SUBSTANTIFS
XHAPITRE L MENT.
L'étymologie et partant la valeur propre de cette désinence ne sont point faciles à trouver. Il est vrai que plusieurs des substantifs qu'elle termine sont traduits de mots latins terminés en mentum, comme monument, ornement, document, de monumentum , amamentum, documentum. Mais rapporter ment à mentum, c'est simplement reculer la difficulté ; car la signification précise de la désinence latine ne nous est pas mieux connue que celle de la française. D'ailleurs , on ne saurait conclure de l'une à l'autre^ parce que tous les substantifs de notre langue en ment, qui se trouvent avoir des synonymes de même radical , mais autrement terminés, n'ont pas de correspondants en latin, sont tous français, ayant été formés par l'adjonction de ment à une racine française ellemême : tels sont paiement, rayonneinent, attachement, râle-' ment, abandonnement. Sur ce point donc le latin ne peut fournir aucune lumière.
Ment, dans les noms où nous le considérons et devons unique^ ment le considérer ici, est une terminaison toute française. A-t-il néanmoins quelque rapport au laiin mentum? Dérive-t-il seul, ou ainsi que mentum, de l'ablatif latin mente, de mens, âme, esprit^ pensée, force, action, comme le veulent plusieurs philologues? Il se peut; mais, quoi qu'il en soit, il y aurait imprudence à faire dépendre d'une étymologie incertaine et controversée le sens de cette terminaison et la nuance d'idée particulière aux substantifs où elle se trouve. Il vaut mieux à cet égard consulter l'usage, chercher à lire dans la composition de ces substantifs avec quelle partie du discours ils ont plus d'affinité, et enfin mettre à profit les observations partielles des synonymistes sur la valeur de cette désinence.
Or, ment indiqué l'action du verbe contenu dans le substantif
qu'il sert à composer, la mise à exécution, l'application actuelle de l'idée signifiée par le radical. Il résulte de là une opposition sensible^ lorsque ce radical se trouve d'un côté, et le substantif en ment, de l'autre, quelque synonymie qu'il semble y avoir entre eux. Ainsi, la paie est la chose, \t paiement est cette chose réalisée : c'est, d'une part, le salaire qu'on donne à un employé ; de l'autre, l'action de le donner : on reçoit Upaie, on fait le paiement. De même, rayon et bond se prennent objectivement, tandis que rat/onnement et bondissement ont un rapport marqué à l'agent et à l'opération de cet agent ; le rayonnement est le développement de la puissance de produire des rayons, comme le bondissement, suivant la définition qu'en donne Gondillac, est l'action par laquelle on fait des bonds. On dit bien, franchir un espace d'un bond, parce que ce dernier mot se considère objeetivement et par rapport à la nature de la chose j et, d'un autre c6té, on dit, c'est un boîidissement perpétuel, la chose étant considérée ici pendant qu'elle s'effectue, a Quand l'artère est piquée, dit Bossuet, on voit saillir le sang comme par bouillons. » £t, à quelques lignes de là, il îyoute : a Ce n'est pas toujours la trop grande quantité de sang, mais c'est souvent son bouillonnement qui le fait sortir des veines et qui cause le saignement de nez. » Raison désigne une faculté dont raisonnement exj^rime l'exercice, l'usage bon ou mauvais; ou, dans un autre sens, la raison est une preuve qu'on allègue^ et le raisonnement en est le développement, rapplic|itlon, c^est la manière dont en la présente. « Le rabais, dit Roubaud, est produit par le rabaissement ordonné j et ce dernier mot marque la force employée et l'acte de puissance émané pour produire le rabais : l'édit ordonne le rabaissement, et opère le rabais, » De son c6lé, Laveaux caractérise ainsi les synonymes aboi et a^oiementy qui expriment tous deux le cri du chien. « Aboi se dit particulièrement en parlant de la qualité naturelle du cri du chien : un chien qui a i'abùi rude^ aigre^ perçant; un a^(M effrayant» Aboiement êe dit plutôt des cris mêmes : de longs aboiements, des aboiements continuels. On dit z faites cesser les aboiements de ce chien, et non pas : faites cesser son aboi ou ses abois, »
Le substantif en ment a donc un caractère verbal, qui manque à son synonyme sans terminaison : l'un exprime comme un fait^ comme ayant lieu ce que l'autre signifie comme étant, comme une cliose de telle nature, ayant telles qualités. C'est qu'en effet, quoique le premier ait le second pour radicat, il ne le reçoit qu'aj^ès qu'U a passé par un verbe correspondant dont il a subi
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Finfluence. Ainsi, saccagement vient de saccager ^ habillement d'habiller, ébattement de s'ébattre, élancement de s^élancer, frissonnement de frissonner, etc. j au lieu que leurs synonymes, qui en dernière analyse sont aussi leurs radicaux, ne dérivent pas du verbe, lui sont, au contraire, antérieurs et ont servi à le composer, si bien que de sac on a fait saccader, d^ habit habiller, et ainsi des autres. Or, puisque les substantifs terminés en metit ont, quant ^ leur formation, plus de ressemblance avec les verbes correspondants que leurs synonymes, ils doivent en avoir et il est tout simple qu'ils en aient davantage aussi quant à leur sens.
Un autre caractère distinctif des noms terminés en ment, c'est que, marquant la chose pendant qu'elle se fait, ils l'expriment d'une manière relative et incomplète, comme un fait passager, tandis que leurs synonymes sans terminaisons significatives la désignent comme absolue el achevée. <c Le perfectionnement, dit Condillac, est le progrès vers la perfection, et la perfection est l'état d'une chose parfaite, w L'homme tend ^imperfection parla voie éiuper^ fectionnement. On donne ou l'on reçoit un brevet M perfectionne^ ment et non ù^q perfection, parce que la chose pour laquelle on récompense ou l'on est recom|)ensé se trouve être un peu plus parfaite qu'auparavant, mais non pas absolument parfaite. « Le relâchement, dit Beauzée, ne lire pas toujours à si grande conséquence que le relâe/ie, et l'on peut se le{>ermeltre quelquefois jusqu'à un certain point, quand on n'a pas le loisir de se donner entièrement relâche, » Laveaux dit, en pariant du tremblement de la peau appelé frisson et frissomiement : a Si ses différentes causes sont de nature à se renouveler^ à subsister et à produire les mêmes effets pendant un temps considérable, sans interruption, ce mouvement extraordinaire de la peau est le frisson proprement dit ; si elles ne sont qu'instantanées ou qu'elles ne se fassent sentir que par intervalles, la convnl- St6n4eiapeau est at^pelée frisonnement, comme par diminutif. » Condillac estaossî de cet avis : a Le frissonnement, dtt-il, marque une agitation plus légère qne le frisson. t> £t cette même difCérence il rétablit entre saccagement et sac, en disant que a le saccagement n'emporte pas l'idée d'une si grande destruction. » La jam^est un paiement réglé, établi, de tous les jours 5 le paiem^»/ est «me paie accidentelle.
S'il pouvait rester encore quelques doutes sar la réalité de cette double différence, il suffirait pour les dissiper de faire connaître la manière dont nos devanciers distinguent les synonymes du genre de ceux dont il s'agit dans ce chapitre. Nous rapporterons a?«c quelle
étendue tous leurs articles, afin de nous prévaloir de leur accord, de faire comprendre notre pensée par des développements, et de montrer que ces distinctions, si subtiles et si métaphysiques, ne sont pourtant pas toujours sans conséquence et indifférentes pour Tapplication.
1. Attache, attachement. Girard a bien senti que le mot à? attache exprime quelque chose de plus absolu, de plus fort que celui à^ attachement, « Le mot ^ attache^ dit-il, convient mieux lorsqu'il est question d'une passion moins approuvée ou poussée à l'excès : on dit de M attache^ qu'elle est forte, et de M attachement ^ qu'il est sincère. » De son côté , Roubaud a tout aussi bien caractérisé ces deux expressions^ mais en les prenant soiis un autre point de vue. Attache y suivant lui, est objectif, et attachement subjectif. On a de V attache aux choses qui attachent, et de V attachement pour les choses auxquelles on s'attache ; de sorte que la particule ment donne au mot qu'elle termine un rapport à l'agent, aux dispositions et à l'opération de cet agent. « Attache, dit-il, est ce qui attache, un lien ; a/ZacA^m^/}^, ce par quoi on est attaché, une liaison. Atta^ chemeîit désigne un. sentiment. V attache vient de quelque cause que ce soit ; Vattachement vient du cœur. On tient à l'objet pour lequel on a de V attache; on aime celui pour qui on a de Vattachement, Le hasard, l'intérêt, l'habitude, les convenances forment les attaches; la nature forme les attachements. On a des attachements; l'on se fait des attaches. Considérez bien les hommes, vous verrez qu'ils sont plutôt conduits par leurs attaches que par leurs attachements : nous vivons comme on vit, et non comme nous voudrions vivre. Un des grands malheurs' du vice , c'est que Y attache en reste encore après que Vattachement a cessé : vous ne l'aimez plus ; mais vous y tenez encore par mille liens que vous n'avez pas la force de rompre. »
2. Râle, râlement. Le râle marque l'espèce de son qui sort de la poitrine d'un malade à l'agonie , le râlement exprime le râler. Un moribond a le râle, et il est en proie au râlement. C'est la différence indiquée encore par Roubaud. « Râle^ dit-il, exprime le bruit qu'on fait en râlant; eirâleme?it marque la crise qui fait qu'on râle, qui donne le râle. Un agonisant a le râle; et vous voyez la poitrine oppressée, la gorge embarrassée, la respiration troublée par le râlement. » C'est-à-dire, en termes généraux, que le râle se considère passivement, objectivement ou par rappjort à la nature de la chose^ et le râlement activent ent, subjectivement ou par rapport à la chose se réalisant.
3. Manque, manquement. Nous ne pouvons mieux faire ici que de citer simplement les paroles de Roubaud. « Comme on dit manquementy on dit aussi manque de foi. Manque exprime la nature, Pespèce de la chose, d'une manière générale : manquement exprime l'action ou l'omission par laquelle on est coupable de ce manque. On dit le manque de foi, et un manquement de foi : le manque de foi n'existe que par et dans le manquement, » On dit aussi, et avec les mêmes nuances d'idées, un manque et un manquement de respect et de parole. Le manque est le manquement en soi et effectué; le manquement est le manque s'effectuant.
4. Règle, règlement. Girairày et après lui Condillac, ont aperçu ce qu'il y a d'absolu, de général, de strictement obligatoire dans la règle, et ce que le mot règlement exprime de relatif, de particulier et d'arbitraire. Voici l'article de Girard.a La r^^/^ regarde proprement les choses qu'on doit faire ; et le règlement, la manière dont on les doit faire. Il entre dans l'idée de Tune quelque chose qui tient plus du droit naturel; et dans l'idée de l'autre, quelque chose qui tient plus du droit positif* » D'autre part,Condillac s'exprime ainsi: m Règle et règlement se disent des mœurs. Mais les r^^/«« s'étendent à toutes les actions; elles veillent jusque sur les plus indifférentes, et déterminent ce qu'on doit faire chaque jour. Les règlements corrigent les abus, et déterminent plus ce qu'on doit éviter que ce qu'on doit faire. Les règles sont plus générales, on les donne à tout un corps; on ne prescrit des règle^nents que pour ceux qui s'écartent des règles, » '
5. Relâche^relâchement, C'est avec raison que Beauzée trouve dans le r^/deA^ quelque chosedeplusabsolu,deplu$ général, de plus constant que dans le relâchement. Mais ensuite il afOrme, de concert avec Girard, que relâchement s'emploie plutôt en mauvaise part pour signifier une faute, une cessation d'austérité ou de zèle, ou la diminution de l'activité dans le travail ou dans quelque exercice; au lieu que relâche exprime simplement le fait de la cessation du travail. Qu'est-ce à dire, si ce n'e^t que relâche ne marque pas, comme relâchement l, un rapport à l'agent, à son action et à la faute qu'il commet en la faissint? Relâche exprime le fait du repos d'une manière passive, objective, et relâchement d'une manière active et subjective. Celui-ci désigne le repos en tant qu'on le réalise, qu'on se le donne, et par conséquent est seul propre à marquer celui qu'on se donne à tort. Un mal laisse ou donne du relâche,- on tombe dans le relâchement,