DEUXIÈME PARTIE
Nous allons, Messieurs, continuer et achever notre étude sur les rapports de la syphilis avec le mariage.
Jusqu'ici nous n’avons envisagé la question qu'avant le mariage. Aujourd’hui, il nous reste à l’étudier après le mariage.
Le mal que nous voulions prévenir est accompli. Un homme syphilitique et non guéri de sa syphilis s’est marié. Le voici époux.
Quels dangers peuvent résulter de cette situation ? Et quel rôle avons-nous à jouer médicalement pour conju-
rer ou atténuer ces dangers ? Telle se présente la question qu’il nous faut aborder actuellement.
Question pratique, s’il en fut jamais. Question féconde, comme vous ne le verrez que trop au cours de cet exposé, en embarras, en difficultés de plusieurs genres, en situations équivoques, délicates, complexes, etc. Question que l’on n’a presque jamais l’occasion de rencontrer à l'hôpital, mais qui, en ville, dans la clientèle, se présente et s'impose fréquemment au médecin. En conséquence, j'ai cru qu'il serait utile de la débattre devant vous avec détails, pour vous épargner un apprentissage toujours plus ou moins pénible à subir par expérience personnelle.
Le mal est fait, vous disais-je. Un homme syphilitique s’est marié, bien que non guéri; et le voici actuellement en ménage, avec une syphilis en pleine vigueur, en pleine activité de manifestations.
Situation déplorable, qui ne laisse pas d’être fréquente à des titres divers : soit que le malade (ce qui est le cas Le plus commun) se soit engagé à la légère dans un mariage prématuré, se croyant guéri ; — soit que, consciemment et volontairement, il ait bravé les dangers d’une telle position ; — soit qu'il ait ignoré sa maladie véritable, en prenant le change sur la nature des lésions dont il a été affecté avant son mariage.
Et même, si vous le voulez, nous rapprocherons des faits de ce genre deux autres ordres de cas qui, très différents de ces derniers à coup sûr comme ordonnance chronologique des accidents, n’en aboutissent pas moins à une situation exactement identique, à savoir :
1° Les cas (ceux-ci très-nombreux) où un homme marié prend la syphilis après son mariage dans une aventure ou plutôt dans une mésaventure extra-conjugale ;
2° Les cas infiniment plus rares, véritablement exceptionnels, où la syphilis éclate sur un homme tout récemment marié, du fait d’une contagion ayant précédé de quelques jours le mariage. Je m'explique par un exemple emprunté à mes notes.
Un jeune homme du grand monde a rapport, onze jours avant son mariage, avec l’une de ses anciennes maîtresses, laquelle était affectée à cette époque (comme cela fut démontré plus tard) de plaques muqueuses vulvaires. Il se marie absolument sain en apparence. Huit jours après ses noces, il voit poindre sur le gland une petite rougeur, laquelle dégénère bientôt en un chancre induré typique, exorde d’une syphilis constitutionnelle qui se transmet bientôt à la jeune mariée (1).
Quelle que soit l’origine chronologique de la syphilis, que la contagion soit antérieure ou postérieure au mariage, la situation, Je le répète, est absolument la même dans ces divers cas. Toujours, en effet, nous retrouvons la même scène et les mêmes personnages, à savoir : d’une part, une femme saine, et, d’autre part, un mari syphilitique.
Dans ces conditions, que va-t-il se produire ?
Ce qui va se produire, c’est, d'abord, que ce mari,
(1) Les cas de ce genre sont extrêmement importants à connaître pour la pratique. Je les signale à l’attention de mes lecteurs. — Voy. Pièces justificatives, note IV.
dès la première invasion d’un phénomène suspect, se précipitera dans le cabinet d’un médecin et, anxieux, affolé, lui tiendra ce langage (que je reproduis d’après nature, vous pouvez m'en croire) : « Docteur, sauvezmoi. Me voici, je crois, avec des accidents de syphilis. Or, je suis marié. Jugez donc un peu la situation, si j'allais donner la vérole à ma femme, si j'allais avoir des enfants syphilitiques ! Tirez-moi de là, je vous en supplie, et dites-moi bien tout ce que j'aurai à faire pour me tenir en garde contre de tels dangers. »
Consultés dans ces conditions (et vous le serez souvent, je vous l’affirme), qu'aurez-vous à répondre?
D’après moi, votre rôle médical est tout tracé; et, si vous voulez m'en croire, votre réponse sera la suivante :
« Monsieur, je vois érots ordres de dangers dans la situation pour laquelle vous me faites l'honneur de requérir mes conseils, à savoir :
«1° Vos dangers personnels, ceux qui résultent pour vous-même de votre maladie ;
«€ 2° Un danger de contagion pour votre femme ;
« 3° Un danger d’hérédité pour vos futurs enfants.
« Or, ces trois ordres de dangers, non seulement 1l nous faut y parer, mais encore il faut nous préoccuper de tous dans une égale mesure ; car vous seriez coupable et Je serais coupable avec vous si nous ne visions que votre sécurité propre, sans prendre souci de votre femme et de vos enfants. En conséquence, c’est une triple consultation que je vais avoir à vous donner.
« Et d’abord, allons au plus pressé. Parlons de vous. Ce sera là mon premier point. »
J. — « Quant à vous, monsieur, continuerez-vous, il faut vous traiter le plus activement possible et tout faire pour vous guérir le plus tôt possible. Car c’est de vous en somme que rayonnent toutes les conséquences qui peuvent retomber sur les vôtres. |
« Dans ce but, voici ce que je vous conseille, ete. »
Mais avant d'aller plus loin dans cette scène, qu’allezvous conseiller à ce malade, à ce syphilitique qui se présente à vous dans ces conditions spéciales ?
Certes, comme nature, comme qualité de remèdes, vous lui prescrirez ce que vous prescririez à tout autre, car il n’est pas, que je sache, de remèdes spéciaux à l'usage particulier des maris syphilitiques.
Mais, comme intensité, comme vigueur de médication, c’est une tout autre affaire, à mon sens. Notez que vous êtes en présence d’un #2ar1, d’un mari vivant au contact d’une jeune femme, exposé à contagionner cette femme dans les mille rapprochements de la vie commune, sans parler même des rapprochements sexuels dont il est à craindre que, malgré toutes vos recommandations, ne s'abstienne pas votre client. J'ajouterai même à ce dernier propos — et cela est bon à savoir pour la pratique — qu’en l'espèce votre client pourra se montrer d'autant moins docile à la prescription de continence qu'il a intérêt à cacher son état, qu'il ne veut pas, comme il vous le dira, « que sa femme puisse deviner son mal », etc. Soyez donc moins certains de lui à ce point de vue que vous ne le seriez de tout autre malade en situation différente (1).
(1) J'ai vu des maris syphilitiques 7e pas oser s'abstenir de rapports avec leur femme à l'époque même où ils pouvaient transmettre la con-
Fournier. — Syph. et Mar. 11
Or, de ces conditions particulières dérivent pratiquement des éndications particulières, dont vous comprenez à l'avance et le but et les utiles résultats.
Ces indications, à ne parler même que des principales, se résument en ceci :
1. — Tout d'abord, supprimer séance tenante les foyers de contagion; et les supprimer par une cautérisation suffisante, énergiquement modificatrice.
S'agit-il, par exemple (ce qui est de beaucoup le cas le plus commun), d'accidents secondaires de la bouche, de la gorge, de la verge, etc., détruisez-les immédiatement par une cautérisation vigoureuse. Le nitrate d’argent, caustique faible, risquerait de rester insuffisant. Choisissez de préférence le nitrate acide de mercure, caustique plus intense et bien autrement sûr comme résultats.
Que si cette cautérisation n’a pas pour effet de corriger immédiatement, #7 situ, la nature contagieuse des accidents, du moins à coup sür elle en provoquera la cicatrisation à brève échéance ; et c’est là ce que nous désirons.
Inutile d'ajouter qu’à la cautérisation nous adjoin-
tagion, et cela dans la crainte que la suspension des relations habituelles ne donnûit l'éveil sur leur maladie ! Pour éviter le soupçon, ils risquaient de transmettre la vérole à leur femme ! Le fait est à peine croyable ; il n’est pas moins authentique cependant. Il est authentique à ce point que deux de mes clients, dans des conditions de cet ordre, ont abouti, « pour détourner les soupçons », à contagionner leur femme.
Des faits de ce genre doivent être signalés, car on ne les imaginerait pas à priori, on ne les supposerait pas possibles avant d'en avoir eu l'expérience personnelle et la démonstration péremptoire.
drons aussitôt l'emploi des topiques les mieux appropriés à déterminer la guérison rapide de ces foyers de contagion.
u. — Couper court, par une médication d’une intensité particulière, aux accidents contagieux dé la période secondaire.
Dans les circonstances ordinaires où l’on est appelé à traiter la syphilis, la médication qu’on prescrit usuellement aux malades est une médication douce, circonspecte, ménagée, contenue, qu’on s’efforce d’adapter à la tolérance individuelle. On va lentement, doucement, patiemment, parce qu’on a du temps devant soi ; on procède avec mesure, quitte à laisser la diathèse reprendre le dessus de temps à autre par quelques explosions temporaires.
Mais, dans les conditions spéciales qui nous occupent, le cas est différent. Il y a urgence, ici, à conjurer des dangers imminents de contagion. Dans ce but, l'indication est d'aller vite et de frapper fort, si je puis parler ainsi; et cela pour imposer silence à des manifestations menaçantes, menaçantes , bien entendu, non pour le malade, mais pour sa femme qu'il s’agit de protéger.
Donc, au lieu de la médication usuelle, au lieu des «Cinq centigrammes » traditionnels de proto-iodure, je crois qu'il y a tout avantage à instituer d'emblée un traitement énergiquement répressif; je crois qu'il y a lieu d'agir en l'espèce comme on agit alors qu’on se trouve en présence d’accidents spécifiques graves qu'il importe d’enrayer promptement. En un mot, je suis ici
pour un traitement précipité et violent, sans toutefois dépasser une juste mesure et sans courir le risque, pour vouloir aller trop vite, d’être forcé de rétrograder, j'entends de suspendre la médication.
Dans cette intention, prescrivez donc de prime abord de fortes doses mercurielles. Dix à quinze centigrammes de proto-iodure, deux à trois et même quatre centigrammes de sublimé, quotidiennement, ne constitueront pas une moyenne excessive, au moins en général et réserve faite pour la tolérance individuelle avec laquelle il y a toujours à compter. Souvent même il ne sera pas inopportun d'associer l’iodure au mercure, pour activer encore la médication. — Poursuivez ce traitement deux mois environ. — Au delà, cessez-le quelques semaines, pour éviter les effets d’accoutumance. — Puis, reprenez-le dans les mêmes conditions, pour le même temps, et ainsi de suite (1).
En procédant de la sorte, vous parviendrez souvent, sinon toujours, à supprimer tout ou partie des manifestations secondaires; vous parviendrez notamment — et c’est là le but que vous poursuivez — à diminuer de nombre et d'intensité, voire peut-être à conjurer complètement ces poussées éruptives du tégument muqueux
(1) Je ne parle pas ici des frictions mercurielles, et pour cause. Les frictions, à coup sûr, constituent un excellent mode de traitement et pourraient être fort utiles en l'espèce. Mais, en l'espèce aussi, elles sont presque toujours inapplicables, car il faut tenir compte des exigences du cas particulier. Comment un jeune mari accepterait-il de nous l'obligation de se pommader et de s’empaqueter le corps chaque soir, pour se présenter dans cet attirail au lit conjugal ? Une telle mé-
dication se prêterait peu à laisser ignoré ce que le malade a surtout intérêt à dissimuler.
qui, sous le nom de plaques muqueuses, sont si redoutables au point de vue de la contagion et constituent la source commune, la source banale des contaminations dans le mariage.
Sans doute, ce traitement à outrance ne sera pas toujours du goût de votre malade. Sans doute, il pourra offenser dans une certaine mesure soit les gencives, soit les fonctions digestives. Mais avec une surveillance attentive, avec de la modération et de la circonspection dans la vigueur, vous arriverez presque toujours à faire accepter et tolérer cet ordre de médication (1).
Comme exemple du genre, je vous citerai le cas d’un malade que j'ai traité de la sorte 1l y a cinq ans, à propos d’une syphilis éclose le dixième jour de son mariage. Ce jeune homme (dont l’histoire est exactement identique comme particularité de début avec l’une de nos observations précédentes), ce jeune homme, dis-je, une quinzaine avant ses noces et à la suite de la cérémonie traditionnelle qu'on appelle « l’enterrement de la vie de garçon », s'était laissé entraîner à passer la nuit avec une ancienne maîtresse « dont il se croyait sûr ». Il gagna ainsi la vérole, qui, après une incubation de vingt-cinq jours, se révéla sur lui par un chancre du gland. La situation était donc des plus critiques. Je mis en pratique la méthode dont il vient d’être question,
(1) Je ne dis pas, bien entendu, qu'un traitement de ce genre pourra être appliqué dans tous les cas, mais je dis — ce qui est tout üifférent — que, dans les cas où il pourra étre appliqué, il devra être institué de la sorte et sur de telles bases. Il constitue, en effet, le plus sûr moyen de conjurer les manifestations contagieuses de la période secondaire.
et j'ai la satisfaction de dire qu’elle fut couronnée d’un plein succès. La période secondaire resta presque muette; tout risque de contagion fut conjuré; tout fut sauvé, « même jusqu'aux apparences », suivant l’expression de mon malade.
Et ce n’est pas sans peine, cependant, que je parvins à lui faire accepter ce traitement sévère. Maintes fois il regimbait contre mes prescriptions, contre ce qu'il appelait « mon traitement de cheval » et ce que je qualifiais, moi, du terme plus exact de « traitement à l’usage des maris qui ne veulent pas contagionner leur femme ».
IT. — Voilà un premier point réglé dans la situation qui nous occupe. Abordons actuellement le second, qui a trait aux dangers de contagion encourus par la femme.
Ces dangers, vous les connaissez par ce qui précède. Ils sont de deux ordres :
1° Dangers d’une contamination directe, transmise par un accident contagieux du mari ;
2° Dangers d'une contamination indirecte, résultant d'une grossesse (syphilis par conception).
Or, il s’agit de préserver la jeune femme de ces deux périls. Dans ce but, qu’allons-nous faire ?
En ce qui regarde les dangers de contagion directe, notre rôle, notre devoir, est tout tracé : c’est d’avertir le mari à ce point de vue de la façon la plus explicite, la plus complète; c’est de l’effrayer même quelque peu relativement aux risques encourus par sa femme. Un peu d'effroi ne nuira pas pour le rendre plus réservé et plus prudent.
Renseignez done exactement le mari sur les dangers de cette contagion, dangers qu'il peut bien ne pas connaître, au moins d’une façon suffisante, Ne vous bornez * pas à lui dire (comme on le fait généralement) « qu’il peut être contagieux'et qu'il devra s'abstenir de tout rapport avec sa femme au cas où il serait affecté de quelque symptôme syphilitique ». Cela est trop vague. Insistez près de lui, ne craignez pas d'entrer dans les détails, car la chose en vaut la peine, et persuadez-le bien de ceci : que, dans son état de maladie, toute plaie, toute érosion, toute lésion excoriative et humide contient ou peut contenir un levain de conta- Sion ; — que, Si Minime, si insignifiante, si inoffensive que lui paraisse une lésion quelconque, cette lésion n’en est pas moins dangereuse pour cela; — que n’importe d’ailleurs le siège d’une lésion pour être contagieuse ; qu'il y a des lésions contagieuses aussi bien à la bouche et ailleurs qu'aux organes génitaux (1), etc., ete. « Donc, ajouterez-vous comme conclusion, quor que vous ayez, imposez-vous l'obligation formelle, absolue, de vous abstenir de tout rapport, de tout contact avec votre femme, car de là pourrait dériver pour elle la pire des 'contagions. »
Et cela, Messieurs, je le répète, vous n'êtes pas seu-
(1) Une idée très répandue chez les gens du monde est que la contagion syphilitique ne peut se transmettre que par les organes génitaux. Pour eux, l’idée de syphilis implique celle d’une contamination génitale.
C’est donc là un préjugé qu’il importe de combattre en toute occasion et plus particulièrement encore dans l’ordre de situations qui nous occupe actuellement.
lement autorisés à le dire, vous avezle devoir de le dire et en ces termes; car un tel langage est en harmonie parfaite avec les données de la science relativement au mode habituel de la contagion syphilitique dans le mariage.
Savez-vous en effet ce qu'apprend la pratique à ce sujet? Mes notes sont absolument précises en la matière et me permettent d'affirmer les deux propositions que voici :
1° Pour l’énorme majorité des cas, les contagions syphilitiques quise transmettent dans le mariage, du mari à la femme, dérivent d'accidents de forme SECONDAIRE ;
2° Presque invariablement ces contagions dérivent d'accidents secondaires de forme superficielle, érosive ou exulcéreuse, tout au plus papulo-érosive, c'est-àdire d'accidents essentiellement bénins d’allure, presque insignifiants en raison de leur bénignité apparente, au total sans importance, et éminemment susceptibles ou bien d’être méconnus comme nature, ou bien même de passer inaperçus.
Et cela se conçoit, et cette double proposition ressort de l’essence même des choses.
Car, d’une part, la syphilis est infiniment plus dangereuse à son étape secondaire qu'à toute autre période, en raison de la multiplicité extrême et de la dissémination possible de ses accidents. Et, d’autre part, les contagions qui se produisent dans le mariage ne peuvent être que le résultat de lésions assez peu importantes pour qu’un mari conscient de son état n’y prenne pas garde ou en méconnaisse jusqu’à l'existence. Un mari, en effet, ne contagionne pas sa femme à la façon des
prostituées, des filles de joie, qui se livrent quand même au coït, quel que soit leur état de santé, par intérêt ou par indifférence ; un mari ne transmet jamais la syphilis à sa femme que par mégarde ou par surprise. Donc, il ne la lui transmet que par l'intermédiaire d'accidents assez minimes, assez bénins, pour qu'il n’en ait pas soupçonné la nature véritable ou même pour qu’il n’en ait pas eu conscience.
Je l’ai dit bien souvent et je ne cesserai de le répéter, ce sont les accidents les plus légers de la période secondaire qui sont les plus dangereux au point de vue de la contagion. Et ce sont les plus dangereux en raison même de leur bénignité apparente. Ils semblent si peu de chose, ils ont une apparence tellement inoffensive qu’on n’y prend pas garde, qu’on n’en soupçonne pas la nature ; et conséquemment on s'expose à les communiquer. Ajoutons encore, d’ailleurs, qu'ils peuvent fort bien passer complètement imaperçus.
Les petites érosions secondaires des lèvres, de la langue, de la verge, voilà les intermédiaires les plus habituels de la contagion dans le mariage.
Rappelez-vous, comme exemple, deux observations que je vous citais au début de cet exposé. Dans l’une, la contagion à été transmise par des érosions secondaires du gland qu’on avait prises pour des herpès; dans l’autre, elle fut le résultat d’érosions minimes des lèvres, érosions à peine desquamatives et tout à fait comparables à ces exfoliations épithéliales que produit l'abus du tabac. Eh bien, à ces deux cas J'en pourrais joindre pour le moins cinquante autres déposant tous
dansle même sens. Presque invariablement, done, c’est par des lésions minimes, par des syphilides secondaires simplement érosives, que la syphilis passe du mari à la femme.
Cela est tellement vrai que des malades aussi attentifs que possible à leur état de santé, aussi consciencieux observateurs d'eux-mêmes que vous puissiez le supposer, se sont laissé prendre à des contagions de ce genre. Des médecins même, juges bien autrement compétents, n'ont pas échappé à ce danger dans leur propre ménage. Exemple le cas suivant, qu’à tous égards je me ferai un devoir de vous citer.
Un médecin des plus distingués, un de ces hommes qui honorent notre profession autant par leur caractère que par leur talent, contracte la syphilis dans l'exercice de son art. Marié, il prévient sa femme aussitôt et s’observe avec un soin méticuleux. Chaque jour, matin et soir, 1l s’examine avec le plus grand soin. Et cependant, en dépit de toute sa vigilance, il n’aboutit pas moins à contagionner sa femme. D'ailleurs, écoutons-le nous raconter lui-même son malheur, dans une lettre qu'il m'a fait l'honneur de m'adresser à ce sujet :
« Un matin de l’année dernière, je fus épouvanté de constater à mon réveil, sur la rainure du gland, une petite tache à peine apparente, de la largeur d’une lentille, sèche dans presque toute son étendue, légèrement excoriative à son centre dans une surface comparable à une tête d’épingle. Je fus épouvanté, vous dis-je, parce que, dans la nuit même qui précéda cette découverte, j'avais eu un rapport avec ma femme. Et cepen-
dant je m'étais examiné, comme de coutume, la veille au soir. Or, ce fut cette misérable tache, cet insignifiant 0obo, qui contagionna très certainement ma pauvre femme. Car, dans le délai classique, c’est-à-dire trois semaines plus tard, elle commença à sentir «un bouton » à la vulve, et ce bouton devint un chancre... Que mon exemple ne soit pas perdu. Profitez-en, vous, mon cher ami, qui vous occupez d’études spéciales, pour bien dire à ceux qui vous écouteront comment peut se produire la contagion dans le mariage, pour les convaincre que cette contagion peut s’exercer par la lésion la plus légère, la plus inoffensive, assez inoffensive, assez légère pour avoir pu tromper l’œil défiant d’un mari honnête homme et d’un praticien attentif et prévenu... »
Rien à ajouter après ce triste et si instructif exemple.
IT. — Ce n'est pas tout, Messieurs. Un troisième point réclame notre attention.
Vous n'avez pas perdu de vue la situation dont nous poursuivons l'étude. Un homme marié est venu réclamer vos conseils pour des accidents de syphilis. D'abord, vous lui avez prescrit un traitement. En second lieu, vous venez de le mettre en garde contre les dangers encourus par sa femme, au point de vue d’une contagion directe. Votre tâche n’est pas achevée, car reste le danger d'une grossesse. Et cette grossesse, survenant dans de telles conditions, pourrait être l’occasion d'un double malheur, à savoir :
D'un malheur en ce qui concerne la mère, qui serait exposée à recevoir la syphilis de son enfant;
D'un malheur en ce qui concerne l'enfant, soumis à (ous les risques de l’hérédité syphilitique.
Or, cette double conséquence, c’est à vous que revient le devoir de la prévenir.
Il est à croire que votre client n’a pas notion ou ne se rend qu’un compte très incomplet des résultats néfastes qui pourftaient succéder à une grossesse survenant dans ces conditions. C’est donc à vous de l’éclairer à ce sujet, et de l’éclairer #7 extenso, clairement, compendieusement, de façon « à ce qu'il n’en ignore », comme disent les gens de justice, et à ce qu'il règle sa conduite en pleine connaissance de cause, dûment instruit de la situation.
Conséquemment, pour remplir cette dernière indicaüon, vous continuerez de la sorte, si vous m’en croyez, votre discours en trois points :
« Et surtout, monsieur, dans les conditions actuelles, pas d'enfant! Gardez-vous d’une grossesse; évitez à tout prix que votre femme devienne enceinte !
« Car, d’une part, l'enfant qu’elle recevrait de vous pourrait soit hériter de votre maladie, soit plutôt encore mourir avant de naître; — et, d’autre part, il serait possible que votre femme fût infectée par son enfant, c’est-à-dire reçût de cet enfant la vérole dont il aurait hérité de vous.
« Donc, vous m'entendez bien, vous me comprenez bien : arrangez-vous pour n'avoir pas d'enfant. »
Et libre à vous, alors, Messieurs, d’insister au besoin et d'ajouter un complément d'instructions, si vous le Jugez nécessaire d’après l'attitude de votre client; libre à vous, comme l'a spirituellement dit M. Diday, de
« vous faire professeur jusqu’au bout, professeur toujours décent, mais suffisamment clair. »
Telle est, Messieurs, la première des situations diverses que crée l'introduction de la syphilis dans le mariage.
Quoique complexe et délicate en plus d’un point, celleci, cependant, est de toutes la plus simple, relativement aux indications médicales qu’elle comporte.
Poursuivons notre étude, mais en nous attendant à des difficultés bien autrement sérieuses.
Un second ordre de cas se présente de la façon suivante :
Un homme récemment marié a été repris d'accidents spécifiques, dérivant d’une syphilis incomplètement traitée pendant sa vie de garçon. Sa femme est restée indemne, mais elle est ENCEINTE. Et justement effrayé, cet homme vient requérir vos conseils, en vous posant cette double question :
&« 1° Que dois-je faire pour moi ?
« 2° Y a-t-1l quelque chose à faire pour ma femme et pour l'enfant qu’elle porte dans son sein? »
Situation bien autrement complexe que celle dont l'étude précède, puisqu'elle comporte toutes les difficultés de la première, avec la complication grave d’une grossesse.
Quelle devra être en pareil cas la conduite du médecin ?
1. — En ce qui concerne le mari, nul embarras. Notre rôle est exactement ce qu’il était dans le premier ordre de cas que nous avons étudié précédemment, et nous n'avons pas autre chose à faire que ceci : prescrire un traitement approprié à la qualité des accidents actuels ; — tenir en garde notre client, par des avis dûment motivés, contre la possibilité d’une contagion, laquelle en l'espèce aurait des résultats doublement néfastes, puisqu'une femme et un enfant s’y trouveraient intéressés à la fois (1).
1. — Mais c’est en ce qui concerne la femme et l’enfant que de véritables difficultés pratiques vont s’imposer à nous. Il est évident que l’une et l’autre sont menacés. En premier lieu, cette jeune mère peut être contaminée par cet enfant issu d’un père syphilitique, dont la syphilis est même encore assez vivace pour s’attester par des accidents actuels. Tous les dangers
(1) Relativement à ce dernier point, j'ai cru inutile de rappeler qu'une contagion transmise dans le cours d’une grossesse comporte un double ordre de dangers, à savoir :
19 Dangers relatifs à la mère. Ceux-ci ne sont que trop évidents,
2° Dangers relatifs à l'enfant. Il se peut en effet que l'invasion de la syphilis dans le cours d’une grossesse détermine soit un avortement, soit un accouchement prématuré. Et il se peut aussi que l'infection de la mère se transmelte au fœtus avec toutes les conséquences si graves d’une diathèse congéniale.
Les faits de ce genre sont si communs qu’il suffira, je pense, de les énoncer, sans apporter de nouvelles preuves à l'appui. Plusieurs exemples, d’ailleurs, en seront fournis incidemment par une statistique
qui trouvera place à la fin de ce volume. (V. Pièces justificatives, note III.)
de la syphilis par conception surgissent donc ici. — D'autre part, cet enfant est exposé par ses dangers héréditaires soit à naître syphilitique, soit surtout (ce qui est le cas bien autrement fréquent) à mourir avant de naître.
Or, une question se présente : n’y aurait-il pas espoir de parer à ces éventualités éminemment graves en prenant les devants, c'est-à-dire en administrant par prévision le traitement spécifique à la mère? L’influence atténuante et corrective de ce traitement n’estelle pas démontrée pour des faits sinon identiques, au moins analogues ? N’avons-nous pas vu, par exemple, l'administration opportune de la médication antisyphilitique couper court à une série d’avorltements successifs dérivant d’une influence syphilitique paternelle et conduire une grossesse à bon terme ? L'intervention préventive trouve donc ici une indication pour le moins rationnelle.
Mais, d’un autre côté, sommes-nous bien autorisés à cette intervention préventive ? Que savons-nous au juste sur l’état de l'enfant, d’où dérivent nos craintes pour la mère ? Sans doute, cet enfant court des risques héréditaires par le fait de l'infection paternelle, cela est incontestable. Mais, ainsi que nous l’avons établi précédemment, l’hérédité syphilitique n’a rien de fatal, alors surtout qu’elle dérive du père. Il se peut done que l'enfant n’ait rien reçu de son père ; et, dans ce cas, la mère n’a rien à craindre de l'enfant. Il se peut donc, en définitive, que notre intervention soit sans objet.
Dans cette incertitude, que faire ? Faut-il se résoudre quand même à un traitement peut-être dirigé contre des
dangers illusoires ? Ou bien faut-il s’en tenir à l’expectation et « courir la chance », comme on dit vulgairement ?
Question grave comme résultats; et question malheureusement indécise encore, dans l’état actuel de la science.
Vainement, en effet, vous interrogeriez vos livres à ce sujet ; vainement vous y chercheriez une solution précise, catégorique. Dans la plupart de nos traités spéciaux, classiques, le problème ne se trouve même pas signalé.
Et si vous interrogiez, comme je l'ai fait, l'opinion publique, vous la trouveriez singulièrement hésitante à ce sujet. J’ai tenté l'expérience pour ma part. J'ai institué une sorte d'enquête sur la matière, en consultant une foule de médecins, et je suis arrivé à ce résultat : que certains de nos confrères se prononcent résolument pour l’opportunité d’un traitement préventif; — que d’autres répugnent à cette pratique ; — que la plupart n’ont pas d’opinion faite, et restent indécis, flottants entre les deux partis contraires.
J'ai tenu à avoir, pour vous la communiquer, l’opinion d’un maitre illustre, de l’homme qui à coup sûr s’est trouvé le plus souvent aux prises avec des difficultés de ce genre, et dont la vaste expérience est toujours si précieuse à consulter. Je suis donc allé, ces jours derniers, m'entretenir avec M. Ricord de ce sujet spécial, et je l’ai trouvé, lui aussi, hésitant, incertain. «Il me serait impossible, m’a-t-il répondu, de donner une soluton catégorique à la grave question dont vous me parlez et qui m'a vivement préoccupé depuis longtemps. Toutefois, d’après ce que j'ai vu, j'ai été conduit à croire qu'en somme le parti de l’abstention, de l’expectation,
est ce qu'il y à de plus sage en l'espèce... Quel que soit mon désir de sauver une situation compromise, je répugne à agir au hasard, à tenter une campagne d’aventure. Je répugne à condamner au traitement mereuriel une jeune femme qui n’a rien de syphilitique quant à présent, qui peut bien, elle et son enfant, avoir échappé à la vérole, et qu’un traitement d’ailleurs ne sauverait peut-être pas de la vérole si elle avait à la recevoir... Je ne condamne pas cependant, je n’ai pas le droit de condamner le parti contraire, qui a pour base une intention certainement rationnelle non moins qu’une prévoyance salutaire... C’est à l'expérience à décider. Mais, quant à présent, j'avoue que mes préférences sont pour la doctrine expectante ; et un cas de ce genre s’offrirait à moi aujourd’hui que je me tiendrais sur la réserve, plutôt que d’agir dans le vague et de tirer au jugé. »
Telle est également la règle de conduite à laquelle j'ai abouti pour ma part, mais sans avoir encore pour la légitimer, je l'avoue, des raisons cliniques suffisantes.
En définitive, vous le voyez, Messieurs, la question reste indécise. Ce n’est pas qu’elle soit nouvelle cependant ; mais elle esttellement délicate, tellement difficile à apprécier d’une façon catégorique, qu’il n’y a vraiment pas lieu de s’étonner de l’absence d’une solution précise à lui donner. Voyez en effet comment les observations cliniques, qui seules peuvent servir à juger le débat, restent susceptibles ici d’interprétations opposées.
L’hérédité paternelle n’a rien de fatal, ainsi que je vous l’ai dit plusieurs fois. De sorte que les enfants issus
Fournier. — Syph. et Mar. 12
de pères syphilitiques tantôt naissent vivants et sains, tantôt meurent 2x utero, ou naissent syphilitiques. De même, tantôt ils laissent leurs mères indemnes, et tantôt ils réagissent sur elles en leur communiquant la syphilis.
Or, supposez que, dans un cas du genre de ceux qui nous occupent, nous fassions intervenir le traitement. La femme accouche à terme d’un enfant sain qui reste sain. Serons-nous autorisés à attribuer au traitement cet heureux résultat? Mais tout aussitôt on nous répondra que «sans le traitement les choses se fussent passées de même ; » et l’on invoquera à l'appui de ce dire un certain nombre de faits des plus authentiques.
Pour juger la question en dernière analyse, 1l faudrait disposer d'un nombre considérable d'observations de ce genre, permettant de mettre en parallèle, sur une très large échelle, les résultats de l'intervention thérapeuüique et ceux de l’expectation. Alors, devant les chiffres imposants d’une telle statistique, chacun serait forcé de s’incliner. Malheureusement, une statistique de cette importance nous fait encore défaut, et force m'est en conséquence de répéter, en terminant, que le problème reste simplement posé, sans solution possible à lui assigner actuellement.
Je ferai cependant une réserve. Il est des cas particuliers où, d’après moi, la doctrine de l’expectation doit ètre abandonnée et laisser place à une intervention active. Quels sont les cas que j'ai en vue? Je vais le spécifier par un exemple.
Une femme saine, bien portante, mariée à un homme Syphilitique, a fait coup sur coup plusieurs fausses
couches, et cela sans cause, sans raison. Vous l’examinez le plus complètement possible, et vous ne trouvez d’autre explication plausible à ces avortements successifs que la syphilis du mari.
Or, de nouveau, voici cette femme enceinte. Anxieuse, elle vient vous consulter, ou bien — ce qui est plus fréquent — sa famille, son mari vous consulte pour elle.
Dans ces conditions, resterez-vous inactifs? Non, évidemment. Car, d’une part, vous savez de par l’expérience du passé ce à quoi derechef aboutirait l’expectation, au moins suivant toute probabilité; et, d’autre part, vous disposez d'un traitement qui, s'adressant à la cause probable de ces fausses couches successives, peut atténuer et corriger cette cause. Pourquoi ne pas user de celte ressource; pourquoi ne pas recourir à ce traitement? C’est là tout au moins une chance à courir; et cette chance, vous n'avez pas le droit, ce me semble, de n’en pas faire bénéficier votre cliente (1).
Pour ma part, en pareille occurrence, je n'hésite pas à prescrire la médication spécifique, comme le seul moyen capable de parer au danger qui menace l'enfant et de conduire la grossesse à terme. Je n'hésite pas à prescrire le mercure, quitte au besoin à le déguiser aux yeux de la jeune femme sous un pseudonyme honnête, de concert avec le mari.
Et, si je ne me fais pas illusion, je crois pouvoir ajou-
(1) M. le professeur Depaul a développé la même opinion dans ses Leçons cliniques. Pour lui, « après une série de fausses couches dont on n’a pu trouver la cause, le médecin est autorisé à prescrire empiriquement la médication spécifique, médication inoffensive d'ailleurs quand elle est bien dirigée. »
ter que cette pratique m'a fourni plusieurs fois des succès réels, difficilement contestables.
Troisième situation, et celle-c1, malheureusement, des plus communes : un sujet syphilitique marié a contagionné sa femme.
Mandés dans ces conditions, qu'avez-vous à faire? Quelles indications médicales se présentent à remplir?
« La chose est des plus simples, me direz-vous peutêtre. Nous sommes en présence de deux malades ; eh bien, nous traiterons ces deux malades. » — Sans doute. Mais là ne se borne pas, ne doit pas se borner votre rôle, qui est bien autrement complexe en réalité que vous ne sauriez le croire à première vue. Nous sommes ici en pleine pratique, et vous allez voir surgir des difficultés de pratique dont on ne peut se rendre, compte que pour en avoir fait un apprentissage personnel.
Précisons.
L. — Vis-à-vis du mari, nul embarras. En ce qui le concerne, rien autre chose à faire que ceci :
1° Lui prescrire un traitement;
2° Lui inüimer de la façon la plus formelle, la plus énergique, l'interdiction de la paternité.
Vous savez en effet, Messieurs, ce à quoi aboutit une grossesse alors que les deux parents sont contaminés,
alors surtout que la syphilis maternelle est récente et n'a pas encore subi l’épreuve dépurative du traitement. Une grossesse, en pareille condition, c’est un désastre. Donc, vous avez le devoir de renseigner votre client sur ce point, et, pour ne lui laisser aucun doute, vous lui tiendrez le langage suivant : « Dans les circonstances actuelles, avec la maladie dont madame et vous à la fois vous trouvez affectés, une grossesse serait le pire malheur qui pût vous arriver. Car, de deux cheses l’une : ou bien votre enfant mourrait avant de naître; — ou bien il viendrait au monde avec la vérole, ce dont vous jugez l'effet pour vous, pour madame, pour vos deux familles, pour la galerie, etc. Sans compter que le pauvre être, en dépit de tous les soins, pourrait bien ne pas aller loin. Donc, à tout prix, dans votre intérêt comme dans l’interêt de tous, évitez en ce moment, jusquà nouvel ordre, la possibilité d’une grossesse. »
Tel est le conseil urgent à donner, plus facile à donner qu’à suivre, paraît-il, comme nous en aurons la preuve dans un instant.
IT. — Voilà la situation réglée vis-à-vis du mari. Mais reste la femme. Et c’est à son propos que va commencer pour nous une situation des plus délicates, d’autant plus délicate qu'il nous faudra ici compliquer nos attributions habituelles du rôle d’un tacticien, d’un diplomate. Vous allez me comprendre.
Et en effet, dans l’énorme majorité des cas, les choses se présentent de telle sorte que la femme ignore la maladie dont elle est atteinte et que vous avez le devoir moral de la tromper à ce sujet, en lui dissimu-
lant le nom et la nature de l'affection dont elle est atteinte.
Pourquoi? Parce que, neuf fois sur dix pour le moins, la situation s'engage de vous à elle comme il suit :
Le jeune mari qui a contagionné sa femme accourt, éperdu, chez un médecin, chez l’un de vous, je suppose, et commence ainsi l'entretien : « Docteur, un grand malheur m'arrive. J’avais la vérole. J'ai eu le tort de me marier sans être bien guéri, et j'ai donné la vérole à ma femme. Je viens donc vous prier de traiter ma pauvre femme. Mais avant tout, ce dont je vous supplie, ce que je réclame de vous au nom de ce que vous avez de plus cher, c’est de ne pas dire la vérité à votre future cliente, c’est de lui laisser ignorer pour toujours le nom et la nature de sa maladie. Car, si elle savait cela, Je serais perdu. Ce serait fait de l’affection, de l’estime qu’elle à pour moi. Et si elle disait cela à sa famille, vous voyez d’iei le tableau !... Done, promettez-moi bien, en même temps que vos bons soins pour elle, une discrétion complète, un silence absolu vis-à-vis d’elle. »
Avez-vous, messieurs, à vous récuser, à refuser le double service qu'on sollicite ainsi de vous? Non évidemment.
De sorte que, du premier coup, vous voici engagés dans une situation singulière, celle d’un médecin traitant une malade avec mission de lui cacher la maladie pour laquelle il la traite. Situation singulière, ai-je dit, mais situation acceptable, et n’ayant rien d’incompaüble avec la dignité professionnelle; car, après tout, celle situation, nous n’en sommes pas responsables,
nous ne faisons que la subir, et nous la subissons dans une intention essentiellement morale et bienfaisante, à savoir : en vue de dissimuler une action coupable et,
suivant l'expression consacrée, de sauvegarder la paix d'un ménage.
D'autre part, messieurs, n’allez pas prendre le change sur les difficultés toutes spéciales de la mission que vous aurez acceptée dans ces conditions. Traiter une femme de la syphilis (et l’en traiter longtemps, comme le comporte la nature de la maladie) sans que cette femme devine ou soupconne jamais la vérité, c’est là une tâche qui pourrait tenter un diplomate, mais qui trouve un médecin mal préparé.
Et, en effet, il va vous falloir faire toutes choses dont vous n’avez guère l'habitude, à savoir : manœuvrer dans une voie de dissimulation perpétuelle ; — satisfaire ex abrupto à cent questions dont vous assiégera votre malade : « Mais enfin qu'est-ce que j'ai donc? De quoi me traitez-vous ? Comment ce mal m'est-il venu ? Comment se fait-il que j'aie les mêmes symptômes que mon mari? etc., etc. ; » — décorer les diverses manifestations morbides qui vont surgir de divers pseudonymes honnêtes, acceptables, vraisemblables ; — masquer sous des qualificatifs de fantaisie les remèdes spécifiques que vous aurez à prescrire ; — et, dans tout cela, ne jamais hésiter, tergiverser un instant, ne jamais vous trahir.
Or, ce rôle — vous ne le sentirez que trop à la pratique — comporte plus d’une difficulté ; il exige un à-propos, un aplomb, une adresse, qui ne s’acquiérent
guère que par l'expérience. Bref, croyez-moi, il est moins aisé qu'on ne se le figure à priori de manœuvrer sur un semblable terrain, et plus d’un habile tacticien a succombé dans cette lutte avec la perspicacité féminine. Tenez-vous done pour avertis, messieurs, et, quand vous vous engagerez ou, pour mieux dire, quand on vous engagera dans une aventure de ce genre, ne perdez pas de vue que vous avez affaire à forte partie.
Au reste, sachez-le bien, les femmes que l’on prétend abuser de la sorte sont loin d’être toujours dupes du stratagème. En réalité, nous les trompons moins souvent et moins complètement que nous ne le croyons nous-mêmes et surtout que ne le croient leurs maris. Bien des fois déjà, pour ma seule part, je me suis aperçu que certaines de mes clientes, à qui J'avais cru donner le change sur la nature de leur maladie, savalent parfaitement à quoi s’en tenir à ce sujet. Seulement vis-à-vis de moi, comme vis-à-vis de leurs maris, elles acceptaient — parce qu'il leur plaisait de l’accepter — le rôle de femmes abusées. Quelques-unes d’ailleurs finissent, après un certain temps, par mettre à l’aise le médecin chargé de les traiter de la sorte, en lui faisant comprendre qu'elles sont au fait de Ja situation. «Ne vous donnez donc plus tant de peine, me disait un jour une de mes malades, pour me persuader que J'ai une maladie autre que celle dont vous me soignez, J'ai compris depuis longtemps la nature et le pourquoi de mon mal. Seulement visà-vis de mon mari je resterai toujours ignorante, car ma dignité m'impose d'ignorer ce que je ne saurais
pardonner. » Une autre, femme d'esprit — vous me pardonnerez l’anecdote— semblait absolument confiante dans mes diagnostics de fantaisie jusqu’au jour où elle me désabusa par le petit discours suivant : « Je vous suis bien reconnaissante, cher docteur, de toute la peine que vous avez prise depuis si longtemps pour me dissimuler le mal dont je suis atteinte; et vous y auriez peut-être réussi sans mon mari et sans M. Littré : sans mon mari, qui cachait trop précieusement vos ordonnances pour ne pas me donner envie de les lire; et Je les ai lues, comme bien vous pensez ; — et sans M. Littré à qui vous avez oublié de faire une recommandation, celle de ne pas indiquer dans son dictionnaire la synonymie de votre fallacieux mot d'hydrargyre. »
Ainsi vont les choses assez fréquemment ; et cela n’est pas superflu à savoir pour la pratique.
Autre point, et celui-ci d’une importance capitale.
S'il est difficile, ainsi que nous venons de le voir, de traiter une femme de la syphilis sans qu’elle s’en doute, il est bien plus difficile encore de Pen traiter comme il serait désirable qu’elle le fût, comme vous voudriez qu’elle le füt, c’est-à-dire d’une façon sérieuse, prolongée, suffisante.
Je m'explique, et je ne craindrai pas d’insister sur ce point, car il s’y rattache un intérêt majeur qui mérite toute notre sollicitude.
Vous savez — et je ne cesse de vous le répéter ici — qu'on ne guérit la vérole ou, pour mieux dire, qu'on n’impose définitivement silence aux manifestations de la vérole qu’au prix d’un traitement long, très long,
exigeant au minimum plusieurs années. Vous savez de plus que ce traitement, pour être efficace, a besoin d'une direction particulière, qu'il doit être tour à tour interrompu, repris, cessé, repris sous des formes diverses. Tout cela implique beaucoup de temps, beaucoup de patience, une surveillance médicale sinon assidue, au moins durable, prolongée. En un mot, la vérole est une maladie chronique dont on ne se débarrasse que par un traitement chronique, voilà le fait.
Or, jugez si, en l'espèce, un tel traitement sera facilement applicable.
D'abord, comment imposer ou faire accepter un traitement de ce genre à une femme qui ignore le mal dont elle est affectée, à qui vous n'avez pas le droit de dire quel est ce mal, quelles en sont les conséquences multiples, quels en sont les dangers d’avenir, etc. ?
De plus, comment faire accepter ce traitement à une femme qui est constamment abusée sur son état, à qui son mari, Comme consolation ou comme atténuation d’une faute cependant inavouée, ne cesse de répéter chaque jour que « ce qu’elle a n’est rien, que cela sera bien vite passé, ete. ? »
Notez d’ailleurs que ledit mari, à un moment donné de la maladie, dès que les manifestations évidentes ont disparu, dès que la syphilis ne s'affiche plus par des symptômes extérieurs, devient pour vous un auxiliaire moins qu'empressé. Autant, au début, il a déployé de zèle pour obtenir de vous une médication active et pour en surveiller l'application, autant vous le trouverez refroidi plus tard, alors que, les accidents ostensibles s'étant effacés, il ne s’agit plus que d’insister sur un traitement
préventif. Vous éliez «un sauveur», vous étiez le bienvenu dans sa maison il y a quelques mois. Mais actuellement que « tout est fini, qu’il n’est plus question de rien, » votre présence chez madame, vos visites, vos formules, votre traitement « qui, sans doute, a bien fait, mais qui pourrait avoir le mérite de durer moins longtemps, » tout cela devient pour lui un sujet d’agacement, d'irritation, d'inquiétude, en lui renouvelant des souvenirs fâcheux, en prolongeant une situation difficile, naturellement faite pour éveiller le soupçon. Bref, à parler net, ce mari n’aspire plus qu'à être débarrassé de vous (le mot n’a rien que de strictement exact), et votre disparition sera pour lui une véritable délivrance.
De là cette conséquence lamentable, à savoir : que toute femme mariée, contractant la syphailis dans les conditions qui nous occupent, ne sera jamas que très insuffisamment, très incomplètement traitée, et restera par celamème exposée à des dangers d'avenir des plus graves.
Telle est, messieurs, l’invariable histoire des femmes qui ont été contagionnées par leur mari. Au début de leur mal, ces femmes ont toujours été traitées quelque peu (réserve faite même pour certaines qui, grâce à l’ésoïsme de leurs maris, ne l’ont pas été du tout). Elles ont été « blanchies », passez-moi l'expression vulgaire, mais consacrée. Puis, on s’est hâté de renoncer à un traitement qui aurait pu éveiller les soupçons et devenir compromettant pour le mari. Le plus tôt possible on à congédié le médecin, et es choses en sont restées là. Qu'advient-il alors ? C'est que la syphilis, bien entendu, ne perd pas ses droits sur ces malheureuses femmes,
en dépit de leur qualité de femmes mariées, de femmes honnètes; et dix ans, quinze ans, vingt ans plus tard, se produisent sur elles des accidents variés de forme, plus ou moins sérieux, très graves quelquefois, voire mortels.
Ajoutez à cela cette autre considération encore aggravante : que, survenant sur des femmes mariées, irréprochables, qui paraissent garanties de la syphilis par tout un passé de haute moralité et de légitime considération, ces accidents spécifiques de la période tertiaire risquent très souvent de rester méconnus, par conséquent ne sont pas soumis au seul traitement qui leur convienne, et ont toutes chances pour aboutir de la sorte aux terminaisons les plus désastreuses. Une erreur diagnostique est plus que facile à commettre en semblable occurrence sur la nature de ces accidents. D'abord, le médecin, en raison même de la qualité de la personne, je veux dire en raison même des antécédents présumés de sa cliente, ne songe pas à la syphilis ; il est à cent lieues de suspecter la syphilis dans le milieu honnête, respecté, vénérable, où il se trouve appelé. La suspecte-t-il, d’ailleurs, qu'il ne reçoit de sa malade aucun aveu, aucun indice, pour l'excellente raison que cette femme ne peut révéler un mal qu'elle a toujours ignoré. D'autre part, il n’est guère mieux éclairé — au moins habituellement — par le mari, peu empressé à faire revivre un passé compromettant, peu disposé à des confidences qu'il juge absolument inutiles, ete. De telle sorte que, règle presque générale, le diagnostic vrai n'est pas institué, à moins (ce qui est le cas exceptionnel)
qu'il ne s’impose de par les caractères objectifs des lésions. Et je vous laisse à juger les conséquences d’une méprise en des conditions de ce genre, c’est-à-dire en face de lésions aussi graves que celles d’une syphilis tertiaire (1).
J’insiste, et je dis que, chez la femme, rien n’est fréquent en pratique comme les accidents tertiaires de la syphilis contractée dans le mariage. Les observations de cet ordre abondent et surabondent. Je les compte par centaines dans mes notes d'hôpital ou de ville. Et pour la plupart, pour l'énorme majorité, elles sont relatives, je le répète, à des femmes qui n’ont été traitées que d’une facon très insuffisante au début même de leur maladie, qui n’ont été traitées que justele temps nécessaire pour dissiper les premiers accidents, pour « sauver les apparences » et exonérer au plus vite la responsabilité du mari.
(1) On dira peut-être : « Mais les antécédents de la malade seront connus de son médecin, lequel en conséquence n’aura pas à prendre lechange sur les accidents qui peuvent survenir ultérieurement. » — Oui, répondrai-je, sile médecin appelé à constater ces derniers accidents est bien celui qui a traité originairement la malade. Mais au cas contraire ? Or, il est de nombreuses chances pour que ce cas contraire se présente fréquemment en pratique. Il y en a même d’autant plus qu’assez souvent — ceci est affaire d'expérience — le médecin qui reçoit mission de traiter de la syphilis une femme contaminée par son mari ne reste pas le médecin habituel, ultérieur, si je puis ainsi parler, de cette malade. Presque toujours il cède la place à un confrère après un certain temps, et cela du fait du mari, du mari défiant et peu soucieux de conserver près de sa femme le confident d’un passé compromettant. Donc, pour cette raison ou toute autre d’un genre différent, il arrive fréquemment que les antécédents de la malade restent méconnus, alors que d'eux seuls dépend le diagnostic à instituer sur la nature des accidents consécutifs.
Bien loin de moi, assurément, l'intention de prétendre que ce soit un froid et lâche calcul d’égoisme qui conduise de la sorte nombre de maris à sacrifier l'avenir de leur femme aux iutérêts propres de leur dignité, au souci personnel de dissimuler la faute dont ils ont été coupables. Ce serait là une accusation illégitime, exacérée, ridicule. Mais je ne puis m'empêcher de voir ce qui existe et de lire dans certains faits la condamnation qu’ils comportent. Je ne puis m'empêcher, par exemple, de condamner énergiquement la conduite de ces maris qui, pour éviter le soupçon, n'ont rien plus à cœur que d’abréger le traitement prescrit à leur femme, et qui compromettent la santé d’autrui pour sauvegarder ce qu'ils appellent « leur honorabilité ». Je ne puis m’empêcher aussi d’accuser de légèreté, d’imprudence, d’insouciance, etc., tels autres qui, une fois les premiers accidents disparus sur leur femme, ne se préoccupent plus au delà de ce qui pourra suivre, laissent aller les choses à-vau-l'eau, s’endorment dans une sécurité d’autant plus parfaite que leur santé propre ne se trouve pas en jeu, et préparent ainsi avec une indifférence absolue de redoutables catastrophes pour l'avenir.
Certes, les exemples à citer ne me feraient pas défaut ici pour justifier ce qui précède. Le suivant, entre beaucoup d’autres, pourra édifier vos convictions.
Une jeune fille de haute naissance se marie à un homme syphilitique et ne tarde pas à être contagionnée par lui. Grand émoi. M. Ricord est mandé aussitôt et traite la malade. Tout s’efface. Bien vite on tourne le dos à M. Ricord; il n’est plus question de lui; pour un peu on aurait juré ne lavoir jamais connu.
Cependant la syphilis reste en puissance et se traduit coup sur coup par les néfastes résultats de trois grossesses qui amènent des enfants morts-nés.
Plusieurs années s’écoulent en paix. Puis, la jeune femme est prise d'accidents singuliers vers le nez. Elle ne cesse d’être « enrhumée du cerveau », et de rejeter par les narines d’abondantes mucosités sanieuses ou purulentes. Nombre de traitements de tous genres sont mis en œuvre, mais toujours sans résultat. Deux saisons d'eaux minérales sullureuses ne produisent pas de meilleurs effets. Un médecin à cette époque suspecte la syphilis et interroge en ce sens la malade qui, dans l'ignorance de ses antécédents spécifiques, se défend tout naturellement par des dénégations indignées. Le mari, qui assiste à la scène, reste impassible et muet, persuadé que « sa femme a été guérie de ce qu’elle a eu jadis et que les accidents actuels n’ont rien à voir avec le petit malheur d'autrefois. » Cependant les lésions nasales progressent et s’aggravent jusqu à aboutir, d’une part, à un ozène effroyable et, d'autre part, à la perforation du palais. Alors seulement la conviction du mari s’ébranle. Alors seulement il consent à faire rappeler M. Ricord, qui reconnaît aussitôt la nature spécifique de la maladie. Je suis mandé à mon tour et n’ai que le rôle facile de confirmer et le diagnostic et le traitement de mon savant maître. Mais à ce moment les lésions étaient devenues telles que tout le squelette nasal se trouvait en voie de nécrose. Trois années entières, cette malheureuse femme dut se condamner à une séquestration absolue, en raison de l’odeur insupportable qu’elle répandait autour d’elle et que toutes les médications imaginables ue
parvenaient qu'à tempérer incomplètement. Elle ne guérit qu'après l'expulsion de très nombreux séquestres et la perte complète du palais.
De même j'ai dans mes notes quantité d’autres observations relatives à des femmes qui, après avoir gagné la syphilis de leur mari au début de leur mariage, n’ont été soumises qu’à des traitements écourtés, et ont abouti plus tard à des accidents tertiaires des plus graves : celle-ci, par exemple, à une syphilide phagédénique qui lui laboura le visage et la défigura horriblement ; — celle-là à la perte du nez ; — telle autre à un rétrécissement rectal qui dut être opéré et faillit enlever la malade ; —telle autre à une cirrhose qui, méconnue comme nature, l’emporta rapidement ; — telle autre encore à des lésions osseuses crâniennes et à des gommes cérébrales, qui produisirent successivement des accès épileptiformes, une hémiplégie, un affaissement graduel de l'intelligence, la démence et la mort ; — etc., etc.
Des accidents de ce genre, à coup sûr, n’ont rien que de très banal, et je ne vous les donne en rien comme constituant des manifestations propres à l’ordre des cas qui nous occupent en ce moment. Mais, à coup sûr aussi, ce qui est à la fois également remarquable et pénible, c'est que de tels accidents soient communs dans le mariage ; — c’est encore qu'ils se rencontrent fréquemment dans les hautes classes de la société, là où des conditions multiples de situation sociale, d'instruction, de civilisation, de moralisation, sembleraient devoir exclure de telles hontes; — c’est enfin, et plus encore, qu'ils incombent souvent comme responsabilité à ceuxlà mêmes qui, premiers auteurs du mal, avaient l’obli-
gation de tout faire pour en conjurer les terribles conséquences et qui néanmoins, pour une raison ou pour une autre, se sont soustraits à ce strict devoir.
Aussi, Messieurs, en pareille circonstance, un rôle humanitaire s’impose-t-il à vous; et ce rôle, vous l’avez déjà compris à l’avance, vous l’avez déjà défini à part vous, dans le cours de la discussion qui précède. Ce rôle, c'est de prendre souci de la femme qui vous est confiée et vis-à-vis de laquelle jusqu’à présent vous n’avez été que le complice du mari, chargé de la tromper sur la nature et les conséquences possibles de sa maladie; — c'est, à défaut de ce mari égoïste ou indifférent, de protéger la santé de cette femme dans le présent et avenir ; — c’est en un mot de tout mettre en œuvre par votre double influence de médecin et d'homme pour que cette femme bénéficie, à l’égal de tout autre malade, d’un traitement sérieux, prolongé, actif, suffisamment préservateur.
Il va sans dire qu’en nombre de cas ce rôle vous sera rendu facile par les bonnes dispositions du mari, homme de cœur, regrettant amèrement le malheur dont il est cause et prêt à tout faire pour réparer sa faute. Il vous suffira alors de lui expliquer les dangers d’avenir auxquels sa femme resterait exposée en l’absence d’un traitement suffisant, pour obtenir de lui tout ce qu’il est nécessaire d'obtenir, pour avoir carte blanche relativement à la direction et à la durée de votre intervention
thérapeutique.
FourNIER. — Syph. et Mar. 13
Mais, en revanche, attendez-vous à rencontrer d’autres cas où votre situation deviendra bien plus délicate, bien plus embarrassante, alors par exemple que vous aurez à compter avec l’égoïsme, l'indifférence, les préventions, les craintes, l'ignorance du principal intéressé. En semblable occurrence, ce sera affaire à vous, à votre tact, à votre expérience du cœur humain, de vous débattre avec ces difficultés de divers genres, au mieux des intérôts de votre cliente. Ce sera affaire à vous de soutenir cette lutte avec une habileté persévérante, et, finalement, si vous vous sentez débordé, de rappeler énergiquement au mari les devoirs qui s'imposent à lui comme à vous en pareille situation. Je ne vous dis pas assurément de faire alors un éclat, de vous poser en redresseur de torts, de prendre le rôle ridicule d’un Don Quichotte des dames. Mais ce que je vous dis, c'est, si vous y êtes forcé, d'attaquer de front la position, en tenant à ce mari un langage ferme et sévère, tel que le suivant, par exemple : « Sans doute, monsieur, il peut vous être souverainement désagréable que le traitement de votre femme ait besoin d’être prolongé encore et longtemps ; mais 1] n'est pas en mon pouvoir qu’il en soit autrement. J’ai accepté, pour vous sauver d’un mauvais pas, d’être votre complice vis-à-vis de madame, et je vous ai tenu parole. Mais je ne saurais aller plus loin, et je rejette absolument sur vous la responsabilité de ce qui pourrait suivre, au cas où, de votre fait, le traitement ne serait pas poursuivi comme il doit l'être. L’honneur et l'humanité exigent que vous fassiez pour votre femme ce que vous avez cru bon de faire pour vous. Laissezmoi donc achever l’œuvre commencée, en vue d’assu-
rer une guérison qui doit être le but de nos communs efforts. »
Soyez sûrs, Messieurs, qu’en parlant de la sorte, en acceptant et en soutenant le rôle que je viens de vous tracer, vous remplirez un devoir moral auquel vous n’avez pas le droit de vous dérober. Soyez sûrs également que vous réaliserez un office salutaire, en arrachant de la sorte aux étreintes tertiaires de la diathèse de malheureuses femmes qui n’étaient pas faites pour la vérole et que l’égoïsme ou la légèreté de certains maris laisserait volontiers exposées à épuiser jusqu’au bout le calice de la maladie.
Ce n’est pas tout encore, et vôus n’avez pas épuisé tous les embarras de la situation spéciale dont nous poursuivons l'étude.
D'autre part, en effet, vous aurez à compter plus d’une fois avec une difficulté d’un ordre différent, à savoir : avec les répugnances, avec les résistances qui surgiront de la part même de la principale intéressée, de la part même de la malade que vous avez à traiter; et votre attitude vis-à-vis d'elle ne sera pas toujours sans exiger de vous de certaines habiletés, voire une certaine tactique professionnelle. Je m'explique.
Vous avez guéri cette femme, je suppose, de ses premiers accidents. Tout a disparu, tout est au mieux. Et voilà que de rechef vous parlez d’un traitement nouveau! Mais pourquoi ce traitement? À quoi, à quelle indication répond-il donc ? Etc. — Admeltons que vos remèdes soient encore acceptés pour cette fois ; mais quel accueil recevrez-vous, alors que vous’reviendrez à la
charge une troisième, une quatrième, une cinquième fois, ete. ? — Et cependant, c’est là une nécessité qui s'impose ; c’est là ce qu'il vous faut obtenir de votre malade ; sa guérison est à ce prix.
Cette difficulté — et tant d’autres du même genre — vous n’en viendrez à bout qu à force de patience, de tact professionnel, d’habileté pratique. Vous n’en viendrez à bout que si vous avez su prendre sur votre cliente une autorité qui vous assure ‘sa confiance et la rende docile à vos prescriptions.
Donc, en vue de l'avenir, ne négligez pas d'emblée, dès vos premières visites, de bien établir la situation, et cela dans le sens le plus favorable à l'intention que vous poursuivez. Assurément, vous avez l'obligation de taire à votre malade et le nom de sa maladie, et les dangers spéciaux auxquels elle l’expose, et les terribles conséquences qui pourraient en dériver à échéance indéfinie. D'autre part, néanmoins, ne commettez pas la faute de lui déclarer, comme le voudrait son mari, « qu’elle n’a ren », où que «ce dont elle est affectée est une indisposition passagère, insignifiante, qui n’aura pas de suites, ete. » Tout au contraire, dès que vous le jugerez possible et opportun, exprimez nettement l’opinion que les symptômes actuels se rattachent à une maladie véritable, maladie que d’ailleurs vous déguiserez sous le pseudonyme honnête qui vous semblera le mieux de circonstance. Laissez pressentir que cette maladie sera probablement de longue durée, qu'elle pourra avoir des retours offensifs, des rechutes, des récidives. Affirmez que la disposition dont elle témoigne devra être l’objet d’une surveillance attentive, qu’elle
guérira sans aucun doute, mais qu’elle exigera pour guérir des soins prolongés, etc., etc... Bref, préparez les voies, et prévenez les résistances, les rébellions que vous avez à craindre pour l'avenir, en motivant à l'avance la longue intervention thérapeutique qui vous sera nécessaire.
Certes, Je ne prétends pas que vous deviez jeter l’effroi dans l'esprit de votre cliente. Cela serait absurde, déplacé. Mais, croyez-moi, vous iriez à l’encontre du but que vous poursuivez en la rassurant à l’excès, en ne lui laissant pas un certain degré d’appréhension vague qui vous servira d'utile auxiliaire. Tous les malades (et les femmes plus que d’autres) sont ainsi faits qu'ils ne se traitent pas quand ils croient n'avoir rien à redouter, quand ils n’ont pas « un peu peur ». passezmoi le mot. N'oubliez pas cette disposition générale du cœur humain et mettez-la à profit pour les intérêts de votre cause, c’est-à-dire pour la sauvegarde de la malade dont la santé vous est confiée dans des conditions si particulièrement difficiles et délicates à tous égards.
Quatrième ordre de cas : mari syphilitique; — femme syphilitique et enceinte.
Nous voici arrivés à la quatrième et dernière situation possible. Un homme s’est marié en dépit d’une syphilis non encore éteinte ; — il a contagionné sa jeune femme ; — et, de plus, cette femme est enceinte.
C’est là, inutile de le dire, la situation la plus grave entre toutes celles que nous avons étudiées jusqu'ici, la plus féconde en dangers, en péripéties de divers genres, comme aussi en difficultés pratiques pour le médecin.
Que peut-il, en effet, résulter d’un tel état de choses ?
D'abord, l’enfant procréé dans ces conditions, c’està-dire issu à la fois d’un père syphilitique et d'une mère syphilitique, est soumis au pronostic le plus grave. Il est destiné soit à mourir après quelques mois de vie intrautérine, soit à venir à terme moribond ou mort-né, soit à naître avec la vérole.
De ces trois alternatives admettons la meilleure l'enfant est né avec la syphilis. Or, que cet enfant soit confié à une nourrice saine, vous pouvez être sûrs qu’il lui transmettra l'infection ; cela est à peu près inévitable. — Cette nourrice, à son tour, pourra contagionner son propre enfant, pourra contagionner son mari, comme cela s’est vu tant et tant de fois. — Et je vous fais grâce encore des 72cochets possibles de ces dernières contaminations.
Telles sont, sommairement, les perspectives que va nous offrir ce quatrième ordre de cas; c’est donc là, à coup sûr, un sujet d’étude qui réclame toute notre attention.
Tout d’abord, je commenceroi par vous donner courage en disant : La situation est très critique, très grave assurément; mais enfin elle n’est pas désespérée, et cela ni pour le présent, ni à fortiori pour l'avenir.
Pour l'avenir, la chose n’est pas douteuse. Car, traitez
activement, méthodiquement, longuement, les deux époux syphilitiques, et vous pourrez faire qu'ils aient plus tard des enfants vivants, sains, exempts de tout phénomène spécifique.
Et même quant au présent, en ce qui concerne la grossesse actuelle, il n’est pas impossible — il n’est pas impossible, je ne dis rien de plus — que le traitement conjure un désastre complet. En d’autres termes, il n’est pas impossible que, soumise pendant la gestation à un traitement actif, la mère donne le jour à un enfant vivant et viable, voire à un enfant qui restera indemne de tout accident spécial.
Ainsi :
1° Maintes fois j’ai obtenu de la médication spécifique ce premier et inestimable succès de prévenir l'avortement, d'amener la grossesse à terme. L'enfant né dans ces conditions, il est vrai, n’échappait pas à la syphilis ; mais il naissait viable, résistant, susceptible de tolérer la médication spécifique, susceptible, en un mot, de vivre avec la syphilis et de guérir de cette syphilis par un traitement ultérieur.
De cela les exemples sont si nombreux que je crois superflue toute citation particulière.
2° On a vu même, en pareilles circonstances, des enfants naître sains, indemnes de tout symptôme syphilitique. Exemple :
. Un jeune homme se marie en pleine période secondaire, malgré l’avis de son médecin. Cinq mois plus tard, sa femme devient enceinte. Au deuxième mois de la grossesse, elle m'est amenée, et je constate sur elle des accidents spécifiques aussi manifestes, aussi indu-
bitables que possible. Je la traite alors énergiquement, et je poursuis la médication avec vigueur pendant toute la durée de la gestation. J'ai le bonheur, d’abord, d’amener la grossesse à terme. En outre, l’enfant naît sain, bien portant, presque moyen de développement. II continue à vivre et reste exempt de toute manifestation spécifique. Je l'ai observé minutieusement pendant quinze mois environ, au delà desquels je l'ai perdu de vue, et je puis garantir que, durant toute cette période, il n’a pas présenté le moindre phénomène suspect.
M. Langlebert a relaté un fait presque identique : «M?®° X..,raconte-t-il, se maria en novembre 1869 avec un de mes clients que je traitais depuis quelques mois pour une syphilis constitutionnelle... Elle devint immédiatement enceinte, et dut contracter presque aussitôt Ja maladie de son mari; car elle achevait à peine le troisième mois de sa grossesse, qu'une roséole confluente lui couvrait le corps. Des croûtes noirâtres disséminées sur le cuir chevelu, une alopécie très prononcée, une adénopathie cervicale, des plaques muqueuses amygdaliennes de forme ulcéreuse, tout en un mot semblait indiquer chez elle le début d’une syphilis assez grave, qu’elle devait fatalement transmettre à son enfant, si toutefois cet enfant voyait le Jour, ce qui paraissait alors bien peu probable. Je prescrivis aussitôt à M"° X... des pilules de sublimé; plus tard, je la soumis à l'usage de l'iodure de potassium, tout en continuant le mercure. La grossesse suivit régulièrement son cours ; et, vers la fin d'août 1870, M"° X... accoucha d'une fille assez chétive, mais bien portante, qu’elle nourrit elle-même, d’après le conseil que je lui avais donné. Or, cette enfant
n’a pas cessé un seul instant de se bien porter. Elle n’a rien eu sur le corps, ni taches, ni boutons, ni le moindre symptôme d'apparence suspecte. Aujourd'hui elle a un peu plus de deux ans; elle est grande, bien développée, et se porte à merveille. Elle a done échappé à la syphilis ; et ce résultat, elle le doit au traitement, qui seul a pu la préserver d'une infection que l’état de sa mère, durant la gestation, devait rendre fatale, inévitable (1). »
Des succès de ce genre, obtenus dans des conditions aussi défavorables, sont bien faits à coup sûr pour encourager le médecin et lui indiquer la ligne de con-
duite à suivre en pareille circonstance.
Cela posé, venons aux indications à remplir dans l’ordre de cas qu'il nous reste à étudier.
Relativement au mari, rien que de très simple. Rien autre à faire que de lui prescrire le traitement usuel de la diathèse. |
Mais c’est la femme surtout qui se recommande actuellement à notre sollicitude. Cette femme, 1l faut la traiter, et la traiter avec d'autant plus de soin, de méthode, d'attention, de vigilance, qu’elle représente deux malades, si je puis ainsi dire, deux existences à sauvegarder.
Et, en effet, il s’agit d’elle d’abord ; mais il ne s’agit pas moins aussi de l'enfant qu’elle porte dans son sein, de l’enfant plus menacé qu’elle, et que nous ne pouvons atteindre, protéger, que par elle.
Donc, traiter la mère, voilà l'indication capitale qui se présente à remplir.
(1) La syphilis dans ses rapports avec le mariage, p. 231.
Eh bien, Messieurs, cette indication si simple, si rationnelle, et d’ailleurs si complètement légitimée par l'expérience, n’allez pas croire qu’elle soit acceptée de tous. Elle a des adversaires. Elle a soulevé des objections, elle a donné lieu à des controverses, qui récemment encore agitaient l’une de nos Sociétés savantes.
On a dit : «Quoi! Cette femme enceinte, vous allez la traiter, et la traiter comment? Vous allez lui prescrire du mercure? Mais ce mercure, ne craignez-vous pas qu'à des titres divers il ne lui devienne singulièrement préjudiciable ? Est-ce que d’abord il ne va pas augmenter, compliquer les troubles gastriques de la grossesse ? — Est-ce qu'il ne va pas ajouter son action anémiante propre, spéciale, à l’anémie, à l’hydroémie de la grossesse ? — Et surtout, danger capital, ne court-il pas risque de provoquer l’avortement? Car on voit d’une façon journalière l’avortement se produire sur des femmes syphiltiques traitées par le mercure. Etc., etc... »
À tout cela, Messieurs, notre réponse sera aussi formelle, aussi catégorique que possible.
Oui, sans doute, dirons-nous, le mercure mal admunistré serait passible de telles objections. Oui, sans doute, avec le mercure donné sous de certaines formes ou à de certaines doses, nous pourrions produire les accidents précités, c’est-à-dire exaspérer les troubles gastriques, accroître l’anémie, voire à la rigueur favoriser ou déterminer l’avortement (1). Mais là n’est pas la
(1) V. Ad. Lizé, Influence de l’intoxication mercurielle lente sur le produit de la conception (Union médicale, 1862, t. I, p. 106). — H. Hal-lopeau, Du mercure, action physiologique et thérapeutique (Thèses d’agrégation, Paris, 1878).
question, et nous n’avons en rien à nous préoccuper des résultats possibles de l’usage toxique ou professionnel du mercure. Ce qui seulement se trouve en cause ici, c’est une administration sagace et prudente du mercure comme remède, c’est un traitement mercuriel approprié aux forces et aux conditions spéciales de la malade. Or, non seulement un traitement de ce genre, méthodiquement institué et surveillé, restera innocent des dangers qu’on lui suppose, maïs encore il constituera en l’espèce le meilleur et le plus sûr moyen dont nous disposions pour mener à terme la grossesse et sauvegarder le fœtus.
D'ailleurs, entrons dans les détails et discutons point par point les diverses objections qui précèdent. La chose en vaut la peine, puisque l'existence d’un enfant se trouve en jeu ici et dépend de l'intervention ou de la non-intervention médicale.
I. — D'abord, en ce quiregardeles troubles gastriques, l'expérience démontre que nous pouvons les éviter facilement. Nous nous garderons d’administrer à nos malades le sublimé, le bi-iodure, le sirop de Gibert, ou toute autre préparation analogue mal tolérée par les femmes en général, mal tolérée surtout par les femmes en état de grossesse. Nous aurons soin de prescrire d’autres composés mercuriels qui ne risquent pas d’offenser au même degré les fonctions digestives. Nous prescrirons, par exemple, le proto-iodure, remède plus doux, qui, à dose moyenne de cinq à huit ou même dix centigrammes par jour, est habituellement bien accepté par l'estomac. D'une facon courante, journalière, nous administrons ici
le proto-iodure à nos femmes syphilitiques en état de grossesse, et, neuf fois sur dix, nous le voyons rester inoffensif sur les fonctions gastro-intestinales. Déterminet-il par exception quelque malaise, quelque désordre gastrique ou intestinal, nous arrivons presque toujours à le faire tolérer par un expédient quelconque, soit en le donnant avant les repas ou dans le cours des repas, soit en lui associant une petite dose d’opium, soit en prescrivant quelque adjuvant digestif, tel que le vin de quinquina, le vin de gentiane, le café, etc.
Que si, d’ailleurs, l'estomac se montrait rebelle à ce remède, que si des troubles gastriques ou intestinaux venaient à être déterminés par lui, resterait toujours une ressource pour faire bénéficier la malade de l'influence mereurielle sans nuire aux fonctions digestives. Cette ressource, vous l’avez désignée à l'avance : c’est le recours aux /richons mercurielles, mode de traitement dont l’énergique action n’est plus à démontrer d’une façon générale et qui a été vivement préconisé d’une facon spéciale par quelques médecins, comme particulièrement favorable aux femmes syphilitiques en état de gestation.
I.— La secondeobjectionest toute théorique. Jamais, pour ma part, je n'ai vu l’anémie de la grossesse s’accroître sous l'influence d'un traitement mercuriel sagement conduit. Et, quant à l’anémie spéciale de la syphilis, il est actuellement bien démontré qu'elle a son véritable remède dans le mercure. On a dit avec toute raison qu’au point de vue des phénomènes d’anémie spécifique « le mercure est le fer de la vérole ».
IT. — Enfin, il est absolument faux que le mercure favorise l'avortement dans la syphilis, comme le redoutent certains médecins.
De ce qu'il n’est pas rare de voir des femmes syphilitiques avorter dans le cours ou à la suite d’un traitement mercuriel, on a induit qu’en pareil cas l’avortement est imputable au mercure. L'induction, en vérité, n'est rien moins que très illégitime ; elle est même, dirai-je, dénuée de tout fondement, car elle néglige, elle met hors de cause un facteur plus qu’essentiel en l'espèce, à savoir la maladie même, la syphilis. Elle attribue au traitement ce qui est un résultat de la maladie. Inutile, en effet, de vous rappeler encore que la syphilis constitue une prédisposition des plus puissantes à l’avortement ; il est même peu d'états morbides qui lui soient comparables à ce point de vue et qui fournissent un contingent aussi considérable à la somme totale des avortements (1). Aussi bien, lorsqu'une femme syphilitique soumise au traitement mercuriel vient à faire une fausse couche, est-on autorisé à rapporter cette fausse couche, non pas à l'influence du mercure, mais à la seuleinfluence de la diathèse spécifique.
De cela voulez-vous la preuve? Cette preuve, nous la trouvons dans ces deux résultats de l’expérience clinique, à savoir :
1° Que quantité de femmes syphilitiques avortent sans avoir jamais pris un atome de mercure. Ce premier fait est banal à force d’être fréquent.
(1) Je me permets à ce propos de renvoyer le lecteur à un chapitre
de mes Leçons sur la syphilis étudiée plus particulièrement chez la femme, p. 955 et suiv. — V. aussi Pièces justificatives, note 1.
2 Que nombre de femmes syphilitiques qui, laissées sans traitement, ont fait une série de fausses couches, n’aboutissent à mener une grossesse à bon terme qu’après avoir subi un traitement mercuriel. Cest là un point sur lequel j’ai déjà insisté longuement dans ce qui précède et qu'il suffira, je pense, d'énoncer à nouveau sans plus amples développements.
Aussi l'opinion qui considère le mercure comme une cause d’avortement dans la syphilis ne saurait-elle prévaloir contre ce que j'appellerai l'évidence clinique, c'est-à-dire contre la masse imposante de faits cliniques qui, recueillis de toutes parts, relatés par des observateurs exerçant leur art sur les théâtres les plus différents, s'accordent tous néanmoins, non pas seulement à disculper le mercure de cette accusation spéciale, mais encore à le présenter comme la meilleure sauvegarde que nous possédions contre les tendances abortives de la syphilis. Cette opinion, je la condamne énergiquement pour ma part; je n'hésite même pas à la qualifier de désastreuse en l'espèce, car elle a pour conséquence logique de priver du bénéfice d'un remède puissant les femmes syphilitiques en état de gestation, ce qui réalise
le plus sûr moyen de les condamner aux chances probables de l'avortement.
Au reste, à de très rares exceptions près, l'accord est fait aujourd'hui sur la question; et, sans insister davanlage, je résumerai ce qu’on peut appeler l’état actuel de la science relativement au sujet qui nous occupe, en formulant les deux propositions suivantes :
1° Le mercure n'empêche pas toujours l'avortement
de se produire chez les femmes syphilitiques ; -— mais rien ne démontre qu'il y contribue jamais, alors du moins qu'il est administré à doses thérapeutiques, non excessives, non toxiques ;
2° D'une façon très évidente, il réussit souvent à prévenir l'avortement, à prolonger la grossesse, à la conduire jusqu’à son terme normal (1).
(1) Que d’autorités n’aurais-je pas à invoquer ici! Citons au hasard :
«.. Je serais tenté de mettre la syphilis au nombre des causes les plus fréquentes de l'avortement. .…. On peut cependant être très certain de détruire cette cause d'avortement dès qu'on a pu la reconnaître, Le mercure convenablement administré réussit presque toujours... On craint communément de recourir au mercure pendant la grossesse parce qu’on s’imagine qu'il peut causer l'avortement. Mais une grande expérience m'a convaincu que cette opinion était dénuée de tout}fondement, et qu’en usant de prudence on pouvait administrer le mercure dans tous les temps de la grossesse, à une dose convenable pour guérir tous les symptômes de syphilis, sans nullement nuire à la mère et à l'enfant... Lorsqu'une femme grosse est évidemment attaquée de syphilis, ou même lorsque j'ai de fortes raisons pour l'en croire infectée, je n’hésite jamais à lui faire passer les grands remèdes; ce parti m'a toujours paru avantageux, etc... » (Benjamin Bell, Traité de la gonorrhée virulente et de la maladie vénérienne, trad. de Bosquillon, t. I, p. 608.)
— «La gestation, loin de s'opposer à ce que des soins énergiques soient donnés, exige encore plus d'attention et de sage promptitude. Jai vu bien plus d'avortements chez les femmes syphilitiques non traitées que chez celles qui, prises à temps, étaient soumises à une médication méthodique. » (Ricord, Traité pratique des maladies vénériennes, 1838.) Et ce que M. Ricord entend ici par une « médication méthodique » n’est autre que le traitement usuel de la syphilis par le mercure.
— « Le traitement mercuriel est regardé à Lourcine comme le préservatif de l'avortement. » (Goffin, travail cité.)
— «., Administré convenablement, le mercure est pour l'enfant un préservatif des plus puissants ; et, comme l’a établi M. Vannoni (I{ raccogl. med., août 1872), s’il ne met pas plus souvent obstacle à l’avortement, c'est qu'on ne le donne pas assez tôt ou pas assez longtemps... I1 y à une telle urgence à prendre en considération la grossesse dans la thérapeutique de la syphilis qu'on à vu un traitement mercuriel administré à des femmes enceintes préserver les enfants nés des pre-
Donc, alors que nous rencontrerons en pratique une femme syphilitique en état de grossesse, notre premier soin devra être de la soumettre au traitement spécifique. Et, si celte femme — comme c’est d’ailleurs le cas dans l’ordre de situations que nous étudions ici — se trouve affectée d’une syphilis encore jeune, récla-
mant l'emploi du mercure, nous n'hésiterons pas à
Le.
prescrire le mereure. Nous le prescrirons sans doute à doses modérées, appropriées aux forces et à la tolérance gastrique de la malade, mais nous le prescrirons d’une facon active, soutenue, prolongée, véritablement efficace, suffisante en un mot pour réaliser le but que nous poursuIvons.
mières couches et laisser la maladie sévir sur ceux des grossesses ultérieures qu'on avait abandonnées à elles-mêmes. » (Rollet, Traité des maladies vénériennes, Paris, 1865.)
— « On a beaucoup exagéré les dangers des préparations mercurielles chez les femmes enceintes ; on reconnaît au contraire aujourd’hui qu’elles leur rendent d'immenses services, lorsque la syphilis a été la cause soupçonnée des avortements antérieurs, car la maladie peut rester latente chez la femme ou n’atteindre que le fœtus. C’est sans doute dans ces cas de cause obscure que Yung, Beatty, Russel, en Angleterre, ont obtenu les succès dont ils rapportent tout l’honneur au mercure. » (Devilliers, article Avortement du Nouveau diclionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, t. IV, p. 323.)
— «.. Sans aucun doute, l'administration du mercure, de l’iode et d’autres médicaments qui contiennent un principe toxique, portée au point de produire une sorte d'intoxication chronique, est une cause puissante d’avortement, et les faits d’avortement attribués au mercure ne sont pas tous des erreurs d'interprétation. Mais il n’est pas moins vrai, et l'observation le confirme tous les jours, que, pour tout esprit dégagé d'idées préconçues, un traitement par le mercure ou par toute autre substance active pour combattre, pendant la grossesse, des symptômes syphilitiques, détruire une diathèse ou fortifier la constitution, loin d'être un danger, est au contraire un avantage pour la mère et pour l'enfant, si ce traitement est dirigé avec prudence et à doses modérées. » (Jacquemier, article Avortement du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, t. VIT, p. 539.)
Et ce traitement, Messieurs — je ne crains pas de le répéter encore en terminant — nous l’instituerons avec d'autant plus de soin, nous le surveillerons avec d’autant plus de méthode, de sollicitude, de vigilance, qu'il ne s’agit pas ici seulement d'une malade à guérir, mais qu'avec celte malade et de par elle il est une autre existence à sauvegarder, celle de l'enfant qui partage intimement à cette époque les destinées de sa mère.
Nous venons de passer en revue dans ce qui précède les quatre situations diverses qui peuvent se présenter alors que la syphilis a été introduite dans un ménage par un mari syphilitique. Et, à propos de chacune de ces situations, j'ai essayé de vous tracer la ligne de conduite à suivre pour le médecin, de déterminer les indications multiples auxquelles 1} nous incombe de saüsfaire en pareille occurrence.
Notre sujet, cependant, n’est pas encore tout à fait épuisé.
Un point essentiel et des plus pratiques me reste à vous signaler ; c’est par lui que je terminerai notre conférence actuelle.
Ce point est relatif à un véritable devoir socza/ (vous verrez si ce mot a rien d’exagéré), qui s'impose au médecin dans les circonstances particulières que nous venons d'étudier ; devoir évident, indéniable, dont l'accomplissement est fécond en utiles résultats, et cepen-
Fournier. — Syph. et Mar. 14
dant devoir souvent omis, négligé, transgressé même dans la pratique courante, au grand détriment de ceux que nous avons mission professionnelle de protéger. La plupart de nos classiques restent absolument muets sur la question qui va suivre. Vous me permettrez donc de la traiter avec quelques détails, pour vous en montrer et l'importance et les difficultés pratiques.
Lorsque la syphilis est entrée dans un ménage, il y a grand risque, comme nous l'avons établi précédemment, que l'enfant issu de ce ménage naisse entaché de syphilis.
Or, cet enfant, à le supposer syphilitique, apporte évidemment avec lui des dangers de contagion. C'est-àdire : ilest possible que la syphilis dont il est affecté s'irradie de lui sur les personnes qui l'entourent, qui sont appelées à lui donner des soins, qui, sous des formes diverses, se trouvent en contact avec lui.
Eh bien — et c’est là le point sur lequel je veux appeler votre attention — qu'arrivera-t-il, si cet enfant vient à être confié à une nourrice ? La réponse est facile : c'est que presque infailliblement cet enfant contagionnera cette nourrice.
Voilà done, de la sorte, la syphilis sortant de la famille de l’enfant et frappant une personne étrangère. Premier malheur, première conséquence déplorable de la situation qui nous occupe actuellement.
Mais ce n’est pas tout. Vous savez, pour me l'avoir entendu répéter ici bien souvent (1), quelle faculté sin-
(1) V. Nourrices et nourrissons syphilitiques, Leçons professées à l'hôpital Saint-Louis, Paris, 1818, A. Delahaye.
gulière d'expansion, d'irradiation, présente la syphilis des nourrissons et des nourrices, laquelle se propage ou peut se propager par une série de r2cochets inattendus, de façon à constituer une source de contaminations mulliples. Combien de fois, par exemple, n'est-il pas arrivé qu'un nourrisson syphililique ait infecté plusieurs personnes de son entourage (1), ou
(1) Exemple du genre : Une nourrice infectée de syphilis arrive dans un jeune ménage dont l'enfant lui est confié. Elle contagionne cet enfant. La nature des symptômes morbides reste méconnue tout d’abord, comme cela devait être presque forcément, si bien qu'on ne se tient pas en garde contre les dangers possibles d'une contamination. Qu'arrive-t-il? C'est que l'enfant contagionne à son tour : 1° sa mère; — 2° sa grand'mère ; — 3° et 4° deux bonnes de la maison, filles absolument irréprochables et vierges.
Et la jeune mère à son tour, quelques mois plus tard, transmet la contagion à son mari.
Je l'ai dit bien souvent, rien n'est dangereux comme un enfant syphilitique pour son entourage. Les mille soins qu'exige l'élevage d'un nouveau-né, les baisers, les tendresses qu'on lui prodigue, servent d'origine à de faciles et fréquentes contaminations. J'ai dans mies notes, à ne parler que de faits observés par moi, une douzaine de contagions de cet ordre. C’est ainsi, par exemple, qu'une grand'mère, âgée de 65 ans, fut contagionnée par son petit-fils qu'elle faisait manger à la cuiller, en ayant soin de porter chaque cuillerée à sa bouche avant de la présenter à l’enfant ; très certainement le virus fut transmis de la sorte des lèvres du nouveau-né à celles de la grand'mère. — De même, je donne actuellement mes soins à une jeune femme qui à été contagionnée par son enfant, contagionné lui-même par une nourrice. — Mon savant collègue, M. Hillairet, m'a raconté le fait suivant : Un jeune homme affecté de syphilis se marie prématurément et ne tarde pas à contagionner sa femme. Un enfant naît de ce ménage, présente quelques semaines plus tard des accidents de syphilis héréditaire, et infecte sa nourrice. Confié aïors à ses grands-parents maternels, il leur transmet la contagion à l’un et à l’autre par l'intermédiaire d’un biberon. Le grand-père et la grand'mère avaient l'habitude d'amorcer le biberon avec leurs lèvres, et cela sans prendre la précaution de l’essuyer alors même qu'il sortait de la bouche de l'enfant. Or, l'enfant étant affecté de syphilides labiales, l’un et l’autre furent contagionnés à la bouche et présentèrent un chancre induré labial, bientôt suivi d’ac-
cidents généraux.
bien qu'une nourrice contagionnée par un enfant syphilitique ait transmis la maladie soit à son propre enfant, soit à son mari, soit à un nourrisson étranger ? Et combien de fois aussi chacune de ces contagions nouvelles n'est-elle pas devenue à son tour l'origine d’autres contagions ?
Les cas dans lesquels se sont produites ces cascades de contagions, si je puis ainsi parler, issues comme origine première de la syphilis d’un nouveau-né, abondent et surabondent. Ils pullulent, sans exagération, dans la science. Je vous en ai cité un grand nombre l’année dernière, en vous faisant l’histoire de la syphiis des nourrices et des nourrissons. Laissez-moi, comme types du genre, vous rappeler sommairement les trois observations suivantes.
1. — Un Jeune homme affecté de syphilis se marie prématurément. Il ne tarde pas à contagionner sa femme. — Un enfant né de ce mariage est confié à une nourrice et contagionne cette nourrice. — Celle-ci, à son tour, transmet la syphilis à son enfant, d’abord ; — puis à un autre nourrisson; — puis, deux mois plus tard, à son mari (1).
1. — Un enfant syphilitique, né dans de bonnes conditions apparentes, est confié à une nourrice qu'il infecte bientôt. — Cette nourrice, qui allaitait en même temps un autre nourrisson, contagionne cet enfant, qui ne tarde pas à mourir. — Elle prend alors un troisième nourrisson, lequel contracte la syphilis à son tour et meurt. — Une autre nourrice, amie de la pré-
(1) V. Pièces justificatives, note V.
cédente, ayant par obligeance donné le sein à ce dernier enfant, reçoit de lui la syphilis ; — elle infecte alors son nourrisson.
Veuillez compter, Messieurs. Cela fait bien 5 contagions de syphilis et 2 morts.
nr. — Aulre exemple, celui-ci relaté par un de nos plus distingués collègues, M. le D' Dron (de Lyon). Un enfant syphilitique infecte sa nourrice. — Cette nourrice, pour se dégorger les seins, donne à téter à trois nourrissons, lesquels prennent tous trois la syphilis. — Chacun de ces trois enfants infecte sa mère. — Chacune de ces trois mères infecte son mari (1).
Comptez encore : 10 contaminations syphilitiques dérivant par ricochet de la syphilis d’un nourrisson! Et les choses s’en sont-elles tenues là (2)?
Inutile d'ajouter d’ailleurs, à un autre point de vue, ce que vous pressentez bien, ce qui va sans dire, à savoir : que les syphilis dérivant d’une telle origine ont toutes chances pour rester méconnues, au moins pendant un certain temps, et en conséquence pour être abandonnées à elles-mêmes, laissées sans traitement. Aussi ne sauraient-elles manquer et n'ont-elles pas manqué en nombre de cas d'aboutir à de véritables
(1) Achille Dron, Mode particulier de transmission de la syphilis au nourrisson par la nourrice dans l'allaitement, Lyon, 1870.
(2) Parfois même (mais ceci n’est plus qu'exceptionnel, il est vrai) de semblables cascades de contagion ont fait un nombre de victimes plus considérable encore. C’est ainsi qu'on à pu voir un nourrisson syphilitique importer dans un petit pays 16, 18, 23 syphilis, et devenir l'origine d’une sorte de petite épidémie locale (V. Amilcare Ricordi, Sifilide da allattamento € forme iniziali della sifilide, Milan, 1865).
catastrophes, soit, par exemple, à la mort des nourrissons contaminés par leurs nourrices, soit à des accidents graves développés sur la nourrice ou sur les autres personnes devenues victimes de semblables contagions (1).
Or, pour en revenir à notre sujet, ce sont précisément, Messieurs, les dangers de ce genre que le médecin doit avoir en vue alors qu'il se trouve en position de les prévenir, comme dans telle ou telle des situations diverses que nous avons envisagées jusqu'ici. Ces dangers, il les connaît, il sait qu’ils vont se produire s’il n'intervient pas; c’est donc affaire à lui d'intervenir pour les conjurer. Et ici commence pour lui un véritable devoir que, sans exagération, j'ai cru pouvoir qualifier précédemment de devoir social, puisqu'il a pour visée et pour résultat la sauvegarde des intérêts de la société. Ce devoir, je ne crains pas de le dire, s'impose au médecin, qui serait coupable de le négliger, de s’y dé-
(1) Exemples du genre, pris entre beaucoup d’autres :
LE — Un enfant, né d’un père syphilitique, est confié à une nourrice saine. [Il ne tarde pas à présenter divers accidents syphilitiques et contagionne sa nourrice. — Celle-ci, à son tour, contagionne son mari. — Le mari est affecté d'une iritis et perd un œi/. — La femme est prise, quelques années plus tard, d’une paralysie syphilitique à laquelle elle succombe (D' Delore, de Lyon).
IT. — Un de mes clients, syphilitique, se marie malgré moi, et transmet la syphilis à sa femme dans les premiers temps de son mariage. — Naît un enfant, qui (à mon insu, je crois inutile de le dire) est confié à une nourrice. Cet enfant ne tarde pas à présenter de nombreux symptômes de syphilis, et infecte sa nourrice. — Cette femme, à son tour, contagionne : 1° son enfant, qui meurt en quelques mois ; 2° son mari. — Affectée d'une iritis grave, elle perd un œil. — Un an plus tard, elle accouche d’un enfant qui présente des accidents graves de syphilis et meurt à l'âge de deux mois.
rober ; d'autant qu’en y satisfaisant il satisfera du même coup aux intérêts de son client,
Cela posé en principe, venons à l’application.
Circonscrire la vérole dans son foyer originel, de façon à l'empêcher de déverser ses ravages au dehors, tel est l'objectif à réaliser. Or, comment y parvenir ?
I n’est pour cela qu’un moyen pratique. C’est de faire en sorte que l'enfant syphilitique, origine première des dangers que nous cherchons à conjurer, reste dans sa famille et soit nourri là par sa mère.
De toute évidence, en effet, s’il ne sort pas du foyer paternel et s’ilreçoit là le sein de sa mère, il n’aura pas occasion de transmettre à une nourrice et à des personnes étrangères laredoutable contagion dont il porte le germe.
Donc, c’est à ce résultat que doit tendre le médecin. Il faut que par son influence, par ses conseils, par son autorité morale, 1l prépare une situation qui sauvegardera les intérêts de tous, au lieu de laisser une situation différente et préjudiciable à tous s'organiser en dehors de lui, indépendamment de lui. Il faut, à parler net :
1° Qu'il retienne le nouveau-né, issu de parents syphilitiques, sous le toit qui l’a vu naître, de façon à surveiller cet enfant, à le traiter, si besoin est, et dans ce cas à éteindre le plus hâtivement possible les manifestations contagieuses qui pourraient surgir ;
2 Et surtout il faut qu'il s'oppose de toutes ses forces à ce que cet enfant soit confié à une nourrice ; il faut qu’il fasse accepter de la famille comme une nécessité formelle, inéluctable, l'allaitement de cet enfant par le sein maternel.
Yenons à la pratique. Que faire, en somme, dans celte intention et pour parvenir à ce résultat?
Ceci : aumoment propice, alors que la grossesse déjà avancée de la mère permettra d'espérer un accouchement à terme, s'adresser au mari et lui exposer catégoriquement la situation, avec tous les dangers qu’elle comporte ; — lui dire que son futur enfant court des risques sérieux d’hérédité syphilitique ; — lui faire comprendre que, dans ces conditions, l'enfant ne saurait êlre confié à une nourrice, laquelle presque inévitablement ne tarderait guère à subir la contagion; — lui dérouler, sans lui faire grâce d'aucune, toutes les conséquences d’une telle contagion : justes et bruyantes récriminations de la nourrice, éclat scandaleux, procès possible, publicité humiliante, etc. ; — conclure finalement par l'obligation absolue qui s'impose à la mère de nourrir son enfant, seul parti moral, honnête et utile à la fois, qui puisse sauver la situation.
« Donc, ajouterez-vous, faites en sorte, monsieur, que votre femme nourrisse. Tout est là, dans l'intérêt de tous, dans le vôtre et dans celui de l'enfant. Acceptez cela comme une obligation absolue, comme une nécessité indispensable, vu les conditions où vous vous trouvez placé. En conséquence, si madame a dessein de nourrir, gardez-vous de l'en détourner. Et, si elle n’y est pas disposée, prenez les devants, agissez énergiquement sur elle, par tous les moyens que vous pourrez imaginer, pour modifier sa résolution. Car, à tous égards, je vous le répète encore, c’est elle, et elle seule, qui doit servir de nourrice à votre enfant. »
La situation étant présentée de la sorte, il sera bien
rare que le médecin n’obtienne pas ce qu’il a en vue. Conséquemment l'objectif qu'il poursuit sera réalisé : l'enfant syphilitique ou suspect de svphilis restera dans
sa famille et sera allaité là par la mère; d'où la sauvegarde d'autrui (1).
(1) Si je n'avais longuement développé ce sujet dans un autre travail, j'aurais eu à insister ici sur de nombreux détails de pratique que je passe sous silence. IL me paraît indispensable cependant d'ajouter à ce qui précède quelques considérations relatives à un point d'importance particulière. Je les emprunterai à mes Lecons sur les nourrices et les nourrissons syphilitiques (Paris, A. Delahaye, 1878).
«... N’'espérez pas, Messieurs, que votre conseil de confier l'allaitement à la mère soit toujours accepté sans opposition. Sans parler de raisons qui n’en sont pas, de raisons basées sur de prétendues convenances, sur des exigences mondaines ou autres, on vous objectera souvent que la mère est « bien faible pour nourrir », qu’elle ne saurait supporter les fatigues de l'allaitement sans danger pour elle-même, etc. Insistez, car il est bien rare qu’une femme ne puisse, au moins pour quelques mois, allaiter un enfant. Insistez et dites ceci : Soit, madame ne nourrira pas tout le temps qu’un enfant doit en général être nourri; mais elle fera /e possible, et c'est là seulement ce que nous lui demandons. Qu'elle donne au moins le sein pendant les premiers mois ; cela nous permettra d'attendre, et nous aviserons au delà. En tout cas, il y a utilité, urgence à ce que madame nourrisse pendant quelques mois ».
« Et pourquoi cela, Messieurs? Pourquoi solliciter tout au moins ces quelques mois d'allaitement maternel? C’est que la syphilis infantile, quand elle doit se révéler, se révèle, sinon absolument toujours, du moins presque toujours dans les deux ou trois premiers mois. Sur 158 cas, M. Diday l’a vue faire éclosion 146 fois dans ce délai. De tels chiffres ont une signification telle qu’ils nous dispensent de tout commentaire.
« Donc, ces quelques mois d'allaitement maternel peuvent nous servir ici et de critérium sur la santé de l’enfant el de guide pour {a conduite à tenir ultérieurement.
« Et, en effet :
« 1° Si, dans ce laps de temps, la syphilis s’est révélée sur l'enfant, tout est dit. L'enfant alors doit subir le sort commun de tous les enfants syphilitiques. Dans aucun cas, il ne peut être confié à une nourrice, et c'est là l'essentiel à connaître au point de vue qui nous occupe actuellement, au point de vue de la sauvegarde générale.
« Dans cette première alternative, ou bien l'allaitement maternel devra
Or, ce résultat, Messieurs, n’en doutez pas, sera un service considérable, capital, rendu à la prophylaxie publique. Pour vous en convaincre, veuillez repasser dans votre esprit ce que je vous disais l’année dernière, en vous traçant l’histoire de la syphilis des nourrices et des nourrissons. Rappelez-vous la fréquence de ces contagions transmises par l’allaitement ; rappelez-vous les conséquences désastreuses, lamentables, qui en dérivent, les catastrophes matérielles auxquelles elles peuvent aboutir, les misères morales qu’elles étalent au grand jour, les procès scandaleux qu'elles suscitent quelquefois, les humiliations et les hontes qu’elles déversent sur les familles, ete.
À tous égards, donc, ilimporte que lemédecin — alors qu'il le peut, etil le peut souvent — mette un frein à de telles contagions, en circonserivant la vérole dans son foyer originel, en l’empêchant de porter ailleurs ses dangereuses souillures. C’est Ià pour lui une obligation professionnelle vis-à-vis de la société, obligation à laquelle il ne saurait faillir.
être prolongé, si cela est possible, ou bien force sera de recourir à tel ou tel de ces procédés spéciaux que je vous indiquais précédemment comme pouvant servir à l'élevage des enfants syphilitiques (recours à une nourrice syphilitique, alimentation par la chèvre-nourrice, etc.).
« 2° Que si, au contraire, après trois mois ou mieux encore après quatre ou cinq mois d'observation, rien de suspect ne s’est produit sur l’enfant, il y a de fortes présomptions (je dis présomptions, et rien de plus) pour qu'il ait échappé à l'influence héréditaire, pour qu'il ne soit pas syphilitique. Et nous voici dès lors bien plus libres d’allures. Car, au cas où la mère est incapable de continuer à donner le sein, l’allaitement par une nourrice peut être permis, non toutefois sans soumettre encore le nourrisson à une surveillance assidue, minutieuse, suffisante à écarter tout risque de contagion. »
Mais je prévois une objection : « Soit! allez-vous me dire peut-être, nous comprenons parfaitement l'intérêt qu'il y à pour la société, pour tout le monde, à circonserire ainsi la vérole dans son foyer, et nous vous accordons qu’en l'espèce le moyen proposé par vous aille à son but. Cependant, sice moyen a pour résultat incontestable d'empêcher la contagion de se déverser hors du foyer de la famille, n'est-il bas défectueux, dangereux même, à d’autres points de vue ? Ainsi, vous nous dites : faites nourrir l'enfant par sa mère. Mais qu'arrivera-t-il avec ce procédé, si la mère est syphilitique et l’enfant sain, ou bien, inversement, si la mère est saine et l’enfant syphilitique? Est-ce qu’alors la contagion ne se transmettra pas de la mère à l'enfant ou de l'enfant à la mere? Est-ce que cette mère syphilitique ne va pas contagionner cet enfant sain ? Ou bien est-ce que cette mère saine ne sera pas infectée par cet enfant syphihtique 25
L'objection, je le reconnais, a bien sa valeur, au moins d’une facon apparente. Discutons-la done avec l'attention qu’elle mérite, pour ne laisser, relativement à ce qui précède, aucune arrière-pensée, aucune incerütude dans vos esprits.
Quatre ordres de cas sont possibles en l’espèce, dans la situation qui nous occupe. Ainsi :
1° Ou bien la mère etl’enfant ont échappé aux dangers dela syphilis paternelle, c’est-à-dire sont restés sains ;
2 Ou bien la mère et l’enfant ont subi tous deux l'infection dérivant du père, c’est-à-dire sont devenus
syphilitiques ;
3° Ou bien la mère est restée saine, tandis que l’enfant a subi la contamination ;
4° Ou bien, enfin et inversement, la mère est syphilitique, tandis que l’enfant est resté sain.
Voilà bien — n'est-il pas vrai? — les quatre alternatives et les quatre seules alternatives qui peuvent ou pourraient se produire. En dehors d'elles 1l n’en est aucune autre à supposer, à imaginer même théoriquement.
Or, envisageons chacune d'elles en détail, et voyons à propos de chacune quels pourraient être les dangers de l'allaitement maternel, soit pour la mère, soit pour l'enfant. Discussion qui peut-être vous semblera quelque peu longue et monotone, mais qui est indispensable à la netteté du sujet.
Première hypothèse : la mère et l’enfant ont échappé tous deux à l'infection.
Dans ce cas, bien évidemment, ils n’ont rien à craindre l'un de l'autre ; car, suivant le proverbe, qui n’a rien ne donne rien. Donc, l'allaitement de l'enfant par la mère ne comporte en l'espèce aucun danger.
Passons.
Deuxième hypothèse : la mère et l'enfant sont tous deux syphilitiques.
Ici encore, nul danger de contagion possible. La mère et l'enfant, ayant tous deux la syphilis, n'ont plus rien à craindre l’un de l’autre ; car la syphilis ne se double pas, ne se gagne pas deux fois.
Disons même que, dans ce cas, l'allaitement maternel
est le seul qui soit médicalement acceptable; ear, à aucun prix, pour aucune raison, nous ne voudrions jamais permettre qu'un enfant syphilitique fût confié à une nourrice saine.
Troisième hypothèse ; mère saine et enfant syphilitique.
C’est ici seulement que l’objection qui nous occupe semble prendre une valeur réelle. Car ici la possibilité d’une contagion ressort de l'énoncé même des termes qui précèdent.
Mais disons bien, tout d'abord, que cette troisième situation ne se présente en pratique que d’une façon rare. Ainsi que nous l’avons établi, il est presque exceptionnel de rencontrer une mère saine avec un enfant syphilitique. Presque toujours, la syphilis chez l'enfant implique la syphilis chez la mère.
Cependant, si rares qu'ils soient, des faits de ce genre ont été cités, et j'en ai observé, du moins je crois en avoir observé un certain nombre. Il y a done lieu d’en tenir compte pour la discussion actuelle.
Or, la question qui s'impose en pareil cas est la suivante : La mère qui, dans ces conditions, allaitera son enfant sera-t-elle exposée à recevoir de lui la syphilis?
Théoriquement, on serait conduit à répondre par l’affirmative. Pourquoi, en effet, cette mère, qui est saine, ne pourrait-elle pas recevoir l'infection de son enfant qui est syphilitique ?
Pratiquement, au contraire, on aboutit à une conclusion inverse. Pratiquement, on ne voit jamais un enfant syphilitique de naissance (de naissance, bien en-
tendu) (1) contagionner sa mère lui servant de nourrice. Jamais on ne rencontre ce cas, cependant bien naturel en principe, d’une mère allaitant son propre enfant syphilitique et recevant de lui la syphilis.
Qu'on explique cela comme on le voudra, peu nous importe pour l'instant. Toujours est-il que c'est là un fait, un fait brutal qui s'impose au nom de l’observation clinique et qui comporte, en ce qui nous concerne, un intérêt considérable.
Signalée de vieille date par un auteur anglais, Abraham Colles (2), et connue parmi nous sous le nom de
(1) Tout au contraire, un enfant qui, né sain, contracte ultérieurement la syphilis d’une personne étrangère (soit une nourrice, par exemple) est ultra-contagieux pour sa mère. C’est ainsi qu’on à vu maintes et maintes fois la contagion se prodaire de l’enfant à la mère dans les conditions suivantes :
Un enfant naît sain de parents sains ; — il est confié momentanément à une nourrice syphilitique, et reçoit d'elle la syphilis; — revenant au sein maternel, il inocule alors la syphilis à sa mère.
Des observations de ce genre se trouvent signalées partout. J'en ai relaté plusieurs dans mes Leçons sur les nourrices et les nourrissons syphilitiques, et je crois suffisant d'énoncer ici le fait sans l'étayer de citations particulières.
(2) « It is a curious fact that I have never witnessed nor ever heard « of an instance in which a child deriving the infection of syphilis from « its parents has caused an ulceration in the breast of its mother. » —Abraham Colles, Practical observations on the venereal disease and on the use of mercury, Londres, 1837.
Je n'ignore pas qu'on a cité quelques faits en opposition avec la loi, ou, si le mot paraît un peu ambitieux, avec la proposition de Colles. Que valent les faits en question, je ne saurais le dire ; toujours est-il que, pour ma part, je n’en ai pas rencontré de semblables, au moins jusqu’à ce jour.
C'est assurément chose bien surprenante que de voir une femme saine, nourrissant son enfant entaché de syphilis, rester saine au contact de cet enfant, ne pas recevoir de lui la syphilis. Cela même est tellement extraordinaire qu’on se demande toujours si l’on ne s’abuse pas, si cette femme est bien réellement indemne, si elle n'échappe pas à la contagion pour cette simple raison qu'elle a été déjà contaminée,
loi de Colles, cette singulière immunité de la mère visà-vis de son enfant a frappé depuis lors de nombreux médecins. Elle est, on peut le dire, généralement accep-
soit avant, soit pendant la grossesse. On est toujours tenté de croire, en un mot, que cette femme est syphilitique, mais que pour une raison ou pour une autre on n'a pas surpris sur elle la syphilis en temps opportun, c'est-à-dire au moment où des manifestations non équivoques l'auraient sûrement attestée.
Telle est du reste l'interprétation que donnent à la proposition de Colles les médecins qui récusent l'hérédité paternelle de la syphilis. Pour eux, il n'est pas d'enfant syphilitique sans mère syphilitique ; pour eux, l'infection de l'enfant implique l'infection de la mère. « Donc, disent-ils, rien d'étonnant à ce qu'un enfant syphilitique ne contagionne pas sa mère ; il ne saurait la contagionner par cela même qu'elle est syphilitique. Un syphilitique n’a rien à craindre d’un autre syphilitique. » |
La question, en effet, serait jugée en ce sens si toujours on constatait la syphilis sur les mères des enfants syphilitiques. Mais c’est que précisément on ne la constate pas toujours. Faut-il croire qu’elle existe quand même, alors qu’on n’en a pas les preuves ? C’est à cette conclusion qu'aboutissent certains de nos confrères. M. Hutchinson a même édifié à ce propos toute une théorie, sur laquelle il ne sera pas sans intérêt d'appeler l'attention du lecteur.
D'après notre éminent collègue, la loi de Colles ne saurait trouver d'explication possible que dans l'infection de la mère. Et cependant il est le premier à reconnaître que très généralement on ne constate pas de signes d'infection chez la mère. Si donc cette femme est syphilitique, dit-il, il faut qu'elle le soit d’une certaine façon, suivant un certain mode qui lui permette d’être syphilitique sans manifestations apparentes.
Eh bien, continue-t-il, c'est 1à ce qui a lieu, vraisemblablement. Il est à croire que la syphilis maternelle dérivant ?n utero d’un fœtus syphilitique est une syphilis d'ordre spécial, une syphilis mitigée, tempérée, adoucie, susceptible de ne s’accuser par aucun symptôme extérieur ou bien de rester longtemps latente, voire indéfiniment latente. Par conséquent, cette syphilis peut nous échapper, peut se dérober à toutes nos investigations, alors cependant qu’elle existe et qu’elle a infecté l’organisme maternel assez profondément pour le rendre réfractaire à une contamination ultérieure.
Comme argument à l’appui de cette hypothèse plus que hardie, M. Hutchinson rappelle que les maladies virulentes affectent une évolution et une gravité très différentes suivant leur mode de pénétration
hs, F Se
tée de nos jours comme un fait indéniable, voire confirmée par un assentiment presque unanime. «... Il est certain, a écrit M. Ricord, que, dans le cas où la mère a
dans l’économie. Voyez, dit-il, le virus varioleax. Introduit dans l’organisme par voie d'inoculation, il ne détermine qu'une affection relativement légère, laquelle n’aboutit à la mort qu'une fois sur cinq cents. Absorbé au contraire par inhalation, il produit une maladie très grave, qui devient mortelle une fois sur quatre. Appliquez cela à la syphilis, et vous comprendrez facilement qu’une syphilis dérivant d'une contamination par le sang fœtal (/œtul blood contamination) puisse différer absolument, comme évolution de symptômes et comme gravité, de la syphilis dérivant d’une inoculation tégumentaire.
Développant l'exposé de sa théorie, M. Hutchinson admet la possibilité de trois ordres de cas dans la syphilis par conception, à savoir :
« 1° Un premier groupe, où la diathèse s'accuse par les symptômes habituels de la période secondaire. Ce n'est là que l'exception; et même il est à croire, d’après l’auteur, que les cas de ce genre dériveraient bien plutôt d’une syphilis par contagion ordinaire que d’une syphilis par conception;
« 2° Un second groupe où l'infection se caractérise par des symptômes spécifiques, mais d'ordre léger, de forme essentiellement bénigne : état maladif pendant la grossesse, chute des cheveux, et plus tard, « des mois ou des années plus tard», ulcérations de la langue, taches palmaires, gommes du tissu cellulaire ;
« 8° Un troisième groupe (celui-ci comprenant pour le moins la moitié des cas) où la maladie ne se traduit par aucun symptôme, par aucun trouble de la santé. — Cette absence de tout symptôme pendant les premières années n'exclut pas la possibilité d'accidents tertiaires dans un avenir plus ou moins distant. Mais, le plus souvent, rien ne se produit, et la femme syphilitique infectée de la sorte reste en général indemne de toute manifestation spécifique pendanttoute son existence. » (On Colles’ law, and on the communication of syphilis from the fœtus to its mother, Medical Times and Gazette, déc. 1876, p. 643).
Je ne m'arrêterai pas à discuter cette théorie, car, à vrai dire, elle défie quant à présent toute critique. Il faudrait, en effet, soit pour la légitimer, soit pour la réfuter, toute une série de faits cliniques minutieusement observés dans une direction spéciale, et nous ne disposons pas d’un criterium de ce genre. C’est là un champ nouveau d’investigations qui nous est ouvert, mais où les premiers jalons sont à peine posés.
Je me ferai un devoir toutefois de signaler une observation intéressante qui vient de m'être communiquée par M. le D' Charrier, et qui
échappé à la syphilis en portant dans son sein un enfant syphilitique, elle ne contracte jamais la syphilis plus tard, en allaitant son enfant malade ». De même, pour M. Diday, « jamais un enfant syphilitique de naissance « ne communique le mal à sa mère qui l’allaite. » Quant à moi, Je n'ai pas observé jusqu’à ce jour un seul fait bien authentique en contradiction avec la loi de Colles, et je tiens cette loi pour absolument conforme aux résultats de la clinique.
Donc, pour revenir à notre sujet, ici encore et même dans cette situation en apparence si périlleuse d’une mère saine exposée au contact d'un enfant syphilitique, l'allaitement maternel ne comporte aucun danger.
Reste, enfin, une quatrième et dernière alternative : mère syphilitique et enfant sain.
C'est la situation précédente renversée. Eh bien, de
confirme en un point la doctrine de M. Hutchinson. Le lecteur trouvera reproduite cette observation dans les pièces justificatives annexées à cet ouvrage (Note vi).
En définitive, dans l'état actuel de la science, deux faits importants ressortent de l'observation clinique, à savoir :
1° Qu'une femme saine, devenant enceinte au contact d’un homme syphilitique, peut engendrer un enfant syphilitique tout en restant saine (d'apparence pour le moins);
20 Que cette même femme, allaitant un enfant syphilitique, n’est pas exposée à recevoir de lui la contagion.
Reste seulement à interpréter cette immunité singulière et notamment à déterminer si elle ne serait pas explicable, comme le prétendent certains auteurs, par une sorte d'infection spéciale et la'ente de la mère, infection dérivant du fœtus par un mode non moins spécial de contamination. Cela, l'avenir seul peut nous l’apprendre, et force nous est quant à présent de réserver toute appréciation,
Fournier. — Syph. et Mar. ON
même que dans le cas précédent, la contagion ne s'exerce pas ici. Un enfant né sain, bien qu’issu de parents syphilitiques, n’a jamais pris la syphilis en tétant sa mère. Quant à moi, je déclare n’avoir jamais rien vu de semblable, je déclare ne pas connaître un seul exemple d’une mère ayant engendré un enfant sain, puis l’infectant ensuite en lui servant de nourrice (1).
En résumé, donc, Messieurs, quelle que soit de ces quatre alternatives celle que nous envisagions, toujours et invariablement nous voyons l'allaitement de l'enfant par sa mère échapper aux dangers théoriques qu'on pourrait lui supposer.
De là une conséquence facile à déduire : c’est qu’aucune raison ne s'oppose en aucun cas à ce que l'enfant soit nourri par sa mère.
Or, comme d’autre part il est une raison majeure, supérieure à toute autre, qui s'oppose à ce que l'enfant soit confié à une nourrice, la question se trouve résolue dans le même sens par deux voies différentes. Et, pour conclusion finale, nous aboutissons à ceci :
Qu'en l'espèce l'allaitement maternel est le seul mode rahonnel et pratique d'élevage de l'enfant.
Étant donné un enfant syphilitique ou suspect seule-
(1) Il est bien entendu — ct je n’insiste que pour éviter l'ombre même d’une ambiguité — que je parle ici seulement d'une mère ayant contracté la syphilis soit avant, soit pendant la grossesse. Car une mère contractant la syphilis après son accouchement est ultra-contagieuse pour son enfant. Cela est d'observation commune. Il suffira de rappeler à ce propos les cas si nombreux dans lesquels on a vu de malheureuses nourrices, après avoir pris la syphilis d’un nourrisson syphilitique, la communiquer ensuite à leur propre enfant,
APRÈS LE MARIAGE. Nr
ment de syphilis, c’estla mère de cet enfant qui, seule, peut et doit lui servir de nourrice. Cela n’est pas douteux, pour quantité de raisons que je n’ai pas à développer ici, cela ne souffre pas discussion. Telle est la loi.
Et d'ailleurs, ajouterai-je en terminant, alors même qu’en pareille circonstance l'allaitement maternel comporterait quelque danger soit pour la mère, soit pour l'enfant, cette considération ne modifierait en rien le devoir qui s'impose au médecin vis-à-vis de la société. Ce devoir, en tout état de cause, n’en subsisterait pas moins.
Dans cette hypothèse, c’est-à-dire si l'allaitement maternel devait offrir quelque danger, ce serait affaire à nous, médecins, de nous débattre avec cette difficulté nouvelle et d'imaginer quelque expédient pour conjurer la possibilité d'une contagion de la mère à l’enfant ou de l’enfant à la mère. Mais nous ne serions en rien déchargés pour cela de la stricte et impérieuse obligation que nous prescrit le respect de la santé d'autrui. À aucun prix, pour aucune raison, nous ne pourrions consentir à ce qu'un enfant syphilitique ou même simplement suspect de syphilis fût confié à une nourrice saine.
La préservation de la société constitue donc en l’espèce — je le répète encore et ne saurais trop le répéter — J'indication capitale, prédominante, supérieure à toute autre considération ; et cela parce que cette indication répond à un intérêt d'ordre général, parce qu’elle
tend à un résultat qui doit être la visée de nos communs et constants efforts, à savoir : conjurer la diffusion de la vérole, en circonscrivant la vérole dans ses foyers, en l’empêchant de se déverser au dehors et de disséminer ses germes de contagion.