CHAPITRE V
LES SYPHlLITiaUES CANDIDATS AU MABIAGE
Le jeune homme de vingt-cmq ans qui vient de s'entendre déclarer atteint de syphilis, manque rarement, dans ses lamentations, de faire entendre celle-ci : € Alors, docteur, puisque je suis syphilitique, je ne pourrai pas me marier! Tous les syphilitiques ont des enfants pourris. Je suis donc condamné au célibat. » C'est, chez quelques-uns, la réminiscence d'une lecture, d'une conversation avec un médecin imbu de Tidée de l'extrême gravité et de l'absolue incurabilité de la syphilis : il y a là, pour eux, une question de conscience. C'est, chez d'autres, une simple interrogation, une manière d'engager l'entretien sur un sujet qui, depuis quelque temps déjà, hante leur esprit, et sur lequel ils espèrent bien que leurs craintes sont chimériques.
Aux uns comme aux autres, le médecin a tout intérêt à répondre franchenient, à faire connaître Tétai de la science sur la curabilité de la syphilis, sur la possibilité du mariage des syphilitiques, sur la possibilité de la procréation d'entants sains, absolument sains par des parents syphilitiques. Il ne peut ni exagérer les craintes des premiers, ni décevoir l'espérance secrète des seconds.
Mais, ajoulera-l-ilj pour pouvoir vous marier, i!
Bl
aiidra vous soigner eL attendre, atlendre d*en avoir ob-
nu la permission d'un médecin.
Plus d'un client réclame, dès ce premier enireiien, ne réponse précise, une date, un chiffre.
Il serait imprudent de le flxer de suite, et cela pour eux raisons ; d'abord parce que la date qu'on lui assinera^ même si elle est un minimum^ lui paraîtra loueurs trop éloignée et que, s'il s'agit d'un sujet nereux, impressionnable, il ne faut pas exagérer encore émotion qu*il vient de ressentir en apprenant qu'il st atteint de syphilis, — ensuite parce que, au début d*une syphilis, il est impossible de savoir comment elle se manifestera dans ravenir, comment elle évoluera, si elle sera grave ou légère, oligo ou polysym- ^fetomalique» et qu'il n'y a pas dérègle générale à étâ- "blir sur la durée de sa contagiosité, de sa période dangereuse.
Il sera donc bon^ au premier contact avec un client,
de le laisser dans le doute sur la date probable à
^Hnquelle on pourra rautoriser à se marier, de lui parler
^^seulement v d'un certain nombre de mois ». On remettra
à plus tard la solution de cette question.
Aux visites suivantes, le malade dévoilera luimême peu à peu son état d'âme en ce qui concerne le mariage, en même temps qu'il prendra confiance dans son médecin ; celui-ci aura ainsi plus de facilité pour rorienter doucement dans la voie de la patience. Bien souvent, au reste, les préoccupations matrimoniales font trêve à mesure qu'évoluent les accidents secondaires, la question ne se pose plus; le malade a d*ailleurs entendu, de par le monde, conter quelques mésaventures de syphilis transmise dans le mariage, qui l'ont assagi pour quelque temps p
fuiBLEROE, — Syphilis et Déoirt, 6
»YPHlLl?î ET DKONTOt.OGîE.
Arrivera cependant un jour où il posera celte question : a Docteur, voilà x mois 'que je suis régulièrement mon trailement, voîliH // moisqueje ne me vois plus et que vous ne me voyez plus iraceidentssyphitiLique.s; quand me permettrez -vous de me marier? » Et de deux syphilitiques qui posent cette question^ celui dont Iê X mois est représente par* le chiffre le plus bas est le plus souvent celui qui, au début de sa syphilis, se croyait le plus fermement à jamais exclu du mariage: ou bien il a réfléchi, il a appris que son ami Un tel qui avait contracté la syphilis après lui vient de se marier* ou bien il a en vue quelque héritière qu'il ne voudrait pas laisser prendre par un autre.
Que répondre à cette question? I
Avant de formuler la réponsoj envisageons-en les éléments.
Un syphilitique a, en raison de sa syphilis, à redouter pour lui-même les manifestations de son infection ; marié, il a de plus à redouter d'infecter sa femme 1 et de procréer des enfants syphilitiques ou entachés de ' syphilis. Il s'agit de savoir si les craintes qui peuvent! être conçues pour lui, pour sa femme et pour sa descendance, doivent durer indéfiniment, et^ au cas où elles ne seraient pas de durée indéflHÎe, quand elles] seront devenues vaines.
Il est certain d*abord que ces craintes ne doivent pas! être de durée indéfinie, ce qui équivaudrait à Tinter-^* diction absolue et sans appel du mariage de tous les! syphilitiques.
Si la syphilis récidive rarement, si le syphilitique] voit rarement, exceptionnellement même, réapparaître! un nouveau chancre infectant, et tout le cycle des
SYPHH.1TIQUES CANDIDAT» hV MAKIAGE, 83
accidents secondaires de la sj'philis, il n en est pas moins vrai que celle récidive se produit quelquefois, argument qui peut à la rigueur (1) être invoqué pour démontrer que la syphilis guérit radicalement et défiiiit ivement,
^P Pour rentrer dans Tordre des faits plus habituels, f l'observa Lion de tous les jours montre que des syphi- I litiques vivent jusqu'à un iVge assez avancé, voire même très avancé, sans présenter jamais de manifestations m p niables à leur infection. JVIéme les faits comme celui ue j'ai rapporté, où on voit la syphilis se manifester inquante-quatre ans après le chancre par des gommes bous-catanées sans s'être traduite par aucun accident utre que le chancre et les vulgaires symptômes du stade secondaire, viennent montrer que la syphilis ne doit pas être indéfiniment redoutée par ses victimes, ^ear une intégrité de cinquante-quatre ans est à bien des ^regards une manière de guérisan, et, avec ]a moyenne delà vie humaine, serait réellement pour beaucoup une intégrité déûnitive. ♦
D'autre part, tel syphilitique qui^ pendant toute la
I période secondaire, n*a présenté que des accidents légers, peut, au bout de plusieurs années, être atteint de manifestations tertiaires des plus graves, des plus
(ij Je dis tf à lartgtieiir *t^ caria récidive d'une maladie infâctieuseï t*i surtout d'une nmiadie infectieuse de durée aus&i longue que la syphilis, ne saurait être coasiderée comme tini* preuve formeUe de la guérison de la première atteinte t de ce que les traces de celle-ci sont assez eflacées pour permettre lu reproduction de» inanifestatious iultLales de riurecLionf il ne s'ensuit pas forcémcût qae cette première atteinte ne puisse plus se traduire par des accideots d'ordre tardift car à ces accidents eorrespou lient sans douta ua cliimisme humoral et des aptitudes cellulaires dilîérentsdu cbimi^me et du phagocytîsme qui gouverueat rimniunité aux stades primitifs.
SYPHILIS ET DÉOPÏTOLOGIE.
menaçantes, de gommes de rencéphale ou du voile du palais, voire môme de manifestations plus redoutables encore, parce que moins sensibles à Faction des médicaments, comme le tabès ou la paralysie générale. La menace de telles maladies est un apport en dot que beaucoup bésileraient h proposer ou à dissimuler s'ils ^l'y savaient exposés*
Les relations de ces maladies avec la syphilis soat aujourd'bui assez bien établies pour que le médecin ait à envisager leur possibilité chez un syphilitique candidat au mariage. Et cet élément nouveau n'est pas sans troubler singulièrement son esprit au moment de prendre une décision et de rendre un arrêt*
Pour apprécier sainement ces questions graves, pour ne pas risquer de faire le malheur irrémédiable d'un jeune ménage dans lequel le mari apporterait la folie avec son ancienne syphilis j pour ne pas, d'autre parti en arriver à interdire le mariage à des syphilitiques qui feraient pendant de longues années la bonheur d'une femme et dont le célibat briserait définitivement Texistence, le médecin ne peut se contenter de simples impressions, de souvenirs plus ou moins vagues.
De données précises, mathématiques, il est totalement dépourvu : de même que rien ne permet au début d*une syphilis de préjuger ce que seront les accidents tertiaires, où ils se localiseront, combien de temps ils dureront, de même, rien à une phase quelconque ne permet de pronostiquer sûrement s'il surviendra des accidents tertiaires, quand ils paraîtront et sur quel système ou quel organe ils porteront.
A défaut de données précises, il y a du moins quelques probabilités; Tobservatiop clinique a révélé un
erlain nombre de faits qui peuvent être ici utilisés vec grand proGt,
La marche de la syphilis à ses stades précoces peut Ifournir, dans quelques cas, un élément d'appréciation ont il faut tenir le plus grand compte.
Il est, en effet, d'abord des syphilis qui, à toules leurs ériodes, sont graves, qui, k toutes leurs périodes, révoquent des manifestations rebelles et récidivantes ur un organe ou un tissu donnée des manifestations ui nécessitent une médication particulièrement énerîque; ce seront ici des lésions cutanées ulcéreuses, là des plaques linguales ou buccales h type plus ou moins nettement leucoplasique, qui laissent des traces manifestes et persistantes de leur existence; la récidivité de telles manifestations dans le passé devra toujours faire redouter leur réapparition dans Tavenir, tant que leur guérison définitive et sans aucun reliquat inflammatoire ou néoplasique ne remontera pas à un temps Kissex long, deux ans au miniinum : nous verrons d'aileurs plus loin que les syphilis à localisations persisantes et récidivantes sur les muqueuses sont redoutables encore parce qu'elles peuvent être Toccasion de contaminations conjugales.
Certaines syphilis révèlent dès les premiers stades leur prédilection pour le système nerveux et en font preuve encore dans Tavenir; elles méritent une mention spéciale. Initialcmcntj elles donnent lieu à des accidents cérébraux précoces, parfois même ultra -précoceSj qui relèvent de lésions syphilitiques des vaisseaux encéphaliques ; hémiplégie vulgaire ou alterne, paralysies des muscles de l'œil, etc. Pareils accidents doivent particulièrement éveiller Tattention même lorsqu'ils guérissent sans reliquat apparent, faire redouter
pour les stades ultérieurs des accidents cérébraux qui risquent d'être plus rebelles. De même, rappariiion de l'iritis à une époque quelconque de rinfection esl l'indice d*une syphilis grave» susceptible plus que toule autre de porter ses effets sur le système nerveux : sans vouloir faire de celte localisation du virus ua signe précurseur absolu de syphilis cérébrale et un obstacle ultérieur au mariage, je la considère comme devant spécialement influencer le jugement du médecin s'il 8*y ajoute d'autres éléments défavorables d'appréciation.
Une autre manifestation de la syphilis qui ne se traduit par aucun trouble subjectif et qu'il faut rechercher de parti pris pour en constater Texislence est le signe d'Argyll Robertson, ou suppression du réfléjEe accomraodaLeur à la lumière avec conservation du réflexe accommoda leur à la vision k distance ; longtemps considéré comme lié directement au labes, ce signe a été dans ces dernières années rapporté à la syphilis par Babinsky, De ses rechercheSj de celles faites à son* instigation par Charpentier, par Cestan (1), par NageoUe, Dupuy-Dutemps, de recherches de contrôle entreprises par divers auteurs entre autres par Dufour (2), il résulta nettement que Timmobilité pupillaire est très fréquente chez les sujets syphilitiques.
Sa fréquence varie suivant les périodes de la syphilis et augmente avec Tancienneté de Tinfection. On ne
(1) Yoir^ cDlrofiiitres, la commun îchI ion de R. Cesta> el Dupiiy- DuTEMPs au Congrèn franc aï s des neurologl&les ef aliémsieB /rançawi. Grenoble^ seplDmbre iW2.
(2) Dup-ouiî, Relations entre les troubles^ pu pi lia ire s, la syphilis et certaines maladies nerveuses (tabès ^ paralysie générale). Bulteling et Ménioiri^s f/e ta SùcùH^ médicale de» hâpilaiix de Pârhf
^ 3 juin 1902, p. lias.
sait encore s'il faut admetlre que tous les syphilitiqu
iiutiques
qui le présentent soient exposés à devenir tabélîques ou
paralytiques généraux, elle doit cependant encore
I attirer Tattenlion sur la possibililé du développement
^He ces deux graves séquelles de la syphilis.
^B L'ancienneté de la syphilis est, au point de vue des
1^ risques qu'un syphilitique court d'être atteint de para-
^lysie générale, une circonstance capitale: les recherches
^Pstatisliques de Hansen et Heiberg (1) ont, en eEFet,
prouvé que la paralysie générale débute ordinairement
quinze à dix-huit ans après la première manifestation
de la syphili.s,
II suffirait donc, pour être sur, à peu près mathéma-
liquenient sûr, qu'un syphilitique est à l'abri de la
paralysie générale, de constater que, dix-huit ans
après son chancre, il ne présente encore aucun des
signes initiaux de cette affection. Cette donnée peut,
I en certains cas de syphilis contractée à un âge très
Bjeune, avoir une importance capitale. D'autre part,
"le pourcentage des cas de tabès et de paralysie générale
par rapport au chiffre total des syphilitiques est trop
faihie, les chances pour un syphilitique quelconque de
■ devenir tabétique ou paralytique général trop res-
^ treintes pour qu'on soit en droit d'imposer un stage
prématrimonial aussi long à tous les syphilitiques
^^quels qu'ils soient,
^m Si important qu^on juge le rôle de la syphilis dans
^Ha production du tabès et de la paralysie générale, —
i^^et pour ma part je le juge capital^ ou, pour mieux dire,
je suis bien près de le croire nécessaire et constant, —
- (1) lÎANi^Ex et IIkîbkhg, a quel âge s'acquiert le plus souvent la syphilis et h quel âge éclate lo pltis souvenlU paralysie" géaérale ? Mevue neurologique^ la Juiu l&OO, p, 496,
um. imm. vm^ms ^m^^
SYPIflUS ET DEOPïTOLOClE.
il n'en est pas moins vrai qu'il n'est pas le seul : la syphilis apporte la graine, le malade fournit le terrain, un terrain nerveux par prédisposilion liéréditaire ou par surmenage intellectuel et moral, parfois physique; de cela, les preuves abondent. De là doit résulter ua enseignement : nous le déduirons plus loin-
Dernier élément, résultant lui aussi de robservation quotidienne, de celle des neurologistes comme de celle des syphlligraphcs. Les syphilis auxquelles succèdent le tabès ou la paralysie générale sont, dans- une proportion considérable, des syphilis qui, à leurs débulsj ont été peu ou pas traitées et qui, la plupart du temps, se sont traduites par des accidents initiaux, chancre et accidents secondaires, de peu d*importance apparente, la bénignité des symptômes ayant inspiré une trompeuse conflance et entraîné, par une déduction d'apparence logique et de conséquence désastreuse» l'insuffisance du traitement- La conclusion est difficile à tirer de ces faits parce que, en définitive, il n*en résulte que des probabilités et que ces probabilités laissent une large marge h rincertitudc, parce que, de plus, les conditions dans lesquelles le syphilitique se trouvera placé, après son mariage et de par son mariage, peuvent à elles seules contrebalancer les influences soit nocives soit favorables qui résultent de toutes les autres conditions,
Néanmoins, en cherchant h me garder et d*un optimisme dangereux et d'un pessimisme exagéré, je pense que le syphilitique, infecté depuis moins de dix-huit ans, à tares nerveuses héréditaires accusées, ayant déjà donné des preuves de sa prédisposition nerveuse par des actes bizarres, présentant nettement le signe d*Argyll
jRoberlson, ne doit pas élre encouragé dans ses projets e mariage s'il n'a pas été soumis dans les premières hases de sa syphilis h un frailement aniisyphiliiique ufïisamment prolongé, c'est-à-dire , ayant duré au oins deux ans et demi à trois ans, quelle qu'ait été 'intensité de sa syphilis. — Je pense qu*il faut être lus sévère encore, exiger un traitement plus prolongé 'il s'est produit, au début de la syphilis, des troubles erveux graves ou s'il y a eu à un moment quelconque ne attaque d'iritis. — Je pense enfin que ce même ;yphili tique, ayant ou non présenté des troubles nerveux précoces ou de Tiritis, ne doit pas se marier s'il exerce une profession exigeant un travail intellectuel assidu, un efîort créateur constant, mettant en jeu une responsabilité importante, l'exposant à des spécu-
(ations hasardeuses, tout en lui imposant des devoirs nondains et des fatigues physiques. Le mariage, pour m tel sujelj joindrait encore un coefficient important à les titres de candidature à la paralysie générale- Au contraire, moins les facteurs étiologiques des grandes affections nerveuses seront nombreux et accen* tués, moins le médecin devra se montrer sévère. Il y a dans leur interprétation des nuances délicates qu*une étude minutieuse et une connaissance précise des conditions sociales et morales de l'impétrant peuvent seules permettre d'apprécier; en bien des circonstances, le médecin ne fera pas sans quelque appréhension connaître sa sentence. Placé entre deux intérêts opposés, celui de son client syphilitique d*une part, celui de la famille où il va entrer, peut-être même celui de la Société d'autre part, il a une tâche particulièrement difficile et scabreuse.
Et, pour compliquer encore son embarras, il pourra
SYPilILIS ET DEONTOLOGIE,
se faire encore que son clienl soit un neurasthénique, un syphilophobe que la contiQuelle coDlemplation de
sa syphilis, la crainte toujours renouvelée de voir s'en développer les séquelles nerveuses, rendent plus impressionnable, font verser de plus en plus sur la pente neurasthénique; le mariage, en apportant à son foyer la sécurité et la tranquillité, en lui donnant une compagne | susceptible de lui rendre la confiance en lui-même, îiel va-t-il pas, comme j'en ai vu des exemples, être le salut de ce neurasthénique, faire disparaître toutes les menaces d'une aEfection organique du système nerveux? Pour envisager cette hypothèse, il faut que se trouvent réunies des conditions indispensables : ancienneté suffisante de la syphilis, intensité et durée suffisanles do traitement niercuriel, absence des stigmates! organiques des affections du système nerveux, abscnci; de troubles pupîllaircs en particulier^ et qu'ainsi la neurasthénie puisse être sûrement reconnue pure de] toute association morbide.
Le risque « santé personnelle du syphilitique » nej nous a donné que des indications bien vagues, bieaj troublantes sur son admissibilité au mariage. Les deux] risques « contagiosité pour la femme )& et « transmissibilité héréditaire » vont-ils nous mieux éclairer? OuiJ jusqu'à un certain point. Ici encore, néanmoins, la) certitude absolue fera défaut^ la solulîon mathématique] est inconnue.
Voyons plutôt.
Dans le mariage, les moyens de contamination sonlj multiples; la moindre érosion de la plus minime des] lésions syphilitiques d'une muqueuse, la moindre solution de continuité du tégument si le sang est encore]
SYPHILITIQUES CANDinATS Ar MAttlAGE. 91
virulent, peuveot servir à réaliser rinfection de la femme.
Donc, déjà de par la nécessité de ne pas infecter sa femme par contact, le syphilitique ne peut se marier tant qu il en est à la période de virulence du sang et ant qu*il peut voir survenir sur les nauqueuses ou sur le tégument des lésions spécifiques virulentes. Il suffirait de connaître la limite extrême de la virulence des manifestations syphilitiques pour fixer T époque où le syphilitique sera en état de se marier, ou de trouver un réactif quelconque de la virulence de la syphilis pour autoriser le mariage de tout syphilitique chez lequel répreuve par ce réactif resterait négative.
Le critérium expérimental fait défaut : mèrae Fimraunilé persistante d'une maîtresse précédemment indemne de syphilis, voire même la naissance d'un enfant sain issu des relations avec cette maîtresse seraient, pour de multiples raisons^ une démonstration insufflsante.
Seules, Tobservation d'un grand nombre de syphi- U tiques, la détermination de la durée de la contagiosité et des variations de cette durée, suivant différentes conditions, peuvent aider à résoudre la question : c'est dire que la solution se base sur des faits d'observation, sur des données statistiques, sur des probabilités et non sur des certitudes, en un mot qu'elle est essentiellement empirique.
A s en fier aux quelques expériences faites à ce propos et à certaines observations cliniques, le sang des syphilitiques est virulent pendant dix-huit mois ou deux ans.
Plus longue est la période où peuvent survenir des manifestations virulentes et contagieuses sur les mu-
SYPniUS ET DEONTOLOGIE,
quciises et sur le légument. L'observation clinique a. depuis longtemps, fait connaître que des plaques syphilitiques parfaitement caractérisées peuvent s'obsen^er pendant les deux premières années de la syphilis; mais, à mesure que T observation se complétait, on a reconnu que cette durée était largement dépassée, que des manifestations d'ordre secondaire j virulentes sûrement puisque contagionnantcs, pouvaient encore exister au bout de six, huit, pcut-ôtre dix ans après le chancre* Feulard (1), dans un important rapport sur la durée de la période contagieuse delà syphilis, a établi que la contagion pouvait se produire à ces époques reculées, et que la plupart des syphilis conjugales tardives avaient pour origine des lésions tardives, extraordinairemeni tardives de la muqueuse buccale.
Faut-il conclure de là que le mariage des syphilitiques doit être reculé jusque six, huit, dix ans et plus après le chancre ? Alors, à mesure que Tobservalion montrera des accidents secondaires apparaissant à une époque plus tardive, on allongera la durée du stage prématrimonial des syphilitiques : quek]ues faits exceptionnels sufilront à Fallonger démesurément, ce qui équivaudra presque en pratique à interdire le mariage des syphilitiques.
Contre cette déduction, l'observation proteste : les syphilitiques sont loin de contagionner tous leurs femmes.
11 faut donc, non pas prendre un moyen terme, ce qui est antiscientifique et expose aux pires surprises^ mais serrer les faits de plus près, rechercher quelle est, en pratique, pour la grande majorité des cas, la limite
(1) Feuuied, Durée de la période contagieuse do la syphilis.
Annules de Dermatologie^ tBD6, p. iOâ5.
SyPHTLITÏQUES CANDIDATS AU MARIAGE.
le la contagiosité des accidents secondaires et, de plus, voir si les faits où cette limite ordinaire est dépassée le se présentant pas dans des conditions qui permettent le prévoir que la limite en question sera dépassée. Or, voici ce que montre l'observation. Dans la grande lajorité des cas, les plaques syphilitiques cessent de ke montrer au bout de dix-huit à vingt mois d*infection. Ill reste cependant encore un nom lire assez important [de cas où elles se produisent pendant trois ou quatre los, mais ces plaques syphilitiques tardives ne sont jas des plaques de retour survenant après un long intervalle, ce sont des lésions essentiellement récidi- * vantes, récidivantes parfois malgré tous les traitements, récidivantes surtout à chaque suspension de traitement : les malades atteints tardivement de plaques syphilitiques en ont été, le plus souvent, atteints ^»aux premières périodes de Tinfection, ou, en tout cas, ^ren ont été atteints à plusieurs reprises, avec tant de I régularité et de ténacité qu'ils n'ont pas passé quelques l^bnois sans en présenter des traces. On peut, en consé- ^çiuence, établir comme règle qu'un syphilitique qui est resté plusieurs mois, mettons dix à douze mois, sans avoir de plaques syphilitiques en sera désormais indemne, surtout s'il ne s'expose pas à Faction des causes qui provoquent le retour des plaques muqueuses, c'est-à-dire de l'usage des excitants, parmi lesquels le ^labac occupe le premier rang,
^p Ces données de l'observation ne peuvent donner qu'un minimum ; il convient donc, pour rester dans les limites de la prudence, de forcer les chiffres, afin de ^lenir compte d'exceptions toujours possibles. ^H Nous en conclurons qu'il n'est pas prudent d'autoriser le mariage d'un syphilitique avant que se soient
J5YPIIILIS ET DEONTOLOGIE,
écoulés dix'huit mois, à partir de la limite ordinaire de rapparilioQ des plaques ou, si les dernières plaques se sont montrées au delà de cette limite ordinaire, avant que dix-huit mois se soient écoulés à partir de la dernière apparition de plaques syphili* tiques.
Ce qui est imprudent devant être interdit en matière aussi grave que la contagion conjugale de la syphilis, le mariage d'un syphilitique sera interdit pendant les quatre premières années de sa syphilis et pendant les dix-huit mois qui suivront toute éruption de plaques syphilitiques.
C'est à peu près dans les mêmes termes que M. Fournier formule le précepte, c'est aussi dans les mêmes limites de temps qu'il le renferme.
Je n'ignore pas que quelques auteurs, frappés sans doute par des faits où Tinfection de la femme a été le fait d'un mari ayant contracté la syphilis environ quatre ans auparavant, ont proposé de reculer systématiquement la limite en question à six ans ; je croîs cependant que, dans les conditions strictes où je viens de la formuler, c'est-à-dire avec une période d^intégrité de dix-huit mois au moins, la limite de quatre ans est sufflsante : je n'ai observé jusqu'ici aucun fait de nature à me la faire modifier et l'autorité de M. Fournier est suffisante pour calmer bien des appréhensions.
Cette solution, sans avoir ni la prétention ni même le désir de constituer un moyen terme, concilie, je pense tous les intérêts et tous les devoirs : intérêt du syphi li tique auquel le mariage ne peut demeurer toujours interdit, intérêt de la Société dont les membres propres à la procréation d'enfants bien portants ne doivent pas être écartés du mariage, devoir du syphilitique de ne pas
infecter une femme, devoir du médecin qui est le protecteur et le conseil de tous.
Le risque « procréation d'enfants syphilitiques op d'enfants entachés de syphilis (1) » est, jusqu'à un certain point, solidaire du risque « contamination de la femme » . En effet, une femme restée saine peut être infectée par l'enfant syphilitique qu'elle a conçu d'un père syphilitique; c'est la syphilis par conception de Diday et de Fournier, mode d'infection très compréhensible théoriquement, mais dont la démonstration est presque impossible à donner dans un cas donné particulier. Bien que les auteurs contemporains acceptent trop complaisamment la fréquence de la syphilis par conception et que les difficultés de l'enquête sur l'origine des syphilis féminines la fassent souvent admettre trop aisément, la syphilis par conception ne semble pas discutable à l'heure actuelle.
(1) Je me sers avec intention de cette expression un peu vague « enfants entachés de syphilis » pour désigner tous les enfants qui présentent quelque trouble dystrophique lié à la syphilis mais ne revêtant pas l'aspect de manifestation syphilitique, de lésions spécifiques. M. Fournier et plusieurs de ses élèves ont rapporté un grand nombre d'observations appartenant à ce groupe de faits très complexes. On y rencontre, en effet, à côté de malformations portant sur les différents organes et sur les divers tissus, des dystrophies générales entraînant le nanisme ou empêchant les enfants de se développer et de vivre, en les rendant incapables de résister aux diverses infections accidentelles, fréquentes dans le jeune âge. Ces faits sont encore à l'étude, un certain nombre d'entre eux ne méritent peut-être pas de rester classés parmi les méfaits de la syphilis. 11 demeure néanmoins acquis que Tinfluence de la syphilis des parents sur la descendance ne se borne pas à la transmission en nature de l'infection et de la virulence syphilitique, qu'elle peut aussi être représentée par la production de troubles trophiques localisés ou généralisés, dont l'existence chez un enfant ne saurait être indifférente.
SYPHILIS ET DtOKTOLOGÏE.
La solidarité n'est cependant pas absolue, car conlagiosilé directe delà syphilis ettransmissibilité héréditaire ne sont pas deux termes adéquats et indissolublement liés Tun à Taulre: des syphilitiques en pleine évolution secondaire, en pleine éruption de syphilides^ peuvent procréer des enfants qui seront et resteront indemnes de syphilis et môme, pour le dire en passant, cela n*est pas propre h Thomme, car des femmes syphilitiques ayant eu au cours de leur grossesse des éruptions spécifiques généralisées et considérables peuvent donnerle jourà des enfants indemnes de syphilis* Constatons le fait sans chercher à Texpliquer; constatons également ce fait que des pères syphilitiques depuis de longues années, ne présentant plus de lésions syphilitiques apparentes, n'en ayant même jamais présenté de bien considérables, peuvent procréer des enfants hérédo-syphili tiques, dont la syphilis sera manifeste dès leur naissance ou dans les semaines suivantes.
De la dissociation entre le pouvoir de contagion directe et le pouvoir de transmission héréditaire du virus syphilitique, il pourrait résulter que le risque de transmission héréditaire exige des précautions autres que le risque de contagion de la femme.
Étudions donc les conditions dans lesquelles se fait la transmission héréditaire.
Ici encore, l'observation et Tempirisme peuvent seuls nous guider.
Observation et empirisme nous apprennent que la syphilis se transmet d'autant plus fréquemnient par hérédité et sous une forme d'autant plus grave que rinfection du géniteur infecté — nous n avons à rai* sonner ici que sur Thypothèse du père seul infecté — est plus récente et qu'elle a été moins régulièrement el
STPniLlTinUES CANDIDATS AU MARIAGE,
loins longtemps soignée. L'hérédité syphilitique ^'atténue par le tenaps et par le mercure; comme le dit M, Fournier (1), avec du mercure et du temps tout médecin peut faire irun sujet syphilitique, sauf exceptions particulières et rares, un mari et un père non danjereux. L'influence héréditaire de la syphilis se traduit sar des accidents qui suivent une échelle décroisaante de gravité, au fur et à mesure que la syphilis tu père est plus ancienne, et on voit les grossesses iont il est Tauteur aboutir successivement à des jfausses couches de plus en plus tardives, puis à la "naissance d'enfants infectés succombant rapidement, puis à celle d'enfants infectés susceptibles de vivre plus ou moins longtemps, finalement à celle d'enfants sains ou entachés seulement de stigmates non virulents.
De par robservation clinique, il esl à présumer qu'un enfant procréé plus de trois ans après le début de la syphilis par un père ayant subi un traitement mercuriel auffîsantj c'est-à-dire un traitement de deux ans environ de durée, sera indemne de syphilis.
Nous retrouvons ici^ pour ce qui concerne Tâge de la syphilis du père, les chiffres mêmes auxquels nous avons été conduits en étudiant le risque « contaminalion de la femme ^. Nous n'aurons donc pas à modifierj du chef du risque de transmission héréditaire, la formule à laquelle nous nous étions arrêtés.
Mais un autre élément intervient, auquel la considération du risque contamination de la femme ne nous avait pas amenés à attacher grande importance, 'est rintensité et la durée du traitement spécifique.
(i) A. FouHNîRU, Lhérèdifé stjphiiiiiqaef Paris, 1891^ p, 143. Thlbibrge. — Syphilis et Déon t, 7
9S SYPHILIS ET DÉONTOLOGIE.
Cet élément prime ici, comme en ce qui regarde Tappréciation de la marche ultérieure de la syphilis chez le syphilitique lui-même, la considération de l'ancienne té de rinfection. Et même, peut-on ajouter, il la primera longtemps : prenons tel ou tel ménage syphilitiquCj dans lequel les grossesses se succèdent, et dans lequel les traitements alternent avec des suspensions de toute médication ; nous constaterons que les grossesses qui ont été précédées d'un traitement mercuricl ont donné un produit indemne de syphilis, que celles qui ont succédé à une période d'abstention médicamenteuse se terminent par la naissance d'enfants plus ou moins entachés de syphilis, si bien qu'à la naissance d'un enfant sain peut succéder la naissance d'un enfant syphilitique, si aucun traitement spécifique n'a préludé à la conception de celui-ci.
De ces faits, sur lesquels il a tout spécialement et avec infiniment de raison attiré Tattention, M, Fournier a tiré cette conclusion pratique, que le syphilitique, avant de songer à s'assurer un héritier, doit avoir subi un traitement antisyphililique régulier, prolongé pendant trois à quatre années au moins, et que, si le traitement a été insuffisant, il devra le compléter par une cure préventive et préliminaire à la procréation de Tenfant : c'est là, suivant son expression, le traitement du père de famille.
Par trois voies différentes, en considérant successivement les conditions propres à assurer la santé et la survie du mari, la non-contamination de la femme, rimmunitè des enfants à venir, nous arrivons donc à des résultats sensiblement concordants, non contradictoires en tout cas, et nous pouvons résumer dans la
formule suivante les justifîcaUons à exiger d'un syphilitique, candidat au mariage :
Syphilis remontant à quatre ans au moins. — Absence complète d'accidents syphilitiques depuis dix-huit mois au moins. — Traitement régulier suivi pendant trois ans au moins, sans préjudice des justifications relatives à TétaL de son système nerveux et h rhyglène de ce système nerveux, justifications qui ont été précédemment énumérées et spécifiées (Voy. p, 85).
Pareilles justifications, le syphilitique les doit au médecin auquel il vient demander rautorisation de se marier. S'il est loyal et s'il ne les peut donner, il attendra pour se marier d'être en mesure de les fournir.
Ces conditions, il est bon de le répéter ici, sont des conditions indispensables, suffisantes dans la grande majorité des cas. Elles permettent au médecin d'autoriser le mariage, elles ne sauraient lui permettre de le conseiller sans arrière-pensée aucune : elles sont, en effetj basées sur des faits d'observation, sur des conditions empiriques, non sur des lois pathologiques précises et sur des démonstrations expérimentales. Aussi, en accordant à son client rautorisation de se marier^ le médecin agira prudemment en lui faisant remarquer qu'il se trouve dans les conditions où les mariages se font sans danger pour la femme et pour la descendance, que toutes les chances sont réunies pour qu'il n'infecte pas Tune et ne compromette pas Tautre* mais que la certitude médicale n'est pas la certitude mathéma tique et que, plus il reculera son mariage, plus il diminuera le risque de rencontrer une exception à la règle, de contaminer sa femme ou d'avoir des enfants entachés de syphilis.