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d’un tacticien, d’un diplomate. Vous allez me eomprendre.
Et en effet, dans l'énorme majorité des cas, les choses se présentent de telle sorte que la femme ignore la maladie dont elle est atteinte et que, de plus, vous avez le devoir moral de la tromper à ce sujet, en lui dissimulant le nom et la nature de l'affection dont elle est atteinte.
Pourquoi? Parce que, neuf fois sur dix pour le moins, la situation s'engage de vous à elle comme il suit.
Le jeune mari qui à contagionné sa femme (et cela d’une facon où d’une autre, peu importe) accourt, éperdu, chez un médecin, chez l’un de vous, je suppose, et commence ainsi l'entretien : » Docteur, un grand malheur m'arrive. J'avais la vérole. J'ai eu le tort de me marier sans être bien guéri, et J'ai donné la vérole à ma femme. Je viens done vous prier de traiter ma pauvre femme. Mais avant tout, ce dont je vous supplie, ee que je réclame de vous au nom de ce que vous avez de plus cher, c'est de ne pas dire ce qui en est à votre future cliente, c’est de lui lusser ignorer pour toujours le nom et la nature de sa maladie. Car, si elle savait cela, je serais perdu; elle ne me pardonnerat jamais. Ce serait fait de l'affection, de lesume qu'elle a pour moi. Et, si elle disait à sa famille ce qui lui arrive de par moi, vous voyez d'ici le tableau! Done, promettez-moi bien, je vous en supplie, en même temps que vos bons soins pour
elle, une discrétion complète, un silence absolu vis-à-vis d'elle. »
A cela que répondre? D'abord, avez-vous, Messieurs, en pareille occurrence, le devoir où même le droit de vous récuser? Avez-vous la liberté de décliner le double service qu'on réclame ainsi de vous, à savoir de traiter cette femme et de la traiter « sans rien lui dire »? Non, évidemment non. Car un refus de votre part ne risquerait que trop d'aboutir à cette solution effroyablement égoïste et cruelle devant laquelle cependant ne reculent pas certains maris, à savoir : laisser aller les choses comme elles pourront aller, et, somme toute, ne pas traiter leur femme, c'est-à-dire la condamner par avance à tous les risques d’une svphilis non traitée’.
Done, vous accepterez.
Et vous voici alors, de ce fait, engagé dans une situation singulière, celle d’un médecin traitant une malade avec mission de lui cacher la maladie pour laquelle il Ia traite. Situation singulière, ai-je dit, mais situation acceptable, et n'ayant rien d’incompatible avec la dignité professionnelle; car, après tout, cette situation, nous n'en sommes pas responsables, nous médecins; ee n’est pas nous qui
1. Je citerai bientôt de ces cas, vraiment incroyables, où des maris, se défiant de la discrétion du médecin et entendant bien à tout prix s’'épargner l’humiliation d’un aveu, ont osé prendre la résoluuon de «faire le silence » sur l’accident de leur femme et de ne pas recourir pour elle à l’assistance médicale, qu'ils étaient loin de dédaigner pour eux-mêmes. — De quels qualificatifs flétrir les auteurs de telles choses!
l'avons faite ; nous ne faisons que la subir, et nous ne la subissons même que dans une intention exelusivement morale et bienfaisante, c’est-à-dire en vue de dissimuler une action coupable, et, suivant l’expression consacrée, de sauvegarder la paix d’un ménage.
D'autre part, Messieurs, n'allez pas prendre le change sur les difficultés toutes spéciales de Ta mission que vous aurez acceptée dans ces conditions. Traiter une femme de la syphilis (et l'en traiter longtemps, comme le comporte la nature de sa maladie) sans que cette femme devine où soupconne Jamais la verité, e'est à une tâche qui pourrait tenter un diplomate, mais qui trouve un médecin mal préparé.
Et, en effet, il va vous falloir faire toutes choses dont vous n'avez guère lhabitude, e’est-à-dire : manœuvrer dans une voie de dissimulation perpétuelle; — satisfaire ex abrupto à cent questions dont vous assiégera votre malade : « Mais enfin qu'est-ce que j'ai done? De quoi me traitez-vous? Comment ee mal m'est-il venu? Comment se fait-il que j'aie les mêmes symptômes que mon mari? ete., ete. »; — il vous faudra décorer les diverses manifestations morbides qui vont surgir d'autant de pseudonymes honnêtes, acceptables, vraisemblables; —- masquer sous des qualificatif de fantaisie les remèdes que vous aurez à prescrire; — et, dans tout cela, ne jamais hésiter, ne jamais tergiverser un instant, ne jamais vous trahir.
Or, ce rôle — vous ne le sentirez que trop en
pratique — comporte plus d’une difficulté; 1l exige un à-propos, un aplomb, une adresse, qui ne s’acquièrent guère que par un véritable apprentissage. Bref, croyez-moi, c'est chose moins aisée qu'on ne se le figure à priori de manœuvrer (je reprends le mot qui me parait en situation) sur un semblable terrain, et plus d’un habile tacticien à succombé dans cette lutte avec la perspicacité féminine. Tenez-vous done pour avertis, Messieurs, et, , quand vous vous engagerez ou, pour mieux dire, quand on vous engagera dans une aventure de ce genre, ne perdez pas de vue par avance que vous avez affaire à forte partie.
Au reste, sachez-le bien, les femmes que lon prétend abuser de la sorte sont loin d’être toujours dupes du stratagème. En réalité, nous les trompons moins souvent et moins complètement que nous ne le croyons nous-mêmes et surtout que ne le croient leur mari. Bien des fois déjà, pour ma seule part, je me suis aperçu que certaines de mes clientes, à qui Favais cru donner le change sur la nature de leur maladie, savaient parfaitement à quoi s’en tenir à ce sujet. Seulement vis-à-vis de moi, comme vis-àvis de leur mari, elles acceptaient — parce qu'il leur plaisait de accepter — le rôle de femmes abusces, Il n’est pas rare d’ailleurs que telles ou telles finissent, après un certain temps, par mettre à l'aise le médecin chargé de les traiter, en lui faisant com-
—————— oo, oo oo ——— =
prendre qu'elles sont au fut de la situation. « Ne vous donnez done plus tant de peine, me disait un jour une de mes malades, pour me persuader que j'ai une maladie différente de celle dont vous me soignez. Je ne suis pas une Agnès, et j'ai compris depuis longtemps la nature, le comment et le pourquoi de mon mal. Seulement vis-a-vis de mon mari je resteral toujours Ignorante , Car "116 dignité m'impose d'ignorer en apparence ce que je ne saurais pardonner. » Une autre, femme d'esprit — vous me pardonnerez lanecdote — me semblait absolument confiante dans mes diagnostics de fantaisie jusqu'au jour où elle me désabusa par le petit discours suivant : «Je vous suis bien reconnaissante, cher docteur, de toute la peine que vous avez prise depuis si longtemps pour me dissimuler le mal dont Je suis atteinte; et vous y auriez peutêtre reussi sans mon mari et sans M. Läittré : sans mon mari, qui cachait trop précieusement vos ordonnances pour ne pas me donner envie de les lire, satisfaction que je me suis offerte, comme bien vous pensez; — et sans M. Littré à qui vous avez oublié de faire une recommandation, celle de ne pas indiquer dans son dictionnaire la sÿnonymie de votre fallacieux mot d’'hydrargvre. »
\insi vont les choses assez fréquemment; et cela n'est pas superflu à savoir pour là pratique.
Autre point, et celui-ci d’une importance bien su-
périeure encore,
S'il est difficile, ainsi que nous venons de le voir, de traiter une femme de la syphilis sans qu'elle s’en doute, il est bien plus difficile encore de Pen traiter comme il serait désirable qu'elle le fût, comme vous voudriez qu'elle le fût, c’est-à-dire d’une facon sérieuse, prolongée, suffisante.
Je m'explique, et je ne craindrai pas d’insister sur ce point, car 11 s’y rattache un intérêt qui mérite toute notre sollicitude.
Vous savez—elje ne cesse de vous le répéter 1e1— qu’on ne guérit la vérole ou, pour mieux dire, qu'on n'impose définitivement silence aux manifestations de la vérole qu'au prix d’un traitement long, très long, exigeant au minimum plusieurs années. Vous savez de plus que ce traitement, pour être efficace, a besoin d’une direction particulière, qu'il doit être tour à tour interrompu, repris, cessé, repris sous des formes diverses. Tout cela implique beaucoup de temps, beaucoup de patience, une surveillance médicale sinon assidue, au moins durable, prolongée. En un mot, la vérole est une maladie chronique dont on ne se débarrasse que par un traitement chronique, voilà le fait.
Or, vous allez juger si, ex l'espèce, un tel traitement sera facilement applicable.
D'abord, comment imposer ou faire accepter un traitement de ce genre à une femme qui ignore le mal dont elle est affectée, à qui vous n'avez pas le droit de dire quel est ee mal, quelles en sont les
conséquences, quels en sont surtout les dangers d'avenir, etc.? 54
De plus, comment faire accepter ce traitement à une femme qui est constamment abusée sur son état, à qui son mari, comme consolation où comme atténuation d’une faute cependant inavouée, ne cesse de répéter que «ce qu'elle à n’est rien, » que « cela sera bien vite passé, qu'il n’v a pas là sujet à inquiétudes, ete. ? »
Notez d'ailleurs que ledit mari, à un moment donné de la maladie, dès que les manifestations évidentes auront disparu, dès que la syphilis ze s'affichera plus par des symptômes extérieurs, deviendra pour vous un auxiliaire moins qu’empressé. Autant, au début, il a déployé de zèle pour obtenir de vous une médication active et pour en surveiller l'application, autant vous le trouverez refroidi plus tard, alors que, les accidents ostensibles s'étant effacés, 1l ne s'agira plus que d’insister sur un traitement préventif. Vous étiez le bienvenu dans sa maison, vous étiez « un sauveur »,1l y a quelques mois. Mais actuellement que « tout est fini, qu'il n’est plus question de rien », votre présence chez madame, vos visites, vos formules, votre traitement «qui, sans doute, est excellent, mais qui pourrait avoir le mérite de durer moins longtemps », tout cela devient pour ce mari un sujet d’agacement, d'irritation, d'inquiétude, en lui renouvelant des souvenirs fâcheux, en prolongeant une situation difficile, naturellement faite pour éveiller le soupcon. Bref, à
parler net, ce mari n’aspire plus qu’à être débarrassé de vous (le mot n’a rien que de strictement exaet), ear vous lui êtes devenu insupportable, et votre disparition sera pour lui une véritable délivrance.
De là cette conséquence lamentable, conséquence déduite de l'expérience : que toute femme mariée, contractant la syphilis dans les conditions qui nous occupent, ne sera jamais que très insuffisamment, très tncomplètement traitée, et resteru par cela même exposée à des dangers d'avenir des plus graves.
Telle est, Messieurs, linvariable histoire des femmes qui ont été contagionnées par leur mari. Au début de leur mal, ces femmes ont toujours été traitées quelque peu (réserve faite même pour certaines qui, grâce à l’égoisme sauvage de leurs maris, ne l'ont pas été du tout). Elles ont été « blanchies », passez-moi l'expression vulgaire, mais consacrée. Puis, on s’est hâté de renoncer à un traitement qui aurait pu éveiller les soupeons et devenir compromettant pour le mari. Le plus tôt possible on à congédié le médecin, et les choses en sont restees là. Or, qu'advient-1il généralement en telle occurrence? C'est que la syphilis, bien entendu, ne perd pas ses ‘ droits sur ces malheureuses femmes, en dépit de leur qualité de femmes mariées, de femmes honnètes ; el einq ans, dix ans, quinze ans, vingt ans plus tard, se produisent sur elles des accidents variés de forme, plus où moins sérieux, très graves quelquefois, voire mortels.
Ajoutez à cela cette autre considération encore agoravante. Survenant sur des femmes mariées, irréprochables, qui paraissent garanties de Ta syphilis par tout un passé de haute moralité et de légitime considération, les accidents spécifiques de la periode tertiaire risquent par cela même de rester méconnus comme nature. Est-ce assez dire, conséquemment, qu'ils ne seront pas soumis au seul traitement qui leur eonvienne, et qu'ils auront toutes chances de la sorte pour aboutir aux terminaisons les plus désastreuses? Une erreur diagnostique, croyez-moi, est plus que facile à commettre en semblable occurrence. D'abord, le medecin, en raison même de la qualité de la personne, je veux dire en raison même des antécédents presumés de sa eliente, ne songe pas à la syphilis ; il est à cent lieues de suspecter la syphilis dans le milieu honnête, respectable, où 1l se trouve appelé. La suspecte-t-1l, d’ailleurs, qu'il ne recoit de sa malade aucun aveu, aucun indice, pour lexcellente raison que celte femme ne peut accuser un mal qu'elle a toujours ignoré. D'autre part, 1l n’est guère mieux éclairé
au moins habituellement — par le mari, peu empressé à faire revivre un passé compromettant, peu disposé à des confidences qu'il juge de son chef absolument inutiles, ete. De telle sorte que, règle presque générale, le diagnostie vrai n'est pas institué, à moins (ce qui est le cas exceptionnel) qu'il ne s'impose de par certains caractères objectifs des lésions. Et je vous laisse à apprécier
les conséquences d’une méprise en des conditions de ce genre, c’est-à-dire en face de lésions aussi graves que celles d’une syphilis tertiaire ‘.
J'insiste, et je dis ceci : Chez la femme, rien n'est fréquent en pratique comme les accidents tertiaires de la syphilis contractée dans le mariage. Les observations de cet ordre abondent et surabondent. Je les compte par centaines dans mes notes d'hôpital ou de ville. Et, pour la plupart, pour lénorme
majorité, elles sont relatives, je le répète, à des femmes qui, en raison même de leur qualité de femmes mariées, n'ont été traitées que d’une facon très insuffisante au début de leur maladie, qui n'ont été traitées que juste le temps nécessaire pour dissiper les premiers accidents, pour « sauver les ‘apparences », el exonérer au plus vite la responsabilité du mari.
1. On dira peut-être : « Mais les antécédents de la malade seront connus de son médecin, lequel en conséquence n’aura pas à prendre le change sur les accidents qui peuvent survenir ultérieurement. » — Oui, répondrai-je, si le médecin appelé à constater ces derniers accidents est bien celui qui a traité originairement la malade. Mais au cas contraire ? Or, il est de nombreuses chances — et de tout ordre — pour que ce cas contraire se présente fréquemment en pratique. Il y en a même d’autant plus qu’assez souvent — ceci est affaire d'expérience — le médecin qui recoit mission de traiter de la syphilis une femme contaminée par son mari ne reste pas ultérieurement le médecin habituel de cette malade. Presque toujours il cède la place à un confrère après un certain temps, et cela du fait du mari, du mari défiant et peu soucieux de conserver près de sa femme le confident d’un passé compromettant. Donc, pour cette raison où toute autre, il arrive fréquemment que les antécé— dents de la malade restent méconnus, alors que d’eux seuls dépendrait le diagnostic à instituer sur la nature des accidents consécutifs.
Loin de moi, assurément, lintention de prétendre que ce soit un froid et lâche calcul d'égoisme qui conduise de la sorte nombre de maris à sacrifier l’avenir de leur femme au souer personnel de dissimuler la faute dont ils ont été coupables. Car une telle accusation serait illégitime ou tout au plus ne serait justifiée que par certains cas exceptionnels, comme le suivant, par exemple.
Une toute jeune fille est mariée à un homme syphilitique et recoit de lui la syphilis presque aussitôt. Elle en est quitte personnellement — au moins jusqu'à ce jour — pour quelques accidents secon-
daires sans gravité ; mais elle devient enceinte sept fois en cinq ans, et ses grossesses aboutissent à ceci : trois fausses couches ; — un enfant mort-né ; — trois enfants syphilitiques, dont le premier meurt en bas âge, dont le second est affecté d’une nécrose grave, dont le troisième est sourd et aveugle ! Or celte jeune femme n'a jamais été traitée. Lors de la consultation qu'elle me demanda pour ses enfants, elle me raconta qu'au début de son mariage, quand elle se trouva « toute couverte de boutons », son mari et sa belle-mère s'étaient entendus pour lui donner le change sur la nature de son mal, qu'ils lui avaient dit « que cela n’était rien, que pareille chose arrivait souvent aux jeunes mariées et provenait du changement d’'habitudes, qu'en tout eas l'essentiel était de n’en parler à personne, ete., ete. ». Et le mari, présent à cet entretien, ne trouvait pas, pour son honneur et celui de sa mère, un seul mot
de démenti ou d'atténuation à opposer aux allégations de sa femme!
Encore une fois, je ne vise pas de tels cas où le stupide le dispute à lodieux. Ces eas-là sont ei resteront l'exception. Mais ce que je ne puis m'empécher de constater, c'est que, sous une forme moins brutale, des faits de même ordre se produisent à tout instant en pratique. Combien n'ai-je pas vu de maris n'avoir rien plus à cœur que d’abréger le traitement de leur femme, en vue d’en finir au plus vite avec une situation de nature à éveiller les soupeons! La guérison de leur femme semblait leur importer bien moins que le souci du secret à conserver sur leur faute. Comment n'accuserai-je pas aussi de légèreté, d’imprudence, d’insouciance, ete., tels autres maris, qui, une fois les premiers aceidents disparus sur leur femme, ne se préoccupent plus en rien de ce qui pourra survenir au delà, laissent aller les choses à vau-l’eau, s’endorment dans une sécurité d'autant plus parfaite que leur santé propre ne se trouve pas en jeu, et préparent ainsi avee une indifférence absolue de redoutables eatastrophes pour l'avenir ?
Certes, les exemples à eiter ne me feraient pas défaut ici pour justifier ee qui préeède. Le suivant, entre beaucoup d’autres, pourra édifier vos convictons.
Une jeune fille de haute naissance se marie à un homme syphilitique et ne tarde pas à être contagionnée par lui. Grand émoi. M. Ricord est mandé
aussitôt et traite la malade. Tout s’efface. Bien vite on tourne le dos à M. Ricord ; 11 n’est plus question de lui; pour un peu on aurait juré ne l'avoir jamais connu.
Cependant la syphilis reste en puissance et se traduit coup sur coup par les néfastes résultats de trois grossesses qui amènent des enfants mort-nés.
Plusieurs années s’écoulent en paix. Puis, la jeune femme est prise d'accidents singuliers vers le nez. Elle ne cesse d’être « enrhumée du cerveau », et de rejeter par les narines d’abondantes mucosités sanieuses où purulentes. Nombre de traitements de tous genres sont mis en œuvre, mais toujours sans résultat. Deux saisons d'eaux minérales sulfureuses ne produisent pas de meilleurs effets. Un médecin, à cette époque, suspecte la syphilis et interroge en ce sens la malade qui, dans l'ignorance de ses antécédents spécifiques, se défend tout naturellement par des dénégations indignées. Le mari, qui assiste à la scène, reste impassible et muet, persuadé que « sa femme a été guérie de ce qu'elle à eu jadis et que les accidents actuels n'ont rien à voir avec le petit malheur d'autrefois ». Cependant les lésions nasales progressent et s’aggravent jusqu'à aboutir, d’une part, à un ozène effroyable et, d'autre part, à la perforation du palais. Alors seulement la convietion du mari s’ébranle. Alors seulement il consent à faire rappeler M. Ricord, qui reconnait aussitôt la nature spécifique de la maladie. Je suis mandé à mon tour et n’ai que le rôle facile de confirmer et le diagnostic
Fournier. — Syplilis el mariage. 19
et le traitement de mon illustre maïtre. Mais, à ce moment, les lésions étaient devenues telles que tout le squelette nasal se trouvait en voie de nécrose. Trois années entières, cette malheureuse femme dut se condamner à une séquestration absolue, en raison de l’odeur insupportable qu'elle répandait autour d’elle et que toutes les médications imaginables ne parvenaient qu'à tempérer incomplètement. Elle ne guérit qu'après l'expulsion de très nombreux sequestres et la perte complète du palais.
De même j'ai dans mes notes quantité d’autres observations relatives à des femmes qui, après avoir gagné la syphilis de leur mari au début de leur mariage, n'ont été soumises qu'à des traitements écourtés, et ont abouti plus tard à des accidents tertiaires des plus graves : celle-e1, par exemple, à une syphilide phagédénique qui lui laboura le visage et la défigura horriblement ; — celle-là à la perte du nez ; — telle autre à un rétrécissement rectal qui dut être opéré et faillit coûter la vie à la malade; — telle autre à une cirrhose qui, méconnue comme nature, l'emporta rapidement ; — telle autre à une lésion médullaire qui l’a laissée infirme des quatre membres ; — telle autre encore à des lésions osseuses crâniennes et à des gommes cérébrales, qui produisirent successivement des accès épileptiformes, une hémiplégie, un affaissement graduel de l'intelligence, puis, finalement, la démence et la mort; — eic.. etc.
Des accidents de ce genre, à coup sûr, n’ont rien
que de très banal, et je ne vous les donne en rien comme constituant des manifestations propres à l’ordre des cas qui nous occupent en ce moment. Mais, à coup sûr aussi, ce qui est à la fois également eurieux et lamentable, c’est que de tels accidents soient communs dans le mariage ; — c'est encore qu'ils se rencontrent fréquemment dans les hautes classes de la société, où des conditions multiples de situation sociale, d'instruction, de moralisation, sembleraient devoir exelure de telles hontes ; — c’est enfin, et plus encore, qu'ils incombent comme responsabilité à ceux-là mêmes qui, premiers auteurs du mal, avaient l'obligation de tout faire pour en conjurer les conséquences et qui néanmoins, pour une raison où pour une autre, se sont soustraits à cet élémentaire devoir.
Aussi, Messieurs, en pareille circonstance, un rôle humanitaire s’impose-t-1l à vous; et ce rôle, j'en suis sûr, vous l'avez compris à l'avance, vous l'avez déjà défini à part vous. Ce rôle, c’est de prendre souei de la femme qui vous est confiée et vis-à-vis de laquelle jusqu'à présent vous n'avez été que le complice du mart, complice chargé de la tromper sur la nature et les conséquences possibles de sa maladie; — c’est, à défaut de ee mari égoïste ou indifférent, de protéger la santé de cette femme dans le présent et l'avenir; — c'est, en un mot, de tout mettre en œuvre par votre double influence de médecin et d'homme pour que cette femme, bren
que marice, Soit traitée comme 1l convient, pour que cette femme bénéficie, à légal de tout autre malade, d’une médication sérieuse, prolongée, véritablement préservatrice.
Il va sans dire qu’en nombre de eas ce rôle vous sera rendu facile par les bonnes dispositions du mari, homme de cœur, regrettant amèrement le malheur dont il est cause et prêt à tout faire pour réparer sa faute. Il vous suffira alors de lui expliquer les dangers d'avenir auxquels sa femme resterait exposée en l’absence d’un traitement suffisant, pour lui faire comprendre et accepter la situation, par conséquent pour obtenir de lui carte blanche relativement à la direction et à la durée de votre intervention thérapeutique.
Mais, en revanche, attendez-vous à rencontrer d’autres cas où votre situation deviendra bien plus délicate, bien plus embarrassante, alors, parexemple, que vous aurez à compter avéc l’égoisme, l’indifférence, les préventions, les craintes, l'ignorance, la bêtise (disons le mot) du principal intéressé. En semblable occurrence, ce sera affaire à vous, à votre tact, à votre expérience du cœur humain, de vous débattre avec ces difficultés de divers genres, au mieux des intérêts de votre cliente. Ce sera affaire à vous de soutenir cette lutte avec une habileté persévérante, et, finalement, si vous vous sentez débordé, de rappeler énergiquement au mari les devoirs qui s'imposent à lui comme à vous en pareille situation. Je ne vous
dis pas assurément de faire alors un éclat, de vous poser en redresseur de torts, de prendre le rôle ridieule d'un Don Quichotte des dames. Mais ce que je vous dis, c'est, si vous y êtes forcés, d'attaquer de front la position, en tenant à ce mari un langage ferme et sévère, tel que le suivant, par exemple : « Sans doute, monsieur, il peut vous être souverainement désagréable que le traitement de votre femme ait besoin d’être prolongé encore et longtemps; mais il n’est pas en mon pouvoir qu'il en soit autrement. J'ai accepté, pour vous sauver d’un mauvais pas, d'être votre complice vis-à-vis de madame, et je vous ai tenu parole. Mais je ne saurais aller plus loin, et je rejette absolument sur vous la-responsabilité de ce qui pourrait suivre, au eas où, de votre fait, le traitement ne serait pas poursuivi comme il doit l'être. L'honneur et l'humanité exigent que vous fassiez pour votre femme ce que vous avez cru bon de faire pour vous. Laissez-moi done achever l’œuvre commencée, en vue d’assurer une guérison qui doit être le but de nos communs efforts. »
Soyez sûrs, Messieurs, qu'en parlant de la sorte, en acceptant et en soutenant le rôle que je viens de vous tracer, vous remplirez un devoir moral auquel vous n'avez pas le droit de vous dérober. Soyez sûrs également que vous réaliserez un office salutaire, en arrachant de la sorte aux étreintes tertiaires de la diathèse de malheureuses femmes qui n'étaient pas faites pour la vérole et que l’égoisme ou la légè-
reté de certains maris laisserait volontiers exposées à épuiser jusqu'au bout le calice de la maladie.
Ce n’est pas tout encore, et vous n'en avez pas fini avee les embarras de la situation spéciale dont nous poursuivons l’étude.
D'autre part, en effet, vous aurez à compter plus d’une fois avec une difficulté d’un ordre différent, à savoir avec les résistances qui surgiront de la part même de la malade que vous avez a traiter; et, alors, votre attitude vis-à-vis d'elle ne sera pas toujours sans exiger de vous certaines habiletés, voire une véritable tactique professionnelle. Je m'explique.
Vous avez guéri cette femme, je suppose, des accidents pour lesquels vous avez été appelé près d'elle. Tout a disparu, tout est au mieux. Et voila que derechef vous parlez d’un traitement nouveau! « Mais pourquoi ce traitement? A quoi, à quelle indication répond-il done ? ete. » — Admettons que vos remèdes soient encore acceptés pour cette fois; mais quel accueil recevrez-vous, alors que vous reviendrez à la charge une troisième, une quatrième; une cinquième fois, ete. ? — Et cependant, c’est là une nécessité qui s'impose en l'espèce, vous le savez; c’est là ce qu’il vous faut obtenir de votre malade; sa guérison est à ce prix.
Eh bien, cette difficulté particulière, soyez-en averüs, vous n’en viendrez à bout, qu’à force de patience, de tact professionnel, d’'habileté pratique. Vous n’en viendrez à bout que si vous avez su
prendre sur votre cliente une autorité qui vous assure sa confiance et qui la rende docile à vos prescriplions. |
Donc, en vue de l'avenir, ne négligez pas d’emblée, dès vos premières visites, de bien établir la situation, et cela dans le sens le plus favorable à l'intention que vous poursuivez. Assurément, vous avez l'obligation de taire à votre malade et le nom de sa maladie, et les dangers spéciaux auxquels elle lexpose, et les terribles conséquences qui pourraient en dériver à échéance indéfinie. Néanmoins, ne commettez pas la faute de lui déclarer, comme le voudrait et comme vous le demande son mari, « qu'elle n’a rien » ou que « ce dont elle est affectée est une indisposition passagère, insignifiante, qui n'aura pas de suites, ete. »; car de telles assurances n’aboutiraient qu’à vous désarmer pour lavenir. Tout au contraire, dès que vous le jugerez possible et opportun, exprimez nettement l'opinion que les symptômes actuels se rattachent à une maladie véritable, maladie que d’ailleurs vous déguiserez sous le pseudonyme honnête qui vous semblera le mieux de circonstance. Laissez pressentir que cette maladie sera probablement plus ou moins longue, qu’elle pourra avoir des retours offensifs, des rechutes, des récidives. Affirmez que la disposition dont elle témoigne devra être l’objet d’une surveillance attentive, qu'elle guérira sans aucun doute, mais qu'elle ne guérira pas d’un seul coup, sous l'influence d’un premier trai-
tement, qu'elle exigera tout au contraire pour disparaitre des soins plus ou moins prolongés,ete.,ete.… Bref, préparez-vous les voies, et prévenez les résistances, les rébellions que vous avez à craindre pour l'avenir, en motivant à l’avance la longue intervention thérapeutique qui vous sera nécessaire. Certes, je ne prétends pas que vous deviez jeter l’effroi dans l'esprit de votre cliente. Cela serait absurde, déplacé. Mais, croyez-moi, vous iriez à l’encontre du but que vous visez en larassurant à l'excès, en ne lui laissant pas un certain degré d’appréhension vague qui vous servira d’utile auxiliaire. Tous les malades (et les femmes plus que d’autres) sont ainsi faits qu'ils ne se traitent pas quand ils croient n'avoir rien à redouter, quand ils n’ont pas «un peu peur », passez-moi le mot. N'oubliez pas cette disposition générale du cœur hümain et mettez-la à profit pour les intérêts de votre cause, c’est-à-dire pour la sauvegarde de la malade dont la santé vous est confiée dans des conditions si particulièrement difficiles et délicates à tous égards.
Quatrième ordre de cas : Marti syphilitique; — femme syphilitique et enceinte.
Nous voici arrivés à la quatrième et dernière situation possible de notre programme. Un homme s’est marié en dépit d’une syphilis non encore
éteinte; — il a contagionné sa jeune femme; — et, de plus, cette femme est enceinte.
C'est là, inutile de le dire, la situation la plus grave de toutes celles que nous avons étudiées jusqu'ici, la plus féconde en dangers, en péripéties de divers genres, comme aussi en difficultés pratiques pour le médecin.
Que peut-il, en effet, résulter d’un tel état de choses ? |
D'abord, Penfant procréé dans ces conditions, c'est-à-dire issu à la fois d’un père syphilitique et d'une mère syphilitique, est soumis au pronostic le plus grave. Il est destiné soit à mourir après quelques mois de vie intra-utérine, soit à venir à terme moribond ou mort-né, soit à naître avec la -vérole.
Et ce n'est pas tout. Car, de ces trois alternatives prenons la dernière et la meilleure : l'enfant, je suppose, est né avec la syphilis. Eh bien, si cet enfant est confié à une nourrice saine, vous pouvez être sûrs qu'il lui transmettra linfection; cela est à peu près inévitable.
D'autre part, cette nourrice, à son tour, pourra contagionner son propre enfant; — elle pourra contagionner son mari; — elle pourra contagionner grâce encore des ricochets possibles de ces diverses con-
d’autres nourrissons, ete. — Et je vous fais
taminations.
Telles sont, sommairement, les perspectives que
va nous offrir ce quatrième ordre de cas; c’est donc là, à coup sûr, un sujet d'étude qui réclame toute notre attention.
Tout d’abord, je commencerai par vous donner courage en disant : La situation est très critique, très grave assurément, mais enfin elle n'est pas désespérée, et cela ni pour le présent, n1 à fortiori pour lPavenir.
Pour Pavenir, la chose n’est pas douteuse. Car, traitez activement, méthodiquement, longuement, ces deux époux syphilitiques, et vous pourrez faire qu'ils aient plus tard des enfants vivants, sains, exempts de tout phénomène spécifique.
Et même, quant au présent, en ce qui concerne la grossesse actuelle, il n’est pas impossible — il n'est pas impossible, je ne dis rien de plus — que le traitement conjure un désastre complet. En d’autres termes, il n’est pas impossible que, soumise pendant la gestation à un traitement actif, la mère donne le jour à un enfant vivant et viable, voire à un enfant qui restera indemne de tout accident spécial.
Ainsi :
1° Maintes fois j’ai obtenu de la médication spéeifique ce premier et inestimable succès de prévenir l'avortement, d'amener la grossesse à terme. L’enfant né dans ces conditions, il est vrai, n’échappait pas à la syphilis ; mais il naissait viable, résistant, susceptible de tolérer la syphilis et le traitement, suscepüble, en un mot, de guérison.
De cela les exemples sont si nombreux que je crois superflue toute citation particulière.
2° On a vu même, en pareilles circonstances, des enfants naître sains, indemnes (au moins en apparence) de tout symptôme syphilitique. Exemple :
Un jeune homme se marie en pleine période secondaire, malgré l'avis de son médecin. Cinq mois plus tard, sa femme devient enceinte. Au deuxième mois de la grossesse, elle m'est amenée, et je constate sur elle des accidents spécifiques aussi manifestes, aussi indubitables que possible. Je la traite alors énergiquement, et je poursuis la médication avec vigueur pendant toute la durée de la gestation. J'ai le bonheur, d’abord, d'amener la grossesse à terme. En outre, l'enfant naît sain, bien portant, presque moyen de développement. Il continue à vivre et reste exempt de toute manifestation spécifique. Je lai observé minutieusement pendant quinze mois environ, au dela desquels je lai perdu de vue, et je puis garantir que, durant toute cette période, il n’a pas présenté le moindre phénomène suspect.
M. Langlebert a relaté un fait presque identique. « Mme X..., raconte-t-il, se maria en novembre 1869 avec un de mes clients que je traitais depuis quelques mois pour une syphilis constitutionnelle.. Elle devint immédiatement enceinte, et dut contracter presque aussitôt la maladie de son mari; car elle achevait à peine le troisième mois de sa grossesse qu'une roséole confluente lui couvrait le corps. Des
croûtes noirâtres disséminées sur le cuir chevelu, une alopécie très prononcée, une adénopathie cervicale, des plaques muqueuses amygdaliennes de forme ulcéreuse, tout en un mot semblait indiquer chez elle le début d’une syphilis assez grave, qu'elle devait fatalement transmettre à son enfant, si toutefois cet enfant voyait le jour, ce qui paraissait alors bien peu probable. Je prescrivis aussitôt à Mme X.… des pilules de sublimé; plus tard, je la soumis à l'usage de l’iodure de potassium, tout en continuant le mercure. La grossesse suivit régulièrement son cours ; et, vers la fin d'août 1870, Mme X... accoucha d’une fille assez chétive, mais bien portante, qu'elle nourrit elle-même, d’après le conseil que je lui avais donné... Or, cette enfant n’a pas cessé un seul instant de se bien porter. Elle n’a rien eu sur le corps, ni taches, ni boutons, ni le moindre symptôme d'apparence suspecte. Aujourd'hui elle a un peu plus de deux ans; elle est grande, bien développée, et se porte à merveille. Elle a done échappé à la syphilis; et ce résultat, elle le doit au traitement, qui seul a pu la préserver d’une infection que l’état de sa mère, durant la gestation, devait rendre fatale, inévitable‘. »
Des succès de ce genre, obtenus dans des condiüons aussi défavorables, sont bien faits à coup sûr pour encourager le médecin et lui indiquer la ligne de conduite à suivre en pareille circonstance.