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CHAPITRE VI :les fiancés syphilitiques

Entourées ou non de pompe, rendues ou non officielles, les fiançailles créent entre les futurs conjoints un premier lien, représentent un engagement qui, selon les coutumes locales et les relations antérieures des deux familles, sera à plus ou moins long terme.

Dans cette période intermédiaire, la syphilis peut entrer en scène, se développer ou se dévoiler. Elle va, modifiant Tétat d'une des deux parties en cause, d'un des deux risques du futur contrat, singulièrement en troubler la réalisation. Du notaire, le rôle de conseiller va passer au médecin, mais ce nouveau conseiller ne s'adresse qu'à une des parties, en personne et en particulier, il ne peut recourir qu'avec l'assentiment de celte partie à l'autorité de ceux qui stipuleraient pour elle au contrat de mariage, il a bien peu de chances d'être écouté.

Voyons dans quelles conditions va se produire son intervention.

Et d'abord, comment la syphilis fait-elle son entrée en scène?

De différentes manières.

C'est tantôt une syphilis plus ou moins ancienne, c'est-à-dire datant de quelques mois, méconnue jusquelà parce que latente ou mal caractérisée, qui se

démasque inopinément par une manifestation banale, par des plaques muqueuses^ des zones alopécîques du cuir chevelu; venu sans méfiance chez le médecin pour le consulter au sujet de ce qu*il croit être une angine ou la pelade, le patient apprend qu'il a la syphilis : il est de bonne foi, rien ne pouvait la lui faire soupçonner, rien qu*un petit chancre dont il s'est à peine aperçu, qu'il ne pouvait deviner syphilitique, et s'il Tavait pu supposer il ne se serait pas laissé aller à se fiancer. Heureusement, il n*a pas attendu d'être marié pour consulter et être renseigné!

C'est d'autres fois une syphilis à son début : un chancre s'est développé depuis peu de jours; le malade, effrayé de voir ce boboj vient le montrer au médecin ; sa nature, dès maintenant, ne peut faire de doute.

Ce chancre — ceci révèle la psychologie génitale el morale de certains fiancés — peut s'êlre développé à une époque variable des fiançailles, et en un siège variable.

D'abord, il peut se montrer aux tout premiers temps des fiançailles, résulter d*un coït infectant accompli avant toute promesse, la veille par exemple d'une rup ture avec l'ancienne maîtresse. Il est, en pareil cas, aussi inattendu qu*un coup de foudre; comment ce fiancé aurait-il pu rien redouter de cette femme, com ment surtout pouvail-il se douter au jour des fiançailles que le chancre est précédé d'une longue période d'in cubation ?

Il peut se montrer à une époque plus avancée, voire à la veille du mariage, après la signature de contrat, — et cela je ne l'invente pas, — résultat non plus d'un coït antérieur aux fiançailles, mais d'un coït postérieur à celles-ci ; une ancienne maîtresse rencontrée pa hasard, ou l'excitation qui suit le fameux dîner

FÎANCKS SYPHILITIQUES.

d'adieux à la vie de garçon^ ou encore un impérieux besoin génital après une continence de durée inaccoutumée, et le fiancé a déjà préludé aux coups de canif dans le contrat.

Certains» plus prudenEs, ne se risquent pas à un coït dont ils savent les conséquences possibles^ ils se contentent d'attoucliements ou de manœuvres quils croient sans danger, la syphilis ne pouvant, à leurs yeux, résulter que de rapports sexuels réguliers et complets; leur chancre occupe quelquefois encore la verge» d'autres fois Tanus, la bouche ou le doigt* J'en demande pardon au lecteur, mais cela s'est vu, j'en pourrais citer des cas et dans tous les mondes!

Qu'à ces cas on ajoute ceux dans lesquels un fiancé ayant eu, quelques mois avant de songer au mariage, une syphilis bénigne et rapidement blanchie, vient tout à coup à se souvenir d'elle et à penser, après avoir pris Tavis de son notaire pour les questions d'intérêt, que celui de son médecin serait peuUôlre utile pour vider cette affaire de syphilis déjà vieille, qu'on y ajoute encore ceux ou le flancé est amené chez son médecin, dans la période des fiançailles^ par quelque réveil de ladite syphilis! On verra que, d'une façon ou d'une autre, syphilis active et fiancé ont souvent affaire Tun à Tautre.

Je crois même bien que le médecin est tout aussi souvent consulté par les syphilitiques après les fiançailles qu'à l'époque où celtes-ci ne sont encore qu^à l'état de projet.

Que le syphilitique (iancé lui pose ou non b question, le médecin n^a qu'une conduite à tenir : lui in 1er-

^dire le mariage-

La situation est plus poignante qu'en face d'uû simple candidat au mariage. Il y a, comme je le disais plus haut, un engagement pris à terme plus ou moins long, je devrais dire qu'il y a souvent des engagements: la dot attendue a été, de la meilleure foi du monde, escomptée et a servi h son tour à gager des engagements pour une cession d'offlce ou de charge, une commandite industriellcjetc.

Le plus bonnette homme du monde voudra, parce qu'il est honnête, les tenir. Or, pour les tenir, il lui faut se marier; marié, il va se trouver obligé, sous peine d'injure grave à sa femme, de consommer le mariage, et, ce faisant, il va lui donnerla syphilis, c'eslà-dire commettre une mauvaise action, ou plus exactement commettre un crime moral, en même temps que faire une injure grave à sa femme, au sens juridique du mût(Voy. le chapitre sur la syphilis etledivorce^ p. 155), Il y a là un dilemme qui peut risquer de faire sombrer la raison du fiancé, qui, de fait, Ta parfois fait sombrer et a causé plus d*un suicide.

11 appartient au médecin de résoudre la question, de montrer au malheureux que, dans sa situation, entre deux maux il faut choisir le moindre, ne pas commettre Tacte dont les conséquences sont, en réalité, irréparables, c'est-à-dire rinfection de celle à laquelle il vçul donner son nom.

Donc, rompre le mariage, ou mieux le remettre d'abord, invoquer pour cela un prétexte plausible, une légère menace de tuberculose pulmonaire, un voyage devenu subitement nécessaire..* gagner ainsi quelques semaines ou quelques mois ; ce temps sera occupé à se soigner et à résoudre les questions financières, à trouver des fonds ou à résilier les engagements pri^

FIAT^CÉS SYPHILITIQUES, Vil

^îs-à-vis des tiers; toutes ces qoestions, le jeune iomme les étudiera avec son père qu'il doit sans tarder lettre au courant de son état. Après quelques semaines, la situation sera moins poignante, la solution sera plus facile; on verra alors s*il faut définitivement abandonner Tidée de ce mariage, s il est possible au contraire d'obtenir un sursis suffisant pour dépasser la période où le mariage est interdit, c'est-à-dire de rennettre ce mariage à quatre ans au minimum à dater lu début de Tinfection,

Je raisonne ici dans l'hypolhèse où le syphilitique l&t absolument loyal, de bonne foi, où il a trouvé las son père un confident sûr, un conseiller éclairé et lussî scrupuleusement honnête que lui-même. Il m*est lonc permis de signaler pour ce cas particulier une solution exceptionnelle, solution que le médecin n*est ias autorisé à conseiller, mais qu'il peut à la rigueur — le répète, dans les conditions très étroites et très spéciales *^ue je viens de définir — accepter s'il est ea droit de compter que les conventions proposées seront ^fidèlement exécutées*

Cette solution est la suivante : le mariage sera célébré, mais non consommé ; ce sera, ce que Ton désigne ïncore sous le nom de mariage blanCf la vie commune ît non le lit commun, à la condition de prendre toutes les précautions contre la contamination de la femme ^ar une voie quelconque.

Pareille solution, pour ne pas devenir une cause de divorce, — la non-consommation du mariage étant, d après la jurisprudence, une injure grave qui justifie le divorce et permet tant môme l'annulation du mariage religieux, — doit être proposée avant le mariage et

acceptée par la fature épouse* Elle suppose donc de son côté non seulement une valeur morale peu coramiiae» mais encore un sentiment d*estime singulièrement développé pour son fiancé: je ne la comprends guère en dehors des cas où les familles des deux futurs époux sont liées par une ancienne amitié et où le mariage était depuis longtemps résolu au moment où le fiancé prend la syphilis.

C'est dire combien le médecin sera rarement appelé à lui donner son assentiment» Je n'ai cependant pa^, je prie le lecteur de le croire, écrit ces lignes pour le simple plaisir de forger une histoire et d'inventer une ligne de conduite inapplicable : je me suis trouvé deux fois déjà en présence de fiancés qui sont venus sponlanément me demander si je les auloriserais à faire un mariage blanc aux conditions précitées ; sachant leur valeur morale, celle de la famille où ils allaieut entrer, je n'ai pas cru devoir m'y opposer ; dans les deux cas, les conventions ont été scrupuleusement observées el dans Tun, après le terme imposé, est oé un enfant absolument sain et resté sain.

Hors ces cas, il est de stricte prudence de n^autoriser le mariage qu'au bout du temps réglementaire, au terme de quatre ans de syphilis et de dix-huit mois d'intégrité dont nous avons au chapitre précédent reconnu la nécessité. Et, s*il craint de voir ses prescriptions transgressées, le médecin fera bien de les stipuler par écrit sur Tordonnance même où il formulera le traitement pharmaceutique^

Il peut, en effet, se trouver en face d'un client de loyauté douteuse, voire môme absolument déloyal, qui

FIATtfcéS SYPHILITIQUES.

e voudra pas manquer Toccasiond^un «beau mariage j»,

ccasioR trop rare et espoir depuis lonf^tenips caressé,

ur lequel les plus beaux raisonnements n*auronL pas

e prise.

Ce type du syphilitique coureur de dot, nous Favons

éjà rencontré parmi les candidats au mariage ; il est resté le même après les fiançailles, ne mérite pas plus de pitié ; vis-à-vis de lui le médecin doit toujours tenir la môme conduite, lui dire nettement la vérité, lui montrer qu'il va commettre un crime en se mariant, etj s'il voit qu'il ne le convaincra pas, le congédier brusquement, comme il congédierait un assassin* Contre de pareils scélérats, le médecin est désarmé,

ous Ta vous vu déjà au chapitre précédent : esclave du secret médical, il ne peut aller crier leur triste impudence, protéger la Jeune fille qu'ils vont épouser. Plus le mariage est proche, moins îl y a de chances pour qu'un heureux hasard le mette en contact avec la famille de la fiancée, lui fournisse le moyen inattendu et compatible avec l'observation du secret professionnel qui mettra celle-ci en garde contre le crime qui la menace. Le mariage est décidé, on ne lui viendra plus demander de renseignements, îl n'aura plus à en refuser, il ne pourra plus user de l'expédient qui consiste à suggérer au beau-père d'exiger que son gendre contracte une assurance sur la vie, 11 est donc l'impuissant témoin d'un acte qu'il réprouve et dont peut-être

1 va dans quelques semaines se trouver à môme de connaître les conséquences.

11 lui faut se résigner à ce rôle passif.

Il est surtout une tentation que le médecin ne doit jamais avoir, c'est de venir en aide à ce client, croyant

en même temps venir au secours de la femme qu'il jn épouser, c'est de lui indiquer un moyen quelconque pour empocher la conlaraination de la jeune femme dans le premier rapprochement. Jamais, alors même que le mariage serait imminent, qu'il devrait être célébré le jour même où le chancre est ^lécouvert, un médecin ne doit suivre le dangereux exemple de Diday (1), procurer à un syphilitique fiancé ^ lui laisser même supposer que quelqu'un pourrait lui procurer — la pos* sibililé d'avoir avec sa femme un rapport non infectant (Diday n'en permettait qu'un et se refusait à recourir une autre fois au procédé en question) en recouvrant !a surface du chancre d'un enduit protecteur en collodioD, Cette pratique doit être réprouvée non seulement parce qu'elle est d'une efficacité contestable, pour ne pas dire illusoire en tant que moyen d'occlusion de ta surface chancreusc, mais encore et surtout parce que la complaisance du médecin pour son client serait un pas fait dans la voie éminemment dangereuse des concessions; on n'imagine pas un homme qui a eu un unique rapport conjugal, alors qu'il est porteur d'une manifestation aussi apparente qu'un chancre et qui» pendant quatre ans pour le moins, n'a plus aucune relation avec sa femme, môme après que les accideals sont éteints : avant qu'il soit longtemps, il aura repris la vie conjugale et contaminé sa femme, se persuadant à lui-même qu'il peut bien se passer du secours du médecin puisqu'il n'a plus de lésion suintante à enduire de collodion; s'il ne risque pas Tessai sans eu avoir référé au médecin, ce dernier ne pourra être plus rigoureux que le jour du mariage, il se laissera circon-

(1) P. DmAY, LepéFilvénériendans les familles, Paris, 188i , p. 28S.

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