RESPONSABILITÉ DU MÉDECIN
aussi elle peut affecter un homme dans ses intérêts moraux, dans ses sentiments de cœur les plus chers, dans sa dignité, son honneur, son respect pour la foi jurée, ete. Aussi ai-je vu nombre de mes clients à qui, dans ces conditions, j'intimais l’injonetion formelle de renoncer à une union projetée, être pris devant moi d’un véritable accès de désespoir, ou bien rester atterrés, anéantis, sidérés, comme si on leur eût annoncé qu'ils étaient où ruinés, ou déshonorés, ou affectés de quelque maladie mortelle. J'en ai entendu plusieurs me dire, et cela avec l'accent d’une conviction profonde : « Eh bien, monsieur le docteur, puisqu'il en est ainsi, il ne me reste plus, en sortant de chez vous, qu’à aller me jeter à l’eau ou à me loger une balle dans la tête. » J'en connais quelques-uns qui ont sérieusement médité des projets de suicide, comme ils me l'ont déclaré plus tard. Enfin, j'ai dans mes notes l’histoire d’un pauvre jeune homme qui se suicida dans les conditions suivantes.
Il était allé consulter sur la possibilité d’une union très prochaine mon distingué confrère et ami le docteur Spillmann (de Nancy), lequel, le trouvant en pleine période secondaire, avec des manifestations actuelles de syphilis, lui avait tout naturellement interdit le mariage de la facon la plus formelle. Désespéré (car il se trouvait «engagé d'honneur avec une famille amie »), il vint à Paris pour avoir mon opinion, et je ne pus tout naturellement que confirmer l'avis de M. Spillmann. Je le vis alors pälir,
FOURNIER. — Syphilis et mariage. 2
je m'en souviens, comme un homme près de se trouver mal, et je compris que ma décision venait de lui porter un coup des plus douloureux. Si bien que je crus devoir quitter un instant mon rôle de médecin pour causer avec lui plus intimement, le raisonner, et surtout lui rendre courage par quelques paroles de consolation et d'espérance. IL me quitta, résigné d'apparence. Mais, rentré à son hôtel, il fut pris, au dire d’un témoin, d’une véritable « crise de nerfs et de larmes ». Il passa la soirée et une partie de la nuit à mettre en ordre ses affaires, à écrire quelques lettres d'adieu à sa famille; puis, au petit jour, 1l se brüla la cervelle.
Je n’ai pas à dire si M. Spillmann et moi fûmes vivement et douloureusement émus par ce tragique épilogue de notre consultation; mais nous ne trouvâmes et aujourd’hui encore nous ne trouvons rien à nous reprocher, car nous n'avons fait l’un et l’autre qu’obéir à un striet devoir médical, en interdisant un mariage honnêtement et moralement impossible.
Eh bien, que ce fait, Messieurs, vous reste en souvenir comme à MOI, non pas à COUP sûr pour vous convaincre de ce qu'à l'avance vous tenez pour certain, à savoir qu'en pareille circonstance l'arrêt d’un médecin doit reposer sur des données positives et des considérations scientifiques absolument formelles, mais pour vous donner la mesure (je ne crains pas de revenir encore sur ce point) de la responsabilité qui vous incombera, alors que