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FERMETURE DE LA BOURSE DU TRAVAIL

Au commencement de juin 1893, le Bulletin municipal contenait l'information suivante, qui était affichée en môme temps à la Bourse du travail :

« Le préfet de la Seine

« Informe les syndicats qui n'ont pas encore satisfait aux prescriptions de Tarlicle 4 * de la loi du 21 mars 1884, qu'un délai d'un mois à dater du 5 juin courant, leur est imparti, pour régulariser leur situation.

« Passé ce délai, les syndicats qui n'auraient pas opéré le dépôt de leurs statuts avec l'indication du nom des personnes qui, à un titre quelconque, sont chargées de leur administration ou de leur direction, ne sauraient continuer à jouir du bénéfice de leur installation dans la Bourse du travail. « Paris, le 2 juin 1893.

« POUBBLLB. »

Sur 270 syndicats qui se trouvaient à la Bourse du travail, 150 s'étaient conformés à la loi. Ce fait ne les empêcha pas de se solidariser avec les syndicats réfractaires, contre ce qu'ils appelèrent un pittentat gouvernemental.

Le comité général y répondit par le manifeste suivant :

En présence de l'affiche préfectorale.

Le comité général de la Bourse du travail invite tous les citoyens, appartenant par leur organisation syndicale à la Bourse du travail, à se rendre solidaires pour défendre la liberté d'association violentée, et à considérer l'ultimatum signé « Poubelle » comme nul et non avenu.

Si un seul syndicat, ajoutait M. Rossignol, est expulsé de la Bourse, tous les syndicats feront cause commune et quitteront la Bourse avec lui.

1. Les fondateurs de tout syndicat professionnel devront déposer les statuts et les noms de ceux qui, à un titre quelconque, seront chargés de l'administration et de la direction.

D'autre part, M. Vaillant faisait adopter par le conseil

municipal, dans sa séance du 7 juin, la proposition suivante :

« Le Conseil « Considérant

« Que c'est à bon droit que la classe ouvrière n'a pas à accepter les mesures policières de Tarticle 4 de la loi de 1884;

« Que d'ailleurs, aucun ministère jusqu'ici, si réactionnaire fût-il, n'avait cru pouvoir imposer ces mesures de police;

« Qu'en menaçant les syndicats qui ne s'y soumettent pas, d'exclusion de la Bourse du travail, le préfet de la Seine contredit tous les dires et actes gouvernementaux aussi bien qu'administratifs, qui ont autorisé, approuvé la création et le fonctionnement de la Bourse du travail dans les conditions actuelles ;

«• Que, d'ailleurs, ces menaces sont le commencement de la campagne annoncée par le gouvernement contre le socialisme et la classe ouvrière, le début de mesures de proscription politique; « Qu'il importe que, fidèle à son mandat, le conseil s'oppose, avec le peuple de Paris, à l'intrigue réactionnaire gouvernementale qui compromet la République et l'avilit;

« Considérant la décision unanime des délégués des syndicats réunis le 5 juin en comité général, de rester solidaires les uns des autres, de repousser l'immixtion de la police et de ne tenir aucun compte des menaces préfectorales ;

« AfBrme sa volonté de maintenir les syndicats dans une liberté entière à la Bourse du travail;

u Félicite le comité général de la Bourse du travail et les délégués des syndicats, de la décision par laquelle ils ont solidarisé leur sort et leur résistance aux menaces de la préfecture de la Seine ;

« Et déclare qu'il se joindra à eux de tous ses efforts et de toute son action, pour défendre, contre la réaction gouvernementale et administrative, l'existence et la liberté des syndicats ouvriers et de la Bourse du travail.

« Il fait appel à l'intervention du Parlement et il demande d'établir par une loi la liberté syndicale, dégagée des entraves administratives et policières de la loi de 1884 et d'abroger sans délai l'article 4 de cette loi.

« Vaillant, Chauvièbe, Berthaut, Faillet, Wbber, Chausse, Pigau, Cadheau, Paul Brousse, Prudent- Dervillibrs, Brard, Réties. »

Enfin le 42 juin avait lieu, à la Bourse, une réunion privée, réunion anniversaire de l'ouverture de la Bourse centrale. Huit mille personnes y assistaient.

« Que le gouvernement nous poursuive, dit M. Groussier; nous serions très heureux de voir poursuivre le grand nombre de syndicats qui n'ont pas reconnu la loi. Il y a douze ou quinze administrateurs par syndicat; ce serait curieux de les voir tous passer en police correctionnelle. »

« Nous touchons, dit M. Caumeau, à la fin d'un drame entre le prolétariat et la bourgeoisie. Il faudra que ceux qui ont volé rendent des comptes à ceux qui ont été volés. Nous sommes ici par la force de la Révolution, et nous n'en sortirons que pour flanquer des coups de pied dans le derrière des bourgeois. »

€ Comme nous avons cette chance, dit M. Foucher, que les gouvernants s'occupent de nous, c'est une preuve que nous valons quelque chose. La Bourse du travail nous donne une force si considérable que le gouvernement tremble. »

€ La maison esta nous, ajoute M. Picau, ce sont nos deniers qui l'ont payée. — J'espère que nous serons tous assez nombreux pour répondre, lorsque la force armée viendra pour nous chasser d'ici. »

t Voilà qu'une espèce de bouffi, qu'on a fait ministre, dit encore M. AUemane, se permet de nous menacer. Que le 5 juillet pas un de nous ne manque à son syndicat, et, si les caponneaux qui ne savent menacer que derrière les régiments, la police et les gendarmes, les polissons qui sont ministres d'une République

qui ne mérite que ces ministres-là, si ces polissons veulent toucher au peuple, gare là-dessous, ça brûlera! »

Le gouvernement commença par refuser son autorisation à un supplément de crédit de 25 000 francs voté par le conseil municipal, puis il engagea des poursuites judiciaires contre les membres de la commission executive de la Bourse.

Ceux-ci, trompés par ces actes, crurent que le gouvernement avait abandonné son idée de fermer la Bourse et d'en expulser les syndicats. Ils se trompaient. Le 6 juillet, dans l'après-midi, des agents en bourgeois et d'autres en tenue envahissaient le péristyle du monument et s'emparaient de la grande salle, sous les ordres d'un commissaire ceint de son écharpe.

Il y avait alors fort peu de syndiqués. MM. Lhermite, Baume et Léon Martin se trouvèrent seuls présents.

M. Lhermite, abordant le chef de la police municipale, M. Gaillot, lui demanda ce qu'il faisait là avec ses agents. « Je suis, ajoutait M. Lhermite, l'un des secrétaires de la Bourse, et, à ce titre, j'ai un mandat, comme vous-même pouvez en avoir un. En conséquence, j'ai le droit de vous demander des explications. »

< J'ai ordre du gouvernement, répondit M. Gaillot, de m'emparer de la Bourse centrale et de son annexe. Quittez la Bourse tranquillement. C'est ce que vous avez de mieux à faire. »

Les papiers sont emportés dans une voiture, pendant que le 29® chasseurs à pied se range devant la façade de la Bourse. Les représentants de vingt-et-un syndicats

sont expulsés par M, Clément, commissaire aux délégations, et s'en vont sans grandes protestations, sauf M. Guérard, qui depuis le 21 juin 1893, s'est mis en règle avec la loi.

Et la conversation suivante s'engage :

ft Comme vous le voyez, monsieur le commissaire, nous avons la légalité et le droit.

— Je me moque du Droit et de la Loi, répond M. Clément, j'ai des ordres précis et je les exécute.

— Je sais que les commissaires de police, comme tous les policiers, n'obéissent qu'à l'illégalité. — Mais au moins puis-je laisser quelqu'un pour garder mon coffre-fort?

— C'est inutile. La Bourse sera gardée.

— Oui, par la police, et avec les procédés que nous lui connaissons, nous avons quelques raisons de craindre que l'on nous vole.

-— Pour l'amour du bon Dieu, taisez-vous!

— Je ne connais pas le bon Dieu !

— Pour l'amour de tout ce que vous voudrez, taisezvous! »

Enfin M. Guérard se retire en emportant ses papiers.

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