DEUX CATÉGORIES DE CONSULTANTS
Celui-là invoquera une nécessité matérielle urgente. Comptant sur la dot de sa future femme, il vient d'acheter une charge, une étude, un fonds de commerce, ete. « Si vous le forciez à rompre, ce serait pour lui la ruine, la faillite, le déshonneur. »
Tel autre, plus habile, vous prendra par les sentiments, cherchera à vous apitoyer, à vous attendrir. « J'aime une jeune fille, vous dira-t-il, et j'en suis aimé; nos deux familles, nos vieux parents placent dans ce mariage leurs plus chères espérances; une rupture nous déchirerait le cœur à tous; ma mère, ma vieille mère, qui est déja malade, serait capable d'en mourir * », ete., ete.
Tel autre, « qui pour rien au monde ne voudrait vous influencer », ne commencera pas moins par vous déelarer « qu'il n’y a plus de choix pour lui, dans les conditions où 1l se trouve, qu'entre le mariage et le suicide. Certes, 11 vous obéira; mais, au cas où vous lui défendriez le mariage, son parti est bien pris; il a chez lui un bon revolver, et ce ne sera pas long! »
Toutes ces raisons (copiées sur nature, reproduites textuellement, je vous en donne ma parole), toutes ces raisons, dis-je, et tant d'autres que je passe sous silence n'ont rien à voir, Messieurs, avec la situation que nous sommes chargés, nous médecins, d'apprécier. Seraient-elles aussi bonnes
x. Textuel, d’après une lettre d’un de mes clients. 2. Encore textuel, mais d’un genre plus rare.
qu’elles sont détestables, ces raisons-là re nous regardent pas; elles n’ont aucune valeur pour nous, médicalement. Quelles soient done non avenues près de nous. Je vous le répète, sachons nous dégager, en pareilles circonstances, de tout ce qui ne touche pas à la clinique; ne quittons pas notre terrain, et bornons-nous à juger par des arguments pathologiques une question qui, pour nous, ne doit pas sortir de la pathologie *.
Je vais plus loin, et ne crains pas de dire que nous serions coupables, véritablement coupables, d'agir autrement, j'entends de nous laisser aller à une détermination qui aurait pour base des considérations étrangères à notre art.
Et la preuve, c’est l'embarras que nous aurions à légitimer notre conduite au cas où un malheur viendrait à se produire, au cas où un client auquel nous aurions permis le mariage sur des raisons extra-médicales aboutirait à importer la vérole dans son ménage. Qu'aurions-nous à répondre si, dans ces conditions, on nous jetait ceci à la face : « Quoi! Vous jugiez ce jeune homme médicalement impropre au mariage, dangereux pour le mariage, et, parce qu'il a fait valoir à vos yeux des questions de convenances, de position, de besoins pécuniaires ou de sentiments, vous l’avez autorisé à courir le risque d'introduire la vérole au foyer conjugal! Mais
1, Cf, Langlebert, La Syphilis dans ses rapports avec le mariage. Paris #105%8;1D:110,