‹ Synonymes françaisChapitre 113 sur 218 · CHAPITRE XXII. EUR · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII. EUR

La désinence eur, en latin or, termine dans notre langue deux sortes de mots, savoir, d'une part, des noms qualificatifs à base verbale et masculins, comme conciliateur , séducteur, consolateur, couvreur^, traiteur, -^t l'autre, des substantifs abstraits, tous féminins en français, quoique masculins en latin, et presque tous à base nominale^ comme pudeur, candeur, couleur, faveur, rigueur, fureur, saveur, odeur. Le sens précis des premiers est assez facile à déterminer. Essentiellement actifs, ils désignent celai qui fait l'action marquée par le verbe radical, qui a coutume de la faire, qui en fait métier ou profession, celui qui a la force, la capacité d'agir, et qui en use. Ils correspondent exactement, tant pour la forme que pour le sens, aux noms actifs abstraits en ion. La plupart sont formés comme eux du supin latin en tum, sum, ssum : par exemple^ re formateur de reformatum, de mén^e que reformations proviseur de provisum , de même que provision / agresseur d^agressum,àe même qu^ agression.

Les substantifs abstraits féminins, à base nominale, en ^ur^ ont une valeur beaucoup plus difficile à saisir. Ils signifient une qualité abstraite^ c'est-à-dire, considérée indépendamment des autres qualités qui l'accompagneul dans le sujet où elle se trouve. Mais celte qualité abstraite est représentée hors du sujet , extrinséquement, relativement, en rapport avec son action et avec l'effet qu'elle produit. Par là elle se particularise, se manifeste , s'actualise -, et la terminaison eur, dans ce second, comme dans le premier cas, entraine toujours une idée d'action et d'état ou d'effet produit, et par suite exprime souvent une qualité ou un état temporaire et passager. Le mot stupeur désigne un état momentané, état bien caractérisé par des signes extérieurs qui font une certaine impression ; le mot stupidité marque un état ou une qualité constante, inhérente au sujet et intrinsèque. En latin, la crainte exprimée par timor est représentative, actuelle et temporaire ; tandis que timiditas indique une disposition habituelle à la crainte et considérée dans le sujet. On reconnaît de la valeur à une chose qui vaut actuellement, effectivement, et suivant l'estinmtion qu'on en fait dans un moment donné -, la validité est une qualité constante , inhérente à certaines cKoses, intrinsèque, et c'est plutôt une capacité, une aptitude , une vertu qu'une qualité effective, manifestée, qui ait cours, qui soit mise en (exercice présentement.

DES SYNONYMES GRAMMATICAUX. 4fll

Le chaud, la chaleur. Le calorique ou la qnalité qui le constitue esseuliellement.--Le^oi£f^ la froideur. Qualité résultant de l'absence du calorique. — Le frais, la fraîcheur. Même qualité, mais à un degré moindre.

Pour distinguer les substantifs abstraits en eur de leurs synonymes dont la terminaison est insignifiante, il ne faut pas seulement . avoir égard à la valeur delà désinence des premiers, en même temps qu'à celle qui résulte pour les derniers de l'absence même de terminaison significative; il faut, déplus, remarquer que ces derniers sont tous des adjectifs pris substantivement, et se reporter à la règle à l'aide de laquelle on peut établir des différences entre les substantifs primitivement adjectifs et les substantifs abstraits ordinaires. Or, tous ces moyens de distinction concourent à représenter comme relatifs les substantifs abstraits en eur, et comme absolus leurs synonymes à terminaison indifférente.

Le c/iaud, le froid, le frais, font considérer les qualités qu'ils expriment comme subsistantes dans des êtres idéaux, ou bien dans quelque sujet vague et indéterminé ; la chaleur, la froideur, la fraîcheur, tûonireni ces mêmes qualités comme séparées des réalités sans doute, mais non pas comme ayant perdu tout rapport avec elles, comme ne pouvant plus se reparticulariser, et comme subsistantes par soi. Le chaud, le froid et le frais sont des objets qui ont pour qualités propres, la chaleur, la froideur et la /ra*cheur. On ne dit pas, le chaud, le froid, le frais, de l'eau, comme on dit, la chaleur, la froideur et la fraîcheur de l'eau, et c'est évidemment parce que les trois premiers mois sont absolus et les trois derniers relatifs. C'est encore à cause de leur caractère d'absolu et d'indétermination, que les uns, à la différence des autres, s'emploient bien sans l'article dans l'expression, il fait chaud, froid ou frais. Quand on dit qu'on a chaud ou froid, qu'on prend le fraiSy si à la place de ces mots chaud, froid, frais, on voulait mettre leurs synonymes, chaleur, froideur, fraîcheur, on s'apercevrait bien vite que Ja relativité de ceux-ci ne permet pas une pareille substitution : on n'a pas, on ne prend pas des qualités abstraites^ comme on a et comme on prend des objets.

Le chaud, le froid et le frais ont pour caractères, non-seulement d'être absolus, indéterminés, et d'exprimer des objets plutôt que des qualités, mais encore de désigner quelque chose de complet, de constant et en même temps de passif. « Le chaud, dit Roubaud, veut une chaleur bien sensible. Dans le discours ordinaire , vous direjsnn chaud \omà, étouffant, et une cAa/ewr ardente, brù-

46^ 'TEAtTË

lante. Le ehcmd est un air qui voos accable y et là ctmlturvxk fea qui vous dévore. >> a Mais la longue fatigue et le chattd qui m'ae^ cable... » Regiï. D'ailleurs, la chaleur se présente souvent ccrmme un événement qui a lieu el dure plus ou moins, détermination étraogère au chaud» a Nous partirons ce soir après la chaleur. » Agad. <i Attendons quelque temps que la chaleur se passe. » Régit.

a Au figuré, dit Condillac, froid et froideur se disent des personnes. Le premier représente la lenteur et l'indifférence, un teovpérament que rien ne peut émouvoir : soii /roid. m'impatiente. ' Le second montre l'indifférence de celui qui n'est pas remué dans le moment, quoiqu'il soit capable de l'être : traiter avec froideur/ avoir de la froideur pour quelqu'un. » A quoi il faut ajouter que k froid empêche plutôt de recevoir les impressions, d'être ému, et que la froideur empêche plutôt d'agir ou fait qu'on agit mollement, avec indifférence, sans empressement.

'Le frais est une chose qu'on cherche, qu'on prend, dont on donne; la fraîcheur est une qualité de l'air, de la nuit, des bois, du printemps, à tel ou tel degré, qui augmente ou diminue, et qui produit sur nous des effets bons ou mauvais. Le frais e$X toujours agréable et salutaire} car telle est l'idée pure du. radical • température modérée^ également éloignée du froid et du chaud; la fraîcheur, étant une qualité qu'on considère plus particulièrement comme cause» se trouve propre à marquer une action quelquefois violente et nuisible. D'un autre côté, ^n met du vin au frais, et non k la fraîéheitr, parce que le frais est durable, constant, et la fraîcheur momentar née ; mais on marche à la fraîcheur, la fraîcheur pouvant durer autant que la marche, laquelle se termine d'ordinaire assez tôt.

Eur désigne une qualité abstraite, mais active , mais se manifestant et se faisant sentir par des effets. Ure indique un résultat, un assemblage, ou une qualité provenant dé cet assemblage. Simple rapprochement , qui suffit pour faire distinguer d'abord les noms qui ont la première désinence d'avec leurs synonymes à radicaux identiques qui ont la secondé.

1. verdeur, verdure. Qualité de ce qui est vert. La verdeur est une qualité active des plantes , qui les fait vivre et se développer ; c'est la qualité du bois qui est vert en ce sens qu'il n'est pas mort et sec, mais encore plein de sève. La v&i^dure est une qualité qui résulte de l'assemblage des feuilles, des plantes, des arbres; car ce mo( est collectif et ne se dit que de reffet produit sur la vue par la

réuaioQ de plusieurs choses verles dans les prés> la campagne ou les bois. C'est au poiut que ce mot signifie quelquefois les choses ¥ertes elles-mêmes réunies : un lit é^ verdure, un tapis de verdure^ se coucher sur la verdure , joncher les rues de verdure. Pans un sens dérivé, on se sert de verdeur pour exprimer l'acidité du vin, c'est-à-dire encore une qualité active qui produit un certain effet, une certaine impression. Ensuite, verdeur est seul d'usage au auguré, parce que en latin la désinence or est plus noble que la désinence ura, et ne s'emploie pas comme celle-ci en termes d'arts mécaniques ; or , au figuré , verdeur conserve les mêmes nuances caractéristiques : il se dit de la vigueur des hommes et de Tâcreté des paroles, c'est-à-dire, toujours d'une qualité active. Noirceur et noircissure diffèrent à-peu-près de même.

2. Froideur, froidure. Qualité de ce qui est froid ou privé de chaleur. La froideur est la' qualité d'un corps particulier, en vertu de laquelle il produit sur nos sens une certaine impression. La froidure exprime collectivement l'état de toute l'atmosphère à une certaine époque ou <kins un certain climat, effet résultant de l'expansion du fi*oid dans l'air, a Les relations nous disent que le Nord de l'Asie est dans un climat très û*oid, et que la raison de cette froi^ dure vient de la hauteur du terrain, etc.» Mohtesq. A la différeaee de froidure, froideur &e dit au figuré ainsi que verdeur, et par la m^e raison; or, almiqne verdeur , il se montre dans les deux sens revêtu des mêmes caractères. (Voy. froid t( froideur, ^as*A9i.)

Ces deux terminaisons ont pour caractère commun, de servir à désigner des qualités abstraites. Mais l'une les désigne extrinsèquement, en rapport avec les effets qu'elles causent, ou la conduite qu'elles font tenir j l'autre les représente intrinsèquement, comme inhérentes à un sujet. Ainsi, la saveur et la tiédeur rappellent les impressions produites sur nos organes par les corps qui développent ces qualités ^ tandis que la sapidité et la tépidité retiennent toute attention sur les corps mêmes auxquels ces qualités sont inhérentes. Les substantifs en eur tiennent un peu du verbe ; les substantifs en té correspondent exactement à Ta^ectif, ni plus ni moins.

1. Rigueur , rigidité. Qualité d'un homme sévère, austère, ferme, et même un peu dur ou rude. La rigueur se considère hors d(i sujet, dans les actions qu'elle lui fait produire; la rigidité se considère exclusivement dans le sujet où elle se trouve : ou, pour employer les termes de Roubaud : « On a la conduite, l'empire

404 TkAITÊ

rigoureux; on a des principes, des mœurs rigides. » On use de rigueur, on traite avec rigueur, on exerce des rigueurs, quand on a de la rigidité dans le caractère. La rigueur est effective et fait qu'on agit d'une certaine façon ; la rigidité n'est qu'une disposition à la rigueur. « La rigueur, dit encore Roubaud, est une raideur de jugement et de volonté qui fait qu'on prend toujours^ dans la sanction, le sens le plus strict et les peines les plus rudes; qu'on ne donne aucun accès à la pitié, à la clémence, à l'indulgence, dans l'exercice de la justice. La rigidité est la raideur d'une vertu ou d'une rectitude d'âme invariablement attachée aux règles les plus sévères.» Un juge est rigoureux; un moraliste ou un casuiste, rigide. Une sentence est rigoureuse, et une loi rigide.

2. Pudeur, pudicité. Qualité d'une personne pudique, honnête. Pudeur indique plutôt une manière d'agir, et pudicité une manière d'être. La pudeur produit des effets et inspire une certaine conduite; la /^i^cf/ceïe n^a rapport qu'au sujet auquel elle est inhérente. L'une est un sentiment actif qui fait qu'on se soulève, qu'on se détourne et qu'on rougit en voyant ou en entendant des choses contraires à ia décence, à la modestie ou à l'honnêteté. L'autre se considère passivement; c'est une qualité, une sorte de propriété qu'on possède, qu'on défend, qu'on conserve ou qu'on perd. Pascal dit qu'on n'a jamais le droit de tuer un homme, <c sinon lorsqu'on ne peut autrement éviter la perte de lapudicité ou de la vie.» « La pudicité, dit fort bien Roubaud, se manifeste^ se défend et se conserve par la pudeur. » Dans une occasion particulière, on se conduit avec ou sans pudeur, et non avec ou sans pudicité. On n'a pas Vimpudi-cité, mais Vimpudeur de demander ou de faire certaines choses.

3. Rondeur, rotondité. Qualité de ce qui est rond. Ici la terminaison eur ne rappelle aucune action ni aucun effet. Les deux mots signifient la qualité abstraite, mais avec une différence pourtant qui provient de ce que la désinence té représente cette qualité, quoique abstraite, par rapport au sujet qui la possède. Rondeur n'exprime que la figure ; rotondité Ve\^nmt aussi, mais avec d'autres qualités qui l'accompagnent dans le sujet, la grosseur, l'ampleur, la capacité. Rotondité, suivant la remarque de l'Académie, ne s'emploie guère que dans le style familier, en parlant d'une personne fort grosse. «J'aurais un bon carrosse à ressorts bien liants; de ma rotondité l'em^Xmis le dedans. » Regn. On doit dire, là rondeur d'une roue, et on peut dire, ia rotondité d'une boule. « On dira, observe Roubaud, la rondeur et la rotondité de la terre ; la rondeur, pour désigner sa figure ; la rotondité, pour désigner sa capa-

cité on l'espace renfermé dans sa rondenr^ en différents sens, v

EUR y AJfCB.

Entre ces deux terminaisons le rapport est à^peu-près le même que celui qui se trouve entre les terminaisons eur et té; et par la même raison. Eur n'a rien qui le distingue que son caractère verbal : il marque l'action, l'effet produit par la qualité abstraite, sa manif^tation, son développement. Ànee, comme terminaison dérivée d'un participe^ a de plus une certaine analogie avec l'adjectif, et c'est pourquoi il présente souvent ou en partie la qualité comme intrinsèque, il la désigne au dedans et non au dehors, comme rendant le siget tel ou tel, et non comme se manifestant par des effets. Aussi, telle est la différence établie par Roubaud entre les synonymes valeur et vaillance. « La vaillance^ dit-il, est la vertu ou la force courageuse qui règne dans le cœur, et constitue Thomme essentiellement vaillant; la valeur est cette vertu qui se déploie avec éclat dans l'occasion de s'exercer, et qui rend l'homme valeureux dans les combats. La vaillance annonce la grandeur du courage, et la valeur la grandeur des exploits.* Le héros a une hmte vaillance, et fait des prodiges de valeur. »

EUR y is.

Eur marque l'actif, ie le passif : le premier désigne une qualité se faisant sentir par un certain effet ou une certaine impression; le second signifie un résultat, un assemblage. C'en est assez pour arriver à détenniner en quoi diffèrent couleur et colorie, par exemple. « Les couleurs, dit Beauzée, sont les impressions primitives que-fait sttr l'œil la lumière réfléchie par les diverses surfaces des corps : ce sont elles qui rendent sensibles à la vue les objets qui composent l'univers. Le colorie est l'effet qui résulte de Tensemble et de rassortiment des couleurs naturelles de chaque objet, relativement à Sa position à l'égard de la lumière, des corps environnants et de l'œil du spectateur : c'est le coloris qui distingue la nature et la situation de chaque objet. » La couleur se considère plutôt comme cause d'impression, et le coloris comme un effet résultant d'un mélange de couleurs, a Les tableaux du Titien excellent par la beauté du colorié; et l'on dit qu'ils en sont redevables à l'art particulier que ce peintre avait de préparer et d'employer les couleurs. » Beauz. Colorer c'est donner une couleur déterminée, par laquelle nn objet fasse sur notre vue telle impression ; colorier est un terme de peinture, c'est donner h un objet, par un assortiment convenable

460 THÀITÉ

4e cmleur$f VhM,, l'air, Tappareace qu'il doit avoir. Oi| eolor$ WBm liqueur ; on colorie un tableau.

EUR, lE.

fureur^ furie. Violente agitation, grand emportement. Tontes deuK destinées en général à signifier des qualités abstraites, les dési^ nencestftfr et ie sont propres en même temp^ à rappeltr l'action d'an ?erb«> c'ost-Mire ici du verbe furerê (être hors de soi, éproarer une passion violente), qui a le même radical. Mais l'une est active, se rapporta à la oauie et à son action présente^ immédiate ^ l'autre est passive, s# rapporte à l'effet ou à l'action dans ses snites, dans sa manifestation «Klériaure, Vaùgelas et Roubaud ont fait entre furêu¥ et fime une distinction oanforme à cette remarqne. a II semble^ dit ie premier, que le mot de A^reur dénote davantage Tagitatioa vio« lente du dedans, et le mot de furit l'agitation violente du dehors i» (i). La furie eonsiite dans la manifestation, dans l'éclat ; elle ne se coftcentre pas comme la fureur/ on n'aime pas à la furie, comme on aime à la fureur* La fureur est en nous; par elle notre ftme se porte ardemment vers Tobjet de son désir; la furie nous met hors de noiUi dans une sorte d'état passif. On contient sa furmoTy on s'abandonne à la furie, « La fur^UTt dit Roubaud, n'est pas fiih rie, si elle n'est point manifestée j la fureur mèwe à \^ furie, Lafth reur a des accès ; \^ furie est l'effet de l'accès violent. On souffle la fi4reur pour exciter -la furie* L'on met un frein à la fureur, et la furie est la fureur effrénée, n .Pan'^ convient plutôt en parlant 4et choses inanimées, parce qu'elles n'ont pas en elles-mêmes la cause ou le principe de leurs actions , parce qu'elles ne sont pas snsçep^ tiblesde passion ou d'agitation intérieure : h furie Au combat,dumal, de la fièvre j le cauon tirait avec furie. D'autre part, comme /Urie marque une sorte d'état passif auquel on s'abandonne et dans lequel on n'est plus maître de soi, ce mot se prend très rarement en bonne part. Au contraire, nous disons, une noble fureur, une sainte fï^ reiir^ une fureur héroïque, une fureur poétique^ une fureur prophéti(iue. Mous attribuons la fureur à Dieu même. Racine dit que les chiens attendent à la porte de Mathan que la fureur de Dieo se déploie sur lui.

Page 1