CHAPITRE XVI
Le médecin peut prendre la syphilis, comme tout autre homme, plus même que tout autre homme.
11 peut, en effet, la prendre par toutes les voies habituelles, et la prendre aussi par des voies inhérentes à l'exercice de sa profession.
Les occasions professionnelles les plus communes sont représentées par le toucher vaginal des femmes syphilitiques, par les opérations pratiquées sur des sujets en activité de syphilis contagieuse, par Texamen de la cavité buccale des sujets porteurs de plaques muqueuses.
Le loucher vaginal expose, on le conçoit, tout particulièrement à 'la contamination syphilitique, en raison de la fréquence des lésions syphilitiques suintantes au niveau de la vulve, de la présence fréquente dans le vagin de sang provenant des règles ou de pertes et de la durée du contact du doigt avec les surfaces dangereuses. Il y expose d'autant plus qu'il est souvent pratiqué sans précautions, même chez des femmes suspectes ou atteintes de syphilis (1) et que, pour
(i) Dans un concours pour la nomination à une place d'accoucheur des hôpitaux, auquel j'assistais en qualité de juge, j'ai pu me rendre compte que l'imprudence est la règle parmi les accoucheurs et dans les services d'accouchements. Une des femmes désignées pour
Iratismetlre la syphilis, il n'est pas nécessaire qu'une femme présente des manifestations vuivaîres ou autres très apparentes; bien souvent la contamination a pour origine une femme chez laquelle rien ne faisait soupçonner la syphilis et en présence de laquelle le médecin ne serait cru tenu à aucune précaution. ^H
Les opérations chirurgicales pratiquées sur le^^ syphililiqucs h la période secondaire peuvent être loccasion de contaminations, quelle que soit la région opérée, alors m^me que celle-ci est indemne de toute monifestalion syphilitique appréciable. C'est qu'en effet le sang, à la période initiale de la syphilis, est contagieux. 11 suffit donc d'une écorchure existant avant l'opéra lion, d'un traumatisme, même léger, produit pendant l'opération sur le doigt du chirurgien, pour que la solution de continuité du tégument puisse s^infecten
Jullien (1) a rapporté l'observation, intéressante à de
servir de sujet à une épreuve cllniqiîe présentait suri» vulve tie multiples pïaques érosives. Le caudidat que le sort rdlait désigoef pour î^examiner ne pouvant se dispenser de îa toucher^ je demandai s'il y avait bien dans la salle des pt'otecteurs eu caoïilchuuc qu'on pût metlre à sa disposîtion au cas où il eu réclamerait. CtUe queslioii, que je croyais toute naturelle, parut extroordiuûire a'ii accoucheurs membres du jury qui mo déclarèrent qu^ila oe se servaient pas de prolecteur en pareil cas: j'insistai nëanmoins, n^ pouvant admeltre qn^uu candidat risquât de prendre la sypïï^li^ flans un concours, h roccasion d^in examen auquel il ne pouvait s* soustraire j on finit par trouver dans rélablisscmeal — un de ceus o^ se font le plus grand nombre des accouchements ^ un unique condom. Il resta d'ailleurs sans emploi, le candidat auquel éehuUft malade n^ayant pas manifestL^ le dësîr de s'en servir et ayant pralir que le toucher avec le doigt à nu.
Je ne suis plus surpris depuis ce jour de la fréquence de li* syphilis professionnelle chez les accoucheurs et les sages-femm€SJ
{1) JiTi.LiEN, Sur deux cas de syphilis d'emblée, sans accideni" initial. Beitnige zur Bvrmatolfiffie und Sijphiîis^ Festschnft gewidmpi Neumann, Vienne, 1900, p. 3GT,
tïîultjples égards, d'un chirurgien et de son aide quî^ dans le cours d'une même opération d*ablation de foyer tuberculeux che:& une malade en incubation de roséole syphilitique, se piquèrent avec une aiguille à luture et s'inoculèrent ainsi la syphilis, — une sjqîhilis jui, chez tous deux, présenta cet le par lieu la ri té rare "3e ne pas débuter par un chancre, mais de se traduire i'emblée par des phénomènes généraux, particularité lue sans doute h ce que le sang qui avait été introduit ians le derme pendant Topération avait été immédiateit extrait par succion, tandis que celui qui avait îétré jusqu*au tissu cellulaire sous-cutané avait iéterminé Tinfection des opérateurs*
La transmission de la syphilis aux accoucheurs, aux chirurgiens, aux denListes^ dans le cours de leurs examens et de leurs interventions est loin d*ôtre rare. Lorsqu'il adresse à Tun d'eux une femme enceinte ou un malade atteint d'une affection qui réclame leurs soins, le médecinj qui connaît Texistence de la syphilis chez son client, remplit un devoir strict en leur faisant part de cet antécédent capital : d'ailleurs, non seulement il met son correspondant sur ses gardes et lui suggère la nécessité de prendre des précautions et peut ainsi lui éviter le risque d'une contamination, mais encore il facilite parfois le diagnostic et, d'autres fois, il fournit les éléments d'une indication thérapeutique qui peut être d'importance capitale* Lorsque, sous un prétexte ou sous un autre, le malade réclame le silence, le médecin doit lui exposer les inconvénients qu'une pareille réticence pourrait avoir pour lui, malade, et les dangers qu'il ferait ainsi courir à celui dont il va réclamer les soins. En évoquant le sentiment de la responsabilité encourue, en faisant remarquera son client *^
que le confrère auquel il commuoiquem son diagnostic esl tenu d*en conserver le secret, que lui-même évitera ainsi un interrogatoire long el toujours pénible» Je niéJecin parviendra toujours à lever robstacle.
Le simple examen de la cavité buccale et surtout du pharynx, provoquant lexpulsion de salive mêlée des produits d'une érosion syphilitique et sa projection sur une excoriation du visage, le contact avec un ling6 imbibé de pus contagieux, voilà encore une série d*aulres modes de contamination du médecin.
Plus rarement, c'est le contact fortuit d'un itislru* ment ou d'un objet imprégné de sécrétions virulentes i c'est, comme chez un é minent médecin trop tôt enlevé par des accidents de syphilis cérébrale, le contact d'un coupe-papier dont il s'est servi en guise d'abaissélangue pour examiner la gorge d'un syphilitique et que, quelques instants après le départ de son client, il met machinalement dans sa bouche.
Il est inutile de prolonger cette énumération, Il suffit d'avoir montré que la syphilis professionnelle des médecins n*est pas exceptionnelle et que, plus fréquenk* dans certaines spécialités médicales, elle peut cependant s'observer dans toutes.
Inutile d'ajouter que le médecin contaminé professionnellement, fût-ce même par un malade qui Taurait inoculé sciemment et par un traumatisme volontaire» ne saurait exercer la moindre tentative de poursuites * il est à la fois victime de sa profession et esclave o^ secret médical, son devoir impérieux*
S'il doit en silence subir les conséquences d'une imprudence ou d'un accident, le médecin syphilitique
est, par contre, tenu de prendre les mesures les plus rigoureuses pour ne pas transmettre à ses clients la maladie dont il est atteint.
Oublierait-il ce devoir, qu'il s'exposerait en cas de transmission, à des poursuites judiciaires et à une condamnation d'autant plus certaine que sa victime aurait à lui reprocher la contamination non seulement en elle-même, mais encore comme conséquence d'une lourde faute professionnelle.
Il est donc d'absolue nécessité que le médecin atteint de syphilis suspende l'exercice de sa profession s'il est atteint de lésions contagieuses siégeant en des régions découvertes et ne pouvant être exactement occlues.
Or, précisément, en cas de contamination professionnelle, quatre fois sur cinq, le chancre occupe les doigts ou le dos de la main. Un pansement occlusif peut, à la vérité, y être appliqué et empêcher ses sécrétions de s'épandre. Mais, en bien des circonstances, ce pansement occlusif est, comme on l'a dit d'un autre genre docclusion, une toile d'araignée contre le danger.
Qu'un médecin, atteint de chancre du doigt, puisse, à la rigueur, palper, ausculter et percuter des malades atteints d'affections purement viscérales, en ayant soin de recourir sa lésion d'un pansement imperméable, cela peut se soutenir.
11 n'en est pas de même du chirurgien ou de l'accoucheur, dont les mouvements sont entravés dès le moment que ce pansement est assez large pour être efficace, dont l'aseptisalion des mains est singulièrement gênée par la présence du pansement et qui risque toujours de le perdre au cours d'un examen ou d'une opération.
L'inlerdicLîon d'exercer la profession doLl-elle se
prolonger après la cicatrisation complète du chancre, doit-elle être aussi rigoureuse lorsque le chancre occupe une autre région que la main?
Il est évident qu'alors un danger, le plus redoutable, sera passé ou absent, mais il en persiste d'autres de contingence variable.
Les lésions contagieuses de la main, en dehors du chancre, sont extrêmement rares; il est cependant des onyxis et des périonyxis, que Tabus des antiseptiques rend précisément plus fréquents chez les chirurgiens et qui sont aussi gênants et aussi dangereux que le chancre lui-même. Ils doivent, comme lui, faire suspendre l'exercice des accouchements et toute intervention chirurgicale.
Indemne de toute lésion de la main, le médecin peut reprendre rexercice intégral de sa profession quelle que soit sa spécialité. 11 devra cependant, plus que tout autre, prendre garde aux lésions qu*il peut porter en toute autre région i fût-ce une région couverte, ne pas les toucher sans se laver de suite et soigneusement les mains; il devra surtout, sMl opère, éviter les projections de salive tant qu'il sera alieint de plaques muqueuses buccales et, dans ce but, il pourra suivre le conseil, donné par quelques chirurgiens, de porter un masque devant la bouche pendant quil opérera.
Il devra encore se souvenir que, pendant lespremiers mois de rinfeclion, son sang est contagieux, que Técoulement sanguin provenant d'une plaie même minime produite au cours d'une opération peut inoculer son opéré, et peut-être sera-l-il prudent, pendant ces
smiersmois, de porter pendant les opérations
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de caoulchouc. 11 est surtout un ordre de spécialistes
pour lesquels les précautions sont de rigueur absolue et pour lesquels la syphilis devrait être une cause d'interruption complète de l'exercice professionnel, ce sont les dentistes, qui sont plus exposés que tous les autres opérateurs à subir, au cours de leurs interventions, des traumatismes des doigts entraînant Técoulement de sang et le contact de celui-ci avec la muqueuse buccale, si rarement en état de parfaite intégrité, de leurs clients.