VI. — L'antimilitarisme
Au congrès de la fédération des Bourses qui se tint à Paris pendant l'Exposition de 1900, les syndicaux révolutionnaires avaient étudié les moyens à employer pour arriver à supprimer l'intervention de l'armée dans les grèves ou à neutraliser son action. Le moyen que l'on préconisa fut que chaque Bourse fît connaître aux autres Bourses ceux de ses membres que le recrutement plaçait chez elles, et les mît sous leur protection. Ces soldats, obligés de subir Vencasemement, suivirent les cours professionnels des Bourses, ainsi que cela existait déjà dans certaines Bourses du travail, à Toulouse notamment, où 50 soldats suivaient les cours et assistaient aux fêtes corporatives. A la suite des cours et au milieu des fêtes, une propagande antimilitariste intense pouvait être organisée. Un second moyen consistait à imiter les catholiques, initiateurs de l'œuvre du sou du soldat.
Au congrès corporatif de Lyon, qui s'est tenu en septembre 1901, il a été rendu compte de l'efficacité de cette propagande ouvrière. A Montpellier, disait le citoyen Niel, chaque jour, 8 ou 10 soldats viennent s'entretenir avec nous et lire les livres et les brochures que nous mettons à leur disposition. A ceux qui ont appartenu à un syndicat, nous accordons la remise des
timbres nécessaires à leur correspondance. Des conférences sont faites par les camarades, dans le but d'enseigner à ces jeunes citoyens leur devoir, en cas de conflit entre le capital et le travail.
A Bourges, dit le citoyen Hervier, une cinquantaine de soldats sont inscrits à un cercle créé par la Bourse du travail, des timbres leur sont donnés ainsi que, de temps à autre, une somme de trois francs pour leurs menus plaisirs.
Dans la plupart des syndicats importants, le sou du soldat avait été organisé en faveur des * travailleurs momentanément revêtus de la livrée d'esclave de la bourgeoisie ». Le plus souvent c'était une pièce de cinq francs qui était envoyée à chaque soldat, tous les trois mois, par le syndicat auquel il était adhérent. La caisse du sou du soldat devait également servir de caisse pour les insoumis. < A ceux-là, dit M. Delesalle, dans les Temps Nouveaux du 5 octobre 1901, les syndicats doivent venir en aide. La question est très importante et peut être, pour un avenir plus prochain qu'on ne le croit, très grosse de conséquences. »
Mieux que des paroles, les faits qui se sont passés aux manœuvres de 1901 ont montré combien, en une année, la propagande antimilitariste avait été efficace.
« Ça craque, dit M. Delesalle (Temps Nouveaux, du 21 septembre). Les soldats semblent commencer à prendre conscience du rôle abject qu'on leur fait jouer. Ces jours-ci, tout un bataillon du .SS^ de ligne a levé la crosse en l'air et refusé d'exécuter les ordres d'un certain marquis d'Aubigny, colonel de son état.
« Ce colonel s'était réfugié dans une ferme avec les offî-
cierSy pendant un violent orage, laissant ses hommes sous la pluie. Aussitôt ce fut un hurlement général de cris divers, suivis immédiatement du chant de la Carmagnole et de l'Internationale, Le spectacle était magnifique. Le colonel resta atterré, n'osant faire un pas en avant... Alors les hommes prirent leurs sacs et leurs fusils et presque tout le régiment — douze ou quinze cents hommes au moins — s'en alla en chantant, abandonnant là ses chefs... Aucun homme n'a été puni ou inquiété pour cet acte de rébellion en masse ! >
Au 99" de ligne, à Grenoble, la 15® compagnie, sous le commandement d'un adjudant, dut faire du pas gymnastique pendant trois quarts d'heure (?). — c Les malheureux, n'en pouvant plus, s'arrêtèrent d'un commun accord et ne voulurent plus bouger...; puis ils crièrent : A bas l'armée ! Vive la Sociale ! et entonnèrent la Carmagnole. >
Le 101® de ligne, en garnison à Dreux, effectuait une marche, quand un orage survint pendant une halte. Les officiers avaient été déjeuner au village voisin. Quand ils revinrent, les soldats, furieux d'avoir été trempés jusqu'aux os, les accueillirent par les cris suivants : < A bas l'armée! Démission! démission! A l'eau! Vive la Sociale! Vive André! > Et lorsque la colonne reprit sa marche,ce fut an chant de \B.Carmagnole et de V Internationale.
A Marseille, autre histoire. Lorsque les réservistes du 141*' eurent été libérés, ils se rendirent en masse devant le cercle des officiers et se livrèrent à une manifestation hostile, sifflant et huant ceux qui se montraient au balcon, les qualifiant des épithètes d'assassins, de bandits. Puis, ils se rendirent devant la demeure du colonel Couilleau et recommencèrent leur manifestation.
Enfin, à Saint-Étienne, le régiment du colonel d'Aubigny rentre des manoeuvres. Les révolutionnaires de
la ville l'attendent à l'entrée de la ville et c'est au chant de la Carmagnole et de V Internationale poussé par iO 000 hotnmes que le régiment défile. Les simples soldats sont applaudis, pendant que chaque officier est accueilli par des huées et à coups de sifflets à roulette. Une femme du peuple se détache, tenant son enfant dans les bras, elle se campe en face du cheval du lieutenant-colonel et crache au visage de l'officier en montrant son enfant et criant : « Cochon ! en voilà un que tu n'auras pas! »
Ces « incidents », dit M. Delesalle, sont d'excellents signes avant-coureurs!
Le rédacteur des Temps Nouveatix conclut que l'armée est bien détraquée et que les dirigeants n'ont que le temps de constituer une armée de rengagés, s'ils ne veulent pas voir l'appui de leur force éclater dans leurs mains.