ION, MENT
Il y a cela de commun entre les terminaisons ment et ion, que les substantifs auxquels elles sont jointes, étant comparés avec des synonymes à terminaisons indifférentes, paraissent également mar* qués d'activité et de subjectivité, c'est-à-dire ont rapport à une action, à un agent et à son mode d'agir. De sorte que le râlement, par exemple, est au râle, et V aboiement à Vaboi, comme la sahitatian au salut, Vaction à Vacte, Vémotion à I'^ioî(i). Cependant, lorsque les deux terminaisons ment et ion, se trouvant à la fin d'an même radical, servent à composer deux substantifs synonymes, l'une exprime plutôt la réalisation, et Tautre la manifestation de l'idée commime. Quoique, relativement aux substantifs sans terminaisons significatives, ment se distingue aussi par son rapport à l'action, il , se trouve posséder ce caractère moins essentiellement que la désinence/on; ou bien il désigne une action moins extérieure, moins visible, moins saillante et moins forte ; ou bien il prend assez volontiers la signification objective et exprime la simple réalité, le résultat^
(x) Il faut que la ressemblance soit bien grande entre ment et ion; car, à mesure que la langue latine a envahi la langue gauloise ou française vulgaire, les mots en ion ont chassé beaucoup de mots en ment de même radical. On disait autrefois élévement pour étévqtion. <« C'est un vieux mut, dit Bouhours, que deux ou trois écrivains modernes trouvent à leur gré, et qu*ib emploient en toutes rencontres. •» Le langage si richement original de Bossuet contient quelques substantifs en ment qui n*ont l>tus cours : tels sont pressement ei épu~ rement, « La séparation du pur et de l'impur dans la digestion se fait par le pressement continuel que cause la respiration. » « Yoilà enfin ce qui restera dans le titre de ministre, à en ôter tout le reste comme le marc et la lie : et après cet épurement^ il n'y aura rien en ce terme que de véritable. » De même, M. Yillemain se sert quelquefois du mot repoussement, au figuré, dans le sens de soulèvement, d'indignation. C'est ce qui lui est arrivé dernièrement i la tri* bune. Mais l'honorable assemblée, quoique fort peu difficile en fait de mots^
DES SYNONYMES GRAMMÀTIGiLUX. 39s
l'effet^ l'état^ alors que la désinence ion représente l'action seule (i).
1. Renonciation, renoncement. La désappropriation est l'effet de l'un et de l'autre et tous deux sont des actes volontaires. Mais l'un marque une action extérieure, et l'autre un acte intérieur. «La re^ nonciation, dit Condillac, se fait aux choses auxquelles on a droite et le renoncement se fait aux choses pour lesquelles on a de l'attachement. » Beauzée propose la même distinction en termes plus explicites et plus développés, a Renonciation , dit-il, est un terme d'affaires et de jurisprudence; c'est l'abandon volontaire des droits que l'on avait ou que l'on prétendait avoir sur quelque chose. Re-^ noncementest un terme de spiritualité et de morale chrétienne ;^ c'est le détachement des choses de ce monde et de Tamourrpropre. » '
2. Sensation, sentiment. Ces deux mots expriment une impres- ^ sion faite sur l'âme, qui en modifie l'état en mieux ou en pis et devient un mobile pour sa volonté. Mais l'un est plus relatif au fait même de l'impression, à la cause qui le produit; l'autre, à l'état où l'âme se trouve à la suite. En agissant sur nos sens, les objets nous causent ^(^s sensations agréables ou désagréables; notre âme éprouve alors un sentiment de plaisir ou de peine. Un orateur véhément, parlant sur un siyet terrible, produit sur son auditoire une sensation de frayeur, et chacun des auditeurs éprouve ou conçoit un sentiment de frayeur. D'autre part, sensation signifiant une action se dira des affections passagères, qui ne durent point. On dit bien, produire une sensation de frayeur ; on ne dirait point, produire une sensa-- /2(m d'aversion. Une sensation de plaisir, de joie, de douleur, n'est point un sentiment de plaisir, de joie, de douleur. L'une est instantanée, rapide^ superficielle, et considérée par rapport à sa cause, à sa production ou à sa vivacité ; l'autre est plus intime et plutôt con*
n'a pas goàté celui-ci, qui est peut-être nécessaire, et les journaux, d'ordinaire tout aussi peu scrupuleux, ne l'ont rapporté qu'en le soulignant.
(i) Cette tendance ou cette aptitude de meni à marquer le passif, Télat, la chose feite, est pro,uvée par la grande analogie de cette désinence avec la désinence lire, dont telle est effectivement la valeur : plusieurs substantifs de même radical deux à deux, et terminés, les uns en menfj les autres en ure, se ressemblent tellement pour le sens (^oy. chap. IV), qu'on ne peut les distinguer ' que par leur plus ou moins de noblesse; tant il est difficile de rattacher à la terminaison des uns et à celle des autres une nuance d'idée particulière. Et ce rapport entre les deux terminaisons ment et itre n'est pas sans conséqueuce, il s'en faut bien, sur le sens des substantifs en ment : il leur donne souvent relativement aux subitantifs en ion une position analogue à celle des substantifs qui n'ont pas de terminaison significative à l'égard des subslantifs qui en ont une, telle que ment, ion, ure, âge, etc.
aidérto som le poîtit de tne de sa dorée et de son intensité. On dit Rien nue senêatton de donlear, mais non une êenêûiiôn [Ae sonfftânde. Considéré d'mie manière plus générale^ le mot sensatiorty cmtfomtément à Son sens fondamental et primitif, ne peut se dire qoé des affections de l'àme résultant d'une action réelle. l\ est presque éxclusivetiïeiit déterminé à signifier les impressions pi'oddites sar nos sens par les objets ettériears^ et qui sont suivies dans notre intenigenee didées relatives à ces objets. An contraire, êentiment eiptime toutes les affections qne l*âme éproitte cri tant que raisonnable, dont Forigine est, non pas dans nne action réelle et extérieui'e/ mais dans des idées abstraites, et à la suite desquelles notiS ne recfe-' Yons atténue idée. Ainsi, presqne tontes nos idées sensibles ont été précédées de ienêatieng. Les plaisirsqUenons éprouvons après avoir compris un problème, une énigme, nne déconterte,Ott conçu la mo-* raîilé d%ne action, ou aperçu la beanté d'un objet d^art, sont de* senUmentêy et ces monvements de Tàme ne sont pour nons Foccasion d'auenne connaissance. Maine de Biran (i) a parfaitement fait cette distinction, et Tnsage de la langue la confirme. On Subit des sensa^ lions /on conçoit éesêentîments. On éprouve, ori reçoit des êenêa-- ' fions ; où a et on entretient des sentiments. Sur ce point les synonymîstes Girard et Rooband sont arrités au même résultat.
9. Dissension, dissentiment. Ils donnent tous denx l'idée d^tiiié différence de sentiments , d'opinions. Mais la dissension est plus violente qne le dissentiment; c'est le dissentiment qui se rnani^ feste an dehors, qui éclate ; c'est une querelle, une émeute. One ville est en proie à la dissension, quand ses habitants sont divisés en plusieurs-factions qui se disputent le pouvoir ou les droits^ politiques. Il y a dissentiment entre deux savants qui ont sor un point des opÎBMns différentes^
4. Violation^ violement. Ils expriment l'infraction d'an devoir^ Bean2ée se contente de remarquer que la violation est pins grave, et se dit de l'infraction d'Un devoir plus considérable, et, par* exenï* pfe , en parlant des choses sacrées ou très respectables, quand elles sont comme profanées. Condiilac, de son côté, propose une distinction non moins conforme à la règle. « Violation et violement, ditil , diffèrent en ce que violation me parait plus relatif à l'action de celui qui viole, et que violement me parait l'être plus à la chose violée. Ainsi, on dira, les tyrans autorisent la violation des loi«, et le viùlement des lois est commun sous les tyrans ; car, dans le pre-
( i) Rapports du physique et du moral, p. 1 53.
DES SYNONYMES 6ËAMMATICAUX. Étm
tbiattBê, le séii6 t^i nnè M iftm àtîiytï^m Tacfiott, là (mûtAît deceot quitétviolefit, et, datis lé steoM, le sans est seoleiaedt tjfï'éne» sottt ffôlée*. »
6. Rénovation, renouvellement. Rétablissement d'une <)lio^ ûàtiê stm ptetûiéf éint « RéMmtion mût([m pUtt fàcliôtt de la (iàflsé qui rcftottvelle; renouvellement, VéM de fa ehosé fènonteîéé. fc Côï^rti. On M dit polflt la rénovation ^ coûimé 6n dit la renoiivèllenteni de l'^aniiée , de la «aisoft , de la lune , pa^ee qifld ort ti'à nul égard à la cause et à radfôn de la eatie qui produit ce«^ effeté. Ofl ne dit pas noti pltt* uiiè rénovation, comme on m m rmouvëtlement d^appétlt, de fefftetff, de tèle, de tendresse; et c*est encore parce qu'on ne considère ici que Wtat m Peffet indépendatnmerit de .<a causé.
é. Fondation, /bwrf^m^/. Condtllac et taveanx*S(Wt d'accord sûr lé Câradlère actif et subjectif du premier de ces ïBôts, et sttr lé caractère de passttité et d'objectivité dft sécotfd. « fondement se dit de là partie d^uti tttir etiférmée daiis la terre jusqti'attrei de cMUsSéé ; fondation est l'action dé poser les f&ndementë, » Lav. « Le fondement est la masse de pierre qui supporte Oti St^portera le Miirtiéiit , et la fondation est le travail nécessaire poor asseoir les fondements. C'est pourquoi on dît, faire les fdnddtiong et poser les fondeméntg, 5> Coro. Laveattî ajoute avec PAcadéiôîe ({«'il est passé en usage d'objectiver aussi les fondations et de léS preildré pour les fondements eux-mêmes, a En ce sens, dit-ll, fondement est préférable. » PaS toujours : faire les fondations Vant tniedX que poser les fondements, quand on vetlt rappeler torts les travaux qliî eritrefit dans cette Opération , cbrame ceux qui consistent à crettsei^ la terre, â en retirer les déblais, à rassembler et â employer les matériaux; et c*est à cause de ce rapport spécial à Pacfîon que fonda* tion ne se dit point au figuré comiùe fondement.
1. Fraction, fragment ; seetiùfî , èegmmt, Pritttitîténieftt fraction signifie Pactîoft de faire un fragment, et seciiony^t-tion dé faire ua segment. Fragment est un morceau de qttelqut chose qui â été fracassé [fractus). Pour avOir un segment dallé un cercle, on fait Une section, c^est-à-dire qu'on retraftché iXtiè partie du cercle au moyen de la corde. Cette différence se retrouve, d^me manière plus ou mdltis apparente, dans tous m Séùs dérivés. fragment et éegment sigtlifiCfit toujours des objets ; fraction et section indiquent des divisions, quelque chose d'idéal et d'abatràit, qui rappelle une opération faite sur des objets, tn livre se compose de fragments, comme qui lâirait de segments, et il se divise
3iMI TRAITÉ
en ieetiom, Deméme, prolongation donne l'idée d'nne addition k quelque chose d'idéal, le temps ; et prolongement exprime une addition à quelque chose de matériel, comme un chemin, un mur, ane galerie.
s. Dépopulation , dépeuplement. L'Académie définit le premier de ces mots , l'état d'un pays dépeuplé; et le second , l'action de dépeupler un pays, ou l'état d'un pays dépeuplé. Mais si l'un des deux convient mieux pour exprimer l'action , c'est assurément le premier; de sorte que l'on dirait plutôt prendre part à la dépopulation qu'au dépeuplement d'un pays. Et quand tous deox marqueraient l'état, dépopulation serait toujours relatif à l'action qui a produit cet état. Au surplus, il se peut que ces deux mots^ne diffèrent qu'en ce que dépeuplement entre plutôt dans le langage coâimun, parce que sa terminaison est toute française et qu'il est formé d'un verbe français, dépeupler ; tandis que dépopulation a une terminaison toute latine, et est formé d'un verbe latin, depopulari» A propos des mois prosternation eiprostemement, l'Académie commet une erreur semblable, et l'on peut faire de ses définitions la même critique.
Les bases verbales auxquelles s'ajoute ment sont toutes françaises, ainsi que cette terminaison elle-même; et, au contraire, la terminaison ion est d'origine latine et s'ajoute toujours à des radicaux latins. De là résulte une différence souvent importante entre les substantifs en ment et leurs synonymes en ion : les uns sont du langage commun ou du langage des arts; les autres appartiennent au style noble, figuré, ou bien ce sont des termes didactiques, de science ou de spéculation. Ainsi, repoussement ne se dit qu'en langage ordinaire, d'une arme à feu qui, pour être trop chargée, repousse celui qui la tire; répulsion est un terme de physique. Convertissement n'est guère d'usage qu'en matière d'affaires ou de fabrique de monnaie; tandis que conversion s'emploie en jurisprudence, en logique, en médecine, dans la théorie militaire et en matière de religion et de morale. Fléchissement est plus commun que flexion dans les cas où ils se disent des mêmes choses; mais, de plus, flexion, est un ternie d*anatomie. On dit également, réfléchissement et réflexion de la lumière, de la voix, du son; mais, en langage de science, en physique, on se servira plutôt de réflexion, qui, d'ailleurs, est seul noble, et s'emploie seul au figuré. Dessèchement exprime, dans le langage commun, ce qu'exprime dessiccation en termes de chimie ou de botanique. Il en est de même de mouvement à l'égard Âe motion ; ce dernier est un terme didactique. Enchantement signifie la
DES STNONYMES GRAMMATICAUX. Wl
inémc chose qn'incantatîon, l'aclion d'enchanter-; seulement, incantation étant tout lathi se dit plutôt par dérision, en parlant de ta prétendue science des magiciens^ sans compter que ce mot a plus encore de rapport à Faction que son synonyme, et représente les cérémonies et les pratiques faites pour produire V enchantement.