Charles Gide, Conférence sur le contrat de travail
les couvreurs, les fîlateurs, les tailleurs et les couturières ont trois mois de morte-saison.
Il faut donc que les ouvriers aient déjà une situation qui les mette à Fabri du besoin, pour qu'ils puissent tranquillement s'organiser sous la forme corporative et réclamer l'amélioration de leur sort. Les ouvriers anglais sont les mieux payés d'Europe, et l'on admire leur savante tactique et leurs puissantes Unions. Les rêves des songe-creux les émeuvent médiocrement et l'espoir d'une société chimérique et lointaine, faite d'égalité et de dévouement universel, ne les écarte pas de leur but immédiat qui est la hausse du salaire et le relèvement de la dignité humaine.
Les syndicats sont devenus souvent, par leur intransigeance et leur ardeur belliqueuse, la terreur des patrons, qui cherchent alors à en empêcher l'éclosion, chassent impitoyablement de leur usine ceux qui en font partie, et n'hésitent pas à déclarer la grève patronale (le lock ont), si le syndicat réussit à se constituer, pour réduire à merci leurs turbulents ouvriers.
A la Chambre, le 17 mai 1889, M. Bovier-Lapierre lisait une délibération de la Chambre syndicale des tisseurs lyonnais, montrant qu'à Vizille, une Chambre syndicale des tisseurs dut se dissoudre, pour éviter que tous ses membres ne fussent congédiés. Et il ajoutait :
« A Voiron, Voirans, Bourgoin, les mêmes faits se sont produits. Dans la région de la Tour-du-Pin, où les tisseurs travaillent chez eux, les contre-maîtres ne donnent du travail qu'à la condition, pour chaque ouvrier, de remettre son livret syndical. Dans le Rhône, à l'Arbresle, Bessenay, Saint-Laurent-de-Chamousset, Pontcharra. Tarare, les ouvriers ont eu à supporter les mêmes vexations et ont été obligés d'abandonner les
Chambres syndicales qu'ils avaient formées, et qui, depuis, ont complètement disparu. »
A la même séance, M. Basly disait :
< J'ai vu des patrons métallurgistes fermer leurs établissements et les rouvrir, quelques jours après, en disant aux ouvriers : c Vous rentrerez, mais à la condi- « tion que vous nous donnerez vos livrets de la Chambre € syndicale. »
< Voici pis encore : Les patrons avaient consenti un dédit de 10 000 francs pour celui qui aurait réoccupé le secrétaire général de la Chambre syndicale, qui en avait été l'organisateur. On ne poursuivit pas les patrons.
< Près de Valenciennes encore, j'ai vu M. V..., après avoir fermé son atelier, ne réoccuper ses ouvriers qu'à cette condition, de lui remettre les livrets de la Chambre syndicale, pour les brûler ensuite au milieu de la cour.
« J'ai reçu une lettre de mineurs du bassin de la Motte (Isère), qui dit qu'on a donné- la quinzaine à 6 ouvriers appartenant au syndicat, dont le vice-président, deux trésoriers et les autres administrateurs. »
L'exemple seul de l'Angleterre aurait dû cependant prouver au patronat que les syndicats sont surtout agressifs et remuants à leur début et qu'il était de l'intérêt même des patrons d'abréger la période d'organisation de cette force nouvelle, de « l'éclairer, de lui donner des gages de bonne volonté, de façon qu'en travaillant pour les ouvriers, elle ne travaillât pas contre l'industrie et le capital, dont ils vivent eux-mêmes ».,Peu à peu, à mesure que les syndicats prennent de la force, ils s'assagissent et se préoccupent beaucoup moins d'agacer
le patron, que d'augmenter les salaires et améliorer la situation économique des ouvriers.
Les ouvriers anglais ont été turbulents et révolutionnaires pendant toute la période de fondation du Trade- Unionisme (c'est-à-dire de 1820 à 1842). Ce mouvement d'effervescence anarchiste, né sous l'influence des idées communistes de Robert Owen, atteignit son maximum d'intensité en 1833-1834. Le prolétariat anglais réclamait alors tout simplement la journée de huit heures, la suppression du patronat et la nationalisation de la terre, et menaçait de déclarer la grève générale (déjà!) pour réaliser ces aspirations.
Pendant la première moitié du xix^ siècle *, l'histoire du travail est caractérisée par les meurtres, les incendies, les pillages, les bris de métiers et les plus graves désordres. Cette période barbare correspond chez nos voisins à l'état qu'on peut appeler chaotique des classes ouvrières. L'industrie ne commence à bénificier des bienfaits de la civilisation, que le jour, où les Trade- Unions, reconnus et solidement établis, organisent les forces et la représentation du travail. Ce jour-là, MM. Kettle et Mun délia n'hésitent pas à accepter cette rep^'ésentation du travail, pour l'appliquer à la solution pacifique des conflits collectifs entre patrons et ouvriers, par l'institution de comités libres et permanents de conciliation et d'arbitrage.
Sans être obligé d'aller observer en Angleterre le mode de cette évolution, il ne manque pas d'exemple, en France même, de syndicats, révolutionnaires d'abord, lorsqu'ils étaient faibles et impuissants, devenus paci-
1. Voir à ce sujet la brochure de M. Ed. Lozé, La conciliation et Varbitrage dans le bassin houiller du Nord et du Pas-de-Calais, Berger-Levrault, édit.
fiques quand ils ont vu que les grèves incessantes et inconsidérées étaient de dangereux moyens d'action, dont le patron avait à souffrir, mais dont l'ouvrier souffrait parfois davantage.
De plus en plus, la devise des syndicats bien organisés est devenue celle-ci : c Si vis pacem, para hélium ». Il n'est plus question de faire une guerre sans merci, dont les deux adversaires ont toujours à souffrir, même dans la victoire; il n'est plus question que d'une paix armée, qui impose le respect et la crainte au patron, qu'il se gardera bien de troubler par des vexations inutiles ou des résistances injustifiées, et que le syndicat ouvrier respectera non moins facilement, parce qu'il n'a nulle envie de dilapider sa caisse dans un but hasardeux.
Lorsque le syndicat est puissant, que sa caisse est bien alimentée, le patron ne s'exposera pas à laisser déclarer une grève, dont le succès ne serait pas nécessairement en sa faveur. Il cédera à ses ouvriers, sur les points sur lesquels il pourra raisonnablement céder. Et si, d'autre part, les ouvriers demandent plus qu'il ne peut leur accorder, ceux-ci s'apercevront bientôt, au refus catégorique qui leur sera opposé, que leurs prétentions sont excessives, et alors, plutôt que de détruire la prospérité du syndicat, plutôt que de disperser en pure perte les ressources de leur caisse, ils n'insisteront pas. De telle sorte que cette puissance du syndicat aura une influence heureuse et qu'elle évitera une guerre désastreuse, en établissant une paix honorable et bienfaisante entre les deux parties.
SYHDICATS 0UTRIER8. ^
Un grand patron de Londres, M, William Blades, écrivait ces sages paroles, que tous les patrons devraient bien méditer :
€ Le bénéfice du syndicat pour les patrons est, à mon sens, indéniable. Dans ces jours de concurrence à outrance, quand un travail important est mis en adjudication, le point capital, pour un patron, est de savoir que ses concurrents payeront leurs ouvriers au même prix qu'il paye les siens. Très souvent, il arrive que le désir d'obtenir un travail entraîne un patron à accepter ce travail à un prix dérisoire, et il s'aperçoit ensuite, mais trop tard, qu'il ne couvrira même pas ses frais. Il n'y a plus alors qu'une ressource : abaisser ce prix de revient, et ce sont naturellement les salaires qui le tentent d'abord. Dans ce cas, le travailleur isolé est à la merci du patron.
€ De son côté, le patron, habitué à bien payer ses ouvriers, est contraint, de ce fait, d'entrer dans la même voie, ou de voir sombrer son industrie. On verrait donc surgir toute une série de grèves et naître de nouveaux syndicats. Il y aurait partout antagonisme, et la guerre serait déclarée entre le capital et le travail, comme résultat de ce qui est appelé t liberté de contrat ». Ce moi liberté est peut-être le plus mal employé dans notre langage. La reconnaissance d'un tarif généralement reconnu n'annihile pas la liberté du patron pour traiter avec ses ouvriers. Au contraire c'est l'absence de syndicat qui aggrave la concurrence à outrance, et conduit à la tyrannie d'une part et à la haine de l'autre ».
Ainsi, de l'avis même d'un grand patron, le syndicat ouvrier peut être un bien pour le patronat, qui, loin de s'en effrayer et de combattre cette institution, devrait contribuer à en faire un instrument de conciliation.
Avec la crainte et la haine qu'aujourd'hui les patrons français montrent généralement contre les associations syndicales, il n'est pas étonnant que les fondateurs de ces associations soient, le plus souvent, les violents et les révolutionnaires.
Il ne peut en être différemment. Il faut affronter le courroux patronal, s'exposer à être brutalement jeté à la porte de l'usine ; seules les fortes-têtes osent se mettre en avant.
Mais le syndicat est fondé ; le patron, ne pouvant le briser, s'est résigné à le supporter, il réunit presque tous les ouvriers de l'usine ; alors, il y a des fonds à gérer, des intérêts généraux à sauvegarder, de la diplomatie à exercer, et il n'est pas rare de voir les ouvriers choisir pour diriger le syndicat et administrer sa caisse, non plus les beaux parleurs et les plus violents d'entre eux, mais au contraire les plus sages, les plus modérés et les plus prudents. C'est là le but vers lequel il faut tendre.
Le nombre des syndicats a rapidement augmenté en France.
En 1890, il y avait 1006 syndicats ouvriers avec 139 692 membres.
Au l*"- janvier 1901, on en comptait 3 287 avec 588832 membres.
Plus de la moitié des syndicats ouvriers sont rattachés à des unions locales ou nationales (ces dernières ne comprenant généralement que des syndicats de la même profession).
L'action de ces fédérations professionnelles consiste
dans le placement des membres, dans l'interdiction des
grèves irréfléchies *.
On commet une grave erreur en attribuant à l'action des syndicats la plupart des grèves. Dans la moitié de celles qui se produisent on a constaté qu'il n'existait pas de syndicat dans la profession des grévistes, et qu'à Tourcoing, notamment, sur 57 grèves qui ont éclaté en 1896, 5 seulement comprenaient des ouvriers syndiqués. Cette constatation est à retenir, car elle jette un jour nouveau sur la question.
Le syndicat semble cependant, à certains représentants du socialisme, la cellule de la société de demain. Les syndiqués seraient les fourriers de l'armée socialiste.
Le trade-unionisme, ainsi que nous l'ont appris les savantes enquêtes de M. Paul de Rousiers, ne comprend pas plus du sixième ou du septième des travailleurs, et il semblerait inutile de se préoccuper outre mesure de ce que peut faire cette minorité. Comment se fait-il donc
1. Voici ce que disent à ce sujet les statuts de la Fédération des travailleurs du livre :
« Lorsqu'il y aura dissentiment dans une section entre patrons et ouvriers, ces derniers ne devront jamais quitter Tatelier sans l'autorisation du comité de section.
« Le comité de section, avant de prendre aucune décision, devra en informer immédiatement le comité central et le bureau régional, en leur fournissant des renseignements précis.
« Dans aucun cas, la grève ne devra être autorisée avant d avoir épuisé tous les moyens de conciliation.
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que les employeurs soient si embarrassés en cas de grève ? C'est que l'influence morale du trade-unionisme s'étend bien au delà des 1 500 000 hommes qui représentent la force numérique. Ces 1 500 000 hommes représentent Veffectif de paix de Varmée du travail, autour duquel se rangeront les autres ouvriers en temps de grève.
Et, fait remarquer ici M . G. Sorel * , il ne semble pas désirable que la proportion des syndiqués devienne extrêmement forte dans un métier, non seulement parce que la sélection y est moins sévère, mais encore parce que l'esprit corporatif est plus développé dans une phalange choisie.
Dans le syndicat se découvre une nouveauté au point de vue strictement formel : la nouveauté réside dans le mode de sélection et dans le but de la sélection. Les groupements anciens étaient avant tout politiques. Les groupements nouveaux sont professionnels et ont, pour base, le mode de production, et, pour but, la défense des intérêts industriels. Ils sont donc susceptibles, au dire des socialistes, de c servir de support à la structure socialiste ».
C'est donc sur eux, au jugement de M. Sorel, que s'établira la société nouvelle. C'est le syndicat qui sera la cellule du monde meilleur.
Presque personne n'a fait attention à un vote du parti ouvrier français à Romilly, en 1895. Ce vote portait sur la résolution suivante : « Le Congrès se prononce en faveur d'une loi rendant obligatoires pour tous les ouvriers d'un même métier, syndiqués ou non syndiqués, les décisions du syndicat, en matière de tarifs ou de salaires et, en général, pour toutes les conditions du travail ».
Cette résolution consacrait le principe du gouvernement
1. L'avenir socialiste des syndicats, Paris, Jacques, éditeur.
par les groupes professionnels sélectionnés, c'est-à-dire le nouveau principe politique du prolétariat.
Les syndicats sont donc entrés en lutte, pour conquérir par parcelles le pouvoir. Ils ont essayé tout d'abord d'obtenir le monopole du placement, en combattant les bureaux particuliers et les bureaux municipaux. Ils ont compris l'autorité, qu'ils pourraient obtenir ainsi sur les travailleurs du métier.
Lorsqu'on a créé des délégués mineurs, ou des caisses de retraites et de secours, le gouvernement a fait appel à l'élection directe, au lieu de donner un nouveau champ d'action. En réalité, les syndicats, en agissant sur les électeurs, ont dirigé et surveillé ces élections, de même qu'ils surveillent et dirigent les élections des conseillers prud'hommes. Et lorsqu'ils auront acquis ce pouvoir de direction en fait, le législateur sera obligé de le leur reconnaître et de leur abandonner.
De même, lorsqu'il s'agit de la surveillance exercée sur les ateliers industriels. Ne voit-on pas déjà arriver le moment où les syndicats participeront à l'élection ou à la désignation des inspecteurs du travail?
Et encore, lorsqu'il s'agira de la protection de la femme contre son mari et de l'enfant contre son père, ou bien de la lutte contre l'alcoolisme, le syndical aura un rôle à remplir et des agents inactifs ou impuissants à remplacer.
Tel est l'avenir que les socialistes présagent aux syndicats !
Mais nous, notre but est autre, et nous n'avons à nous préoccuper que de les rendre raisonnables et pacifiques. Et pour ce faire, il est nécessaire de leur permettre de compter sur d'autres moyens que la violence et l'anarchie, afin d'imposer le respect des intérêts professionnels, que leur mission leur commande de défendre.