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INFLUENCE DE LA SYPHILIS SUR LA MORTALITÉ INFANTILE

(Extrait d’une communication faite à l’Académie de Médecine, le 4 mars 1885 \

«.… La dépopulation — au moins relative — qui menace notre pays tient à deux causes qui ressortent de toutes les statistiques, à savoir : d'une part, natalité insuffisante ; et, d’autre part, mortalité excessive, affectant d'une façon toute particulière le premier âge.

De là, tout naturellement, ces deux remèdes indiqués par la théorie : faire qu'il naisse plus d'enfants, et faire que, de ceux qui naissent, il en meure un moins grand nombre.

Mais, à l'épreuve et en ce qui nous concerne, nous médecins, que valent ces deux remèdes ?

Je ne vois pas, pour ma part, grand fonds à faire sur le premier. Avec M. Le Fort, je ne crois guère qu'il soit au pouvoir des médecins d'augmenter la natalité de notre pays, tout au moins dans une proportion sensible. D'autant, paraît-il, que, d’après M. Hardy, nous ne prêchons pas d'exemple. Et m'est avis que tous nos plus beaux discours, toutes nos exhortations patriotiques ou autres, toutes nos remontrances, ne modifieront pas d'une façon bien efficace le regrettable état de choses que nous déplorons.

Reste donc seulement le second des deux remèdes en question. Ah ! pour celui-ci, c'est une autre affaire. Avec lui,

Fournier. — Syplilis et mariage. 23

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nous voici sur un terrain meilleur, où nous pourrons être plus utiles ; et c'est sur ce terrain que nos efforts devront, si je ne m'abuse, aboutir à de sérieux résultats.

Et. en effet, diminuer la mortalité du jeune âge, cela rentre dans nos attributions usuelles et spéciales ; cela est, par excellence, œuvre d'ordre médical; cela est de nature à éveiller toutes nos sollicitudes, à tenter tous nos labeurs.

Eh bien, en l'espèce, que faire pour arriver à ce résultat ?

De toute évidence, on ne parviendra à diminuer d’une facon réellement efficace la mortalité qui pèse sur le jeune âge qu'après en avoir déterminé les origines, les origines multiples, complexes et variées. Il conviendrait donc, à mon sens, comme préface des efforts à tenter en cette direction, d’instituer une enquête aussi étendue, aussi complète et aussi minutieuse que possible, sur les causes morbides qui affectent la premiere enfance, non moins que sur les conditions anti-hygiéniques qui la déciment. Il conviendrait que chacun de nous apportât à cette enquête les résultats de son expérience personnelle, Car, à ce prix seulement, nous pourrons réunir les éléments divers d'une intervention répressive à la fois rationnelle en principe et active en pratique, pour combattre et atténuer les causes de mortalité qui menacent le jeune âge, et pour les combattre par les trois ordres de moyens dont nous disposons, à savair : moyens hygiéniques (exemple : cette surveillance si nécessaire de l'alimentation de l'enfance, dont nous parlait récemment M. Hardy); — moyens administratifs (exemple : l'admirable loi Roussel) ; — et enfin moyens médicaux.

C'est dans cette conviction, c’est pour apporter à cette enquête nécessaire mon contingent personnel, que je prends la parole actuellement.

Il est dans les études que je poursuis une cause de mortalité qui affecte spécialement le jeune âge et qui, par son intensité, par sa fréquence, s'élève au rang d’un véritable facteur de dépopulation, ainsi que je le démontrerai par ce

qui va suivre. Eh bien, il m'a semblé que cette cause devait trouver sa place dans la discussion qui nous occupe en ce moment, qu'elle devait être signalée, étudiée, appréciée comme elle ne le mérite que trop ; et c’est pourquoi me voici à cette tribune.

Donc, ce que je me propose est ceci :

1° Établir, par une série de statistiques, que la syphilis prend une large part dans la mortalité du premier âge ; et préciser, s’il est possible, les conditions particulières qui, en l'espèce, la rendent plus ou moins redoutable ;

2° Signaler d'une façon très sommaire [quitte à revenir sur cette question de prophylaxie, si l’Académie la juge digne de son attention) les moyens divers à mettre en œuvre pour atténuer dans la mesure du possible cette cause spéciale de mortalité.

La syphilis, ai-je dit, est éminemment "meurtrière pour les

jeunes.

De cela je fournirai maintes preuves dans ce qui va suivre.

I. — Voici, d’abord, une première statistique composée de 200 observations personnelles, toutes relatives à des sujets syphilitiques qui se sont mariés en état de syphilis latente et qui ont eu l’heureuse chance de ne pas contagionner leurs femmes.

Ici, donc, péres syphilitiques et méres saines, | entends indemnes de syphilis. Cette première statistique, en conséquence, va nous permettre d'apprécier l'influence de l’hérédité exclusivement paternelle.

J'ai besoin de préciser au préalable ces deux points, à savoir : 1° que ces 200 observations ont toutes été recueillies dans la pratique de ville (ce qui à son importance, comme

vous le verrez dans un instant) ; — 2° qu’elles portent sur les cas les plus divers, les plus opposés, qu'à dessein j'ai laissés confondus, parce qu'ainsise présentent les choses en pratique, c’est-à-dire sur des cas où des sujets syphilitiques se sont imposé un long stage et un long traitement avant de se présenter au mariage, Comme sur des cas précisément inverses où des malades ont contracté mariage d’une façon absolument prématurée, c'est-à-dire à une époque plus ou moins voisine de la contamination initiale.

Cela posé, voyons ce que nous fournit cette statistique.

Ceci: 403 grossesses ; — et, sur ce nombre, 228 enfants survivants, contre 115 enfants morts, et tous (à quelques rares exceptions) morts soit avant de naître, soit en naissant, soit à courte échéance [de quelques jours à quelques mois).

Proportion, en chiffres ronds : sur 100 naissances, 28 morts; — c'est-à-dire plus d’une mort sur 4 naissances.

En d’autres termes, les enfants issus d'un père syphilitique et d'une mère saine meurent, du fait de la syphilis paternelle,

dans la proportion d'au moins 1 sur 4.

Il. — Mais ceci n’est rien relativement à ce qui va suivre. Bien autrement pernicieuse devient l'influence de la syphilis, alors qu'elle dérive de la mère seule ou des deux parents. Lorsque, dans un ménage, la mère vient à être touchée par la syphilis, ou lorsque sa syphilis, à elle, s'ajoute à celle du père, une mortalité que je ne puis qualifier d'une épithète autre que celle d’effroyable sévit sur les enfants issus d’une telle union. Vous allez en juger.

Il suflira d'abord de rappeler un fait banal, connu de tous, à savoir la prédisposition singulière des femmes syphilitiques à l'avortement et à l'accouchement prématuré. Inutile de citer des exemples nouveaux à ce sujet.

Mas, ce qu'il importe de spécifier, pour le point spécial que nous avons en vue, c'est que l'influence de la syphilis se

prolonge souvent sur plusieurs grossesses et se traduit de la sorte par des avortements multiples, parfois étonnamment répetes.

C'est ainsi qu'on a vu des femmes syphilitiques (mariées soit à des sujets syphilitiques, soit même à des sujets sains) avorter deux, trois, quatre, cinq, six, sept et Jusqu'à onze fois de suite.

Exemples du genre :

Une dame de mes clientes, jeune, bien constituée, contracte la syphilis de son mari dans les premiers mois de son mariage. Elle devient enceinte % fois en trois ans et avorte 4 fois.

Une de mes malades de Saint-Louis, également infectée par son mari, a eu 6 grossesses, qui se sont terminées par 6 avortements, dans les trois, quatre ou cinq premiers mois.

Grefberg a relaté le cas d'une femme syphilitique qui, bien que mariée à un homme sain, fit onze fausses couches en dix ans, et plus tard amena à terme un enfant infecté de syphilis.

Mais, en l'espèce, Je n'ai rien vu jusqu'alors de plus démonstratif que le fait suivant, où le même couple engendra de superbes enfants avant la syphilis, et n’aboutit plus, aprés la syphilis, qu'à procréer une série d'enfants morts. En deux mots, voici le fait :

Un jeune ménage commence par avoir trois enfants vivants et vigoureux. Puis, dans une aventure ou plutôt une mésaventure extra-conjugale, le mari contracte la syphilis et la communique à sa femme. Ultérieurement cette femme devient enceinte sept fois. Résultats de ces 7 grossesses : 3 avortements et / accouchements prématurés avec enfants morts.

Mais passons sur les cas de ce genre, bien connus de tous, et poursuivons.

L'influence de l’hérédité maternelle ne se traduit pas seulement par l'avortement. Elle s'exerce encore au dela de la naissance de diverses façons que je n'ai pas à dire ici, mas qui toutes ont cela de commun, relativement à notre sujet, d'aboutir à une mortalité considérable, et à une mortalité qui sévit particulièrement sur le jeune âge, c’est-à-dire qui offre son maximum de quelques semaines à quelques mois après l'accouchement.

Il est même — soit dit incidemment — certaines conditions particulières où cette mortalité atteint un chiffre formidable. Ainsi, pour en citer un exemple, on peut poser ceci en axiome :

Un enfant conçu par une femme au cours d'une syphilis récente, à savoir d’une syphilis datant de moins d’un an environ, est un enfant presque fatalement condamné à mort.

En d'autres termes, une femme, devenant enceinte au cours d'une syphilis qui date de quelques mois, ou bien avortera ou bien accouchera {avant terme ou à terme) d’un enfant qui ne tardera pas à mourir. Cela est presque fatal. Tout au moins suis-je amené à ce résultat d'après ce que J'ai vu. Ainsi :

J'ai dans mes notes l’histoire de 44 femmes de ma clientele privée, qui sont devenues enceintes alors qu'elles étaient affectées d'une syphilis toute récente (quelques-unes même avaient reçu simultanément de leur mari et leur enfant et. leur syphilis). Or, quel a été le résultat de ces 44 grossesses ? Le voici, dans sa navrante simplicité :

43 enfants morts;

1 seul enfant survivant!.

43 morts sur 4, naissances ! Quelle proportion ! En vérité, si la syphilis restait meurtrière à ce degré dans toutes ses pé-

1. Ces 45 cas de mort se subdivisent ainsi : 27 fausses couches; — 6 cas d'enfants mort-nés; — 8 cas où les enfants sont venus vivants, pour suecomber d’une demi-heure à quinze jours; — 2 cas seulement où ils ont survécu, l’un six semaines et l’autre sept mois.

riodes, je ne vois guère quelle maladie lui pourrait être comparée comme agent de dépopulation.

Mais ceci, heureusement, n'est le fait que d'une étape morbide dans l’évolution générale de la maladie. Donc n'insistons pas davantage, et efforçons-nous, au contraire, d’envisager d'ensemble l'influence de la syphilis sur la descendance des sujets diathésés.

D'une façon générale, quel est le sort des enfants issus d'une mère syphilitique, par conséquent (comme c'est le cas de beaucoup le plus habituel) d'un couple syphilitique ? Une seconde statistique va nous l’apprendre.

100 femmes syphilitiques {ayant reçu, pour la presque totalité, la syphilis de leurs maris) ont eu 208 grossesses, qui, à les envisager seulement dans leur résultat le plus formel et le moins sujet à erreur, à savoir la mort ou la survie de l’enfant, me fournissent les résultats suivants :

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