CHAPITRE VI. IBLE
En latin , ibilis équivaut à abilis; de même, en français, ible à able. Ce sont deux manières de terminer les adjectifs à base verbale, qui expriment qu'une chose peut subir telle action, être mise dans tel état, qui marquent la possibilité, la capacité d'être fait ou de devenir ce qui est signifié par le radical; ce sont, pour le dire en moins de mots , les désinences ordinaires et indifféremment employées dés facultatifs-passifs. Çomprehensibilis, co?npréhensibie,, qui peut être compris; sensibilis, sensible, qui peut être senti; plausibilis, plausible, qui peut être approuvé, agréé.
IBLE, IF.
Sensible, sensitif. Capable de sensations, qui peut en éprouver, qui a la faculté de sentir. Ible, comme able, est opposé à if, celuici signifiant la faculté, la puissance, l'aptitude à faire, l'actif, tandis
DES SYNONYMES OKAMMATIGAUX. 618
qneceliiMà désigne la capacité^ la possibilité, l'aptitude à recevoir une détermination, le passif. €e doit donc être nn fait rare que leur rencontre en un sens commun; il n'en existe probablement pas d'autre exemple. Sensible y .c^tst primitlTcment ce qui peut être senti; les objets^ les qualités , un froid, un mal, sensibles; et sen^ silif, c'est ce qui peut sentir, ce qui a la force, la vertu, la faculté de sentir. Mais ensuite, sensible, comme terrible y nuisible, dofnnmgeable, capable, se prend exceptionnellement, et contre l'analogie, dans une acception active ; de là vient sa synonymie avec sensitif. Cependant, parce que sensible ne signifie pas dans le principe et par sa valeur propre la faculté de sentir, il ne la représente pas d'une manière aussi pure, aussi indépendante, aussi absolue, que sensitif; il n'est pas comme ce dernier exclusivement potentiel. Les êtres sensibles sont les êtres sensitifs, sentant effectivement. Aussi est-ce un mot du' langage commun et qui comporte tous les degrés: peu, très sensible; aussi fait-il considérer la sensibilité objectivement, en rapport avec les objets qui l'excitent : sensible à la douleur, au chaud, au froid, aux impressions de l'air. Si la plante appelée sensitive sentait réellement, nous la qualifierions de sen^ sible, Sensitif n^expvime que la faculté, abstraction faite de toute manifestation et subjectivement, sans rapport avec l'extérieur et sans degré. On n'emploie guère ce mot que dans des traités scientifiques sur l'âme. Àristote reconnaît dans l'homme une àme végétative, une àme sensitive et une àme raisonnable; vertu, faculté sensitive. « Les opérations de l'àme sont de deux sortes : les opérations sensitives et les opérations intellectuelles. » Boss. « L'ànie e^i sensitive en même temps qu'intellectuelle. » Id. — A peine est-il besoin ^d'^outer que sensible et sensitif présentent la sensibilité dans l'àme, l'un plutôt comme une modification , une impression, et l'autre comme une manière d'agir. Si les psychologues modernes se servent rarement du mot sensitif, ce n'est pas tant parce qu'ils regardent la sensibilité comme passive, que parce qu'ils font profession de n'admettre de facultés qu'en raison de faits qui en prouvent l'exiistence; c'est une expression qu'ils renvoient à la scholastique comme signifiant une puissance virtuellement, en soi, à priori, indépendamment de ses effets et de toute application.
IBLE, ABLE.
A la rigueur, il ne saurait y avoir deux adjectifs de même base et terminés, l'un par ible, l'autre par able; car ils seraient entièrement synonymes, ce qui est impossible. Voyons toutefois si , dans le fait,
notre langue ne ferait paa^ sous ce rapport^ conpaMe é^necmè- ^enee* Ne poorrait^on pas ^'abord ailégoer irasothlê et îrrUablêj qui ê'irrite facilement ou se mei facilement en colère ?L>iempIe serait mal eboisi : qnoiqne ces deux mou aient le même radical an fond, ira, colère > ils le reçoivent de deux verties ditRrents^ Pnn déponent^ iroici, l'autre fréquentatif, irrUare^ et c'est de la considération de cette circonstance nniquement , que peuTcnt résalter les différences des deux adjectifs. Il en est de même ûHmmotfie et AHmmuàble, qui empruntent leur base commune^ le premier aa terbe latin mùi>0rêy le second an verbe français muetf sans compter que de l'un à l'autre la Sjrnonymie est tont an moins coii«testable. Il n'existe en ce genre qu'une seule anomalie : c'est vitreê" êibU et vitri fiable yi[tï\ peut être bbangé en verre ; encore leur radical vitrum, verre, passe-t-il comme celui des synonymes vrais on prétendos qni précèdent, par denx verbes, le premier, verbe httla hypothétique^ vUreseere, rendre verre, changer en verre; l'antre, français, t^tj^yter. De là dépend lenr différence; car il faut bien qu'ils en aient une^ puisqu'ils existent tons les denx. Vitreêeîbte est plutôt un terme de science que nous a légué l'alchimie, et i>Urtfiable appartient plutôt an langage commun. An reste, on doit remarquer qu'en général, si denx adjectifs synonymes de radicaux diflérents se terminent, l'un en ible, l'antre en able^ eelnin;!, comme titrifiablê^tïte son radical d'un verbe français ; au lieu que le premier, comme piirêêcibléy emprunte le sien d'un verbe latin. Exemples : flêonble, de fléeterê, fleamm, eïpHable àepHer; am^ iemptible de carUemnerê, cùntemptum, et méprùable de nté^ pfiier» Ainsi, ablê, affectant les bases verbales françaises, est «ne terminaison pins commune que la désinence tblê. De là vient qn'on dit aperôêPablê et perceptible^ imperceptible. Dans aperce^ vable , able se trouve joint à un élément verbal tout français, aperôêvofr/ dans perceptible et imperceptible, an contraire, iblê a été ajouté à un radical latin, pereipere, pereeptum. En conséquence, apereevable est un mot qu'on emploie communément en parlant des oljets grossiers, sensibles, qui s'aperçoivent sans peine et nn premier cM^à^œil'f perceptible est un terme plus recherché qni sert à qualifier lès choses fines, subtiles on même abstraites et morales; car il se prend très bien et seul dans le sens figuré. A la place dHimperceptible , impercevable eût formé un vrai contresens.
DES SYNOmMIi 6KAMMÂTICAUX. BU
CHAHTRE VIL ARD.
Pâi" là rtidêssè dé sêâ dèttx consdûnes^ dette tétîûintàiùïï ftif flOttCe déjà oné origine barbare, oa gauloise on gertttaniqtie. Cn autre Indice non mdns certain, c'est qu'elle se tr^te à la Ûù d'dfi gfàiid nombre de noms propres, à radîcdux non fournis par la langue sdtante et polie des Romains. Exemples : Lombard y Guùâard, Edouard, Gaspard, Gérard ou Girard, Èemard, Bébrard^ Htrard, Blanchard, Richard, Mallwrd, Colard, et une fotilè d'autres. A quoi on peut ajouter encore que, parmi les noms communs , elle affecte surtout ceuit qui se rapportent à la guerre : Soudard, hmèard, poignard, cuissard, brassard, étendard^ boulevard, ôùuard, fuyard^ traînard. Quand elle se joint ft on élément^ soit nominal, sdtterbai, pour former nnqûaliâeattf, eelni^cl doit, par toutes ces raisons , appartenir an langage êoffî-> mun et familier. D'où il suit , pour ce qui regardé le fond, qu'elle doit servir à exprimer des qualités peu estimables, peu nobles, basses I comme > ^mpoffnardf nmtard^ mouchard , bêtwtd, gueulard, pendard, paiUard, pOiêèard*
L'analogie eonduit> de plut, à considérer les adjectifs ea mrd comme fréquentatifs, commiemarqiMint la réitération de l'action^ l'habitude et l'deoumnlaUoa dé la qualité» D'enx dériirent dea mil* suntifs féminins abs^aitt qui, ponr en reproduire fidélefflent ll**dée, doitent l'adjdndre des désinences qal n« l'altèrent poHit^ 6'e«t*à-dire équitalentes on à^^peu-'prèS) ponr le sens ^ k Ift termi-^ naison ard. Or, ces désinen^s sent toujours êriê et iiê : Cafard, eafarderie ou cafardiee/ bavard^ ba9arderiê/ oagnard, oagnarderie/ goguenard, goguenarderte f gaillard^ gail^ iardise/ bâtard, bâtardise/ oouard^ oouardisè/ paillard, paillardise j mignard, mignardise. Et oea désinences indiquent ébê habitudes mauTaises et relatiTes à de petites ohoieâ, dee défiluts on des manies qui font qu'on se porte fréquemment aux actes eon^ stitutifi de ces défauts.
Gueum^ gueusard* CoqnUi, fripon. Ouêusard renchérit mt son synonyme. Le gueueard est le gu9um déhonté ^ celai qoi gneusaille, qui a l'habitude de gneuser, celai che2 qoi e'eit an be^soin, une manie et nn métier de se lirrer aux actes da gumm. En même temps, le mot gueuswd est bcuttcoop plos fMBilier #t plud dédaigneux.
ftltf TRAITÉ
AttD, IF.
Fuyard, fugitif: Qui est en fuite. Ils se forment en ajoutant, d'un côté, if à un radical latin, fugere, itum; de l'autre, ardu même radical francisé, fuir* 0\\ la désinence if n'emporte pas l'idée de la réalisation actuelle de la qualité, comme la désinence ard. Le fugitif ne fuit pas présentement , ou , s'il fuit, c'est moins en raison de cette action qu'on le qualiûc, qu'en raison du caractère qu'elle lui donne et de l'état où il se trouve par sa fuite. Gn fait arrêter un esclave ou un criminel fugitif; on fait défense de recevoir tel ou tel fugitif Dans un combat, on poursuit ou oo rallie le§ fuyards. D'ailleurs, fuyard est un terme de guerre qui. se dit seulement au pluriel eu parlant des soldats qui s'enfuient à l'envi, précipitamment , pêle-mêle, en désordre, avec une sorte de fureur et honleusement. « Ceux qui poursuivaient les fuyards n'enrenl jamais l'audace d'attaquer Socrate. » Fén. Pris adjeclivemenl, fuyard signifie , qui a coulume de s'enfuir : animanx fuyards, troupes fuyardes,