la même ardeur, entraîne les mêmes frais. L'intérêt de chaque ouvrier pris individuellement serait aussi de produire le plus possible. Mais l'intérêt de la collectivité est de limiter la production. Le syndicat joue pour elle le rôle d'un volant modérateur. Malgré la production réglée, à Carmaux les souffleurs trouvaient encore le moyen de gagner des journées de 9 à 10 francs. Mais arrivé à la limite marquée par le syndicat, le verrier s'arrête, car

tout ce qu'il gagne à partir de ce moment doit revenir à la caisse du syndicat, et le souffleur se soucie fort peu de grossir cette caisse au profit des paresseux et des incapables de sa corporation.

Le syndicat de Carmaux n'existe plus, il n'existe plus du moins que d'une façon occulte et il ne compte plus qu'un nombre fort minime d'adhérents. Tous les éléments actifs du syndicat se sont donné rendez-vous dans la Verrerie ouvrière d'Albi. C'est là une des causes de la dislocation du syndicat. Une autre cause provient évidemment de l'hostilité qui s'est manifestée dans la direction de la verrerie de Carmaux, à l'égard de toute renaissance de l'esprit syndical chez les ouvriers de l'usine.

Dans les quatre types de syndicats que nous venons de décrire rapidement, nous nous sommes efforcé de montrer l'action corporative, défensive des intérêts professionnels. On aurait tort de croire cependant que seules les questions de défense du salaire et de l'amélioration des conditions du travail soient des raisons suffisantes pour amener les travailleurs à l'organisation corporative. Les syndiqués demandent en outre que des avantages immédiats, patents, leur soient fournis par le syndicat. C'est ce qu'ont si bien compris les Unions anglais et les associations des autres pays. Partout des caisses de secours aux chômeurs, aux malades, des secours de voyage, des secours d'invalidité, des caisses de retraites ont été établies.

Reste le rôle moral du syndicat :

« Pour remplir le noble rôle d'éducateur> disait M. Besse,

président du syndicat des employés de Lyon, les syndicats ont besoin d'une direction sage, expérimentée et pacifique. Ce ne sont pas des réformes hâtivement décidées, brusquement appliquées, qui peuvent modifier Fesprit des groupements ouvriers, dans le sens de cet idéal de paix et de travail, qui a été celui du législateur de 1884.

« Pour développer ces idées, pour leur donner plus de force et de cohésion, est-il un meilleur moyen que de faire souvent, du siège du syndicat, un lieu de réunion pour la famille, d*y rassembler tous ses membres, aussi bien pour l'étude que pour les distractions. Nous croyons voir une timide manifestation de cette tendance dans les fêtes auxquelles de nombreuses associations, l'Association des employés de Lyon par exemple, convient leurs membres avec leurs familles. En augmentant insensiblement le nombre de ces jours de fête, qui perdraient ainsi leur caractère de trop grande solennité, le syndicat deviendrait peu à peu une réunion familiale, tout en restant une assemblée d'étude et de grave discussion. La présence plus fréquente des femmes aux travaux et aux délassements de leurs maris détruirait cette méfiance instinctive que beaucoup d'entre elles conservent à l'endroit du syndicat, cause de bien des veillées solitaires, au coin du foyer conjugal.

« Ce que chez de nombreux travailleurs on est tenté de prendre pour de l'indifTérence sociale, n'est le plus souvent que l'impossibilité de concilier les devoirs de père et d'époux avec ceux de soldat de l'armée du travail. Ils n'ont pas trop de leurs loisirs pour les consacrer à leurs familles. Eh bien! lorsque le syndicat aura fréquemment ouvert ses portes à tous, lorsqu'il ne sera plus pour la femme et les enfants un lieu inaccessible et

quelque peu mystérieux, lorsqu'il les attirera au contraire par des causeries familières, des séances de musique... ces prétendus indifférents s'empresseront d'apporter à leurs frères de travail l'appoint de leur nombre et de leur activité, car ils auront la conviction de pourvoir en même temps à l'instruction ou au délassement des êtres qui leur sont chers.

c Resserrer les liens de la famille sera une tâche facile pour les syndicats; mais ils ont un rôle plus délicat et plus difficile à remplir, celui d'enseigner aux travailleurs la véritable ligne de conduite à tenir visà-vis des patrons, de s'efforcer à détruire de part et d'autre cette méfiance, cette animosité, cause de bien des luttes, où, en dépit de la justice et de l'équité, l'avantage reste au plus fort. Ils devront persuader aux travailleurs que le patron n'est pas a priori un ennemi, qu'en s'adressant pacifiquement à lui, soit directement, soit par l'intermédiaire du syndicat, ils ont plus de chances d'obtenir satisfaction qu'en levant brusquement le drapeau de la grève. Et quand les patrons verront les syndicats animés de dispositions plus conciliantes à leur égard, ils ne craindront plus de s'intéresser à leurs travaux et au but d'éducation sociale qu'ils poursuivent. Sûrs de ne pas être mal accueillis , ils viendront discuter les réclamations des ouvriers.

c Une telle collaboration paraîtra peut-être impossible à obtenir. Elle est pourtant déjà appliquée et c'est sa généralisation que nous désirons. Ce n'est pas aux syndicats mixtes que nous entendons par là faire allusion, car l'expérience a démontré que le travailleur est fatalement porté à les considérer comme un prolonge-

ment de Fatelier, toujours sous la férule patronale. Le rôle des patrons à Tégard des syndicats doit être uniquement consultatif, sans qu'ils puissent s'immiscer dans l'administration. L'Union des employés de commerce de Lyon a pu expérimenter et apprécier les avantages d'une institution conçue dans cet esprit. Parallèlement au conseil d'administration, mais entièrement distinct, existe un conseil supérieur composé en nombre égal de patrons et d'ouvriers. Il se borne à étudier et à préparer les réformes sociales et à résoudre des questions intéressant la profession, et patrons et ouvriers y apportent un égal esprit de concorde. Vn étranger qui pénétrerait dans la salle de réunion du comité supérieur, à voir la bonne entente et même la cordialité qui règne entre tous les interlocuteurs au cours d'une discussion, serait surpris d'apprendre qu'il y a là autant de patrons que d'ouvriers. »

Je me souviens, disait d'autre part M. de Rousiers, de l'accent de légitime fierté avec lequel M. Eli Bloor, un magistrat verrier de Birmingham, me racontait en 1893, comment depuis plusieurs années son Union était parvenue à prévenir les grèves. Chaque fois, disait-il, qu'une difficulté s'élève entre les patrons et nous, nous constituons spontanément un comité mixte et, une fois entrés en séance, nous nous disons : t Maintenant l'affaire est entre nos mains ; il dépend de nous que tous nos camarades soient privés de leur travail et de leur salaire pendant des semaines et des mois, peut-être; il dépend de nous que l'industrie qui nous fait vivre coure pendant la même période un grave danger. Si nous parvenons à nous entendre, nous éviterons ce malheur. Eh bien! ne nous séparons pas avant d'être arrxcès à nous

SYNDICATS OUVRIERS. i'

entendre I Et depuis vingt-cinq ans, — ajoutait-il d*un air triomphant, — nous y avons toujours réussi! »

Quel plus beau rôle pour le syndicat que le rôle de conciliateur!

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