RELATIONS ÉT10L0GIQUES GÉNÉRALES
si elle lient pas combattue, on ne détruira pas la maladie. »
J'ai souligné à dessein cette dernière phrase; plie exprime l'idée contenue dans la notion du terrain syphilitique, tel que je l'ai défini. Il est intéressant de noter cette argumentation, bien qu'on puisse objecter que Devergie observait à une époque où les manifestations de la syphilis héréditaire tardive étaient encore méconnues et englobées par la scrofule.
<< Les rapports de la syphilis héréditaire tardive et de la scrofule, écrit Homolle (') sont différemment appréciés. 11 est impossible de confondre les deux maladies et on n'est pas autorisé, ce me semble, à considérer, d'une manière générale, la scrofule comme un rejeton ou une transformation de la syphilis, ainsi que l'admettent Er. Wilson (1857), et F. Jordan (1867), par exemple; mais on doit reconnaître que la syphilis des parents peut, comme toute cause débilitante, favoriser le développement de la scrofule, chez les enfants.
« C'est l'opinion de Lugol, de Diday, de Graves, de Jaccoud et de Fournier. Hutchinson et J. Paget, pour ne citer que deux autorités, n'admettent pas que la syphilis béréditaire prédispose d'une façon spéciale à la strume ou à la phtisie. La principale cause d'hésitation dans le jugement à porter sur ces relations pathologiques rient de l'incertitude de nos connaissances sur la scrofule. »
« Assurément, écrit le P' Fournier en 1880( a ), il y aurait grande exagération à regarder la scrofule comme une dégénérescence de la syphilis; assurément, ce serait une erreur considérable, au point de vue pathogénique, que d'en faire la subordonnée de la syphilis, que de la consi-
(<) Homolle. art. Syphilis du Nouv. Dklionn. de mol. et dechir. prat.,
[-) Fournier, Syphilis et mariage, p. 66.
dérer au titre d'une affection syphilitique bâtarde, transformée, métamorphosée. La scrofule, sans contredit, na pas besoin de la syphilis pour exister. Elle existe par elle seule ou du moins elle est le dérivé de causes qui n'ont que faire du virus syphilitique pour la produire. D'une façon commune, courante, on rencontre des enfants scrofuleux issus de parents qui n'ont jamais présenté le moindre symptôme syphilitique. Mais ce qui, d'autre part, n'est pas moins certain, c'est que la syphilis constitue, si vous me pardonnez l'expression, un des affluents de la scrofule, en tant que maladie débilitante, anémiante, en tant que maladie appauvrissant l'organisme, détériorant la constitution, ruinant les forces vitales. Elle appelle la scrofule à sa suite, elle y prédispose, à la façon de la misère, de l'alimentation insuffisante, de la captivité, etc., etc.... Et cette action, qu'elle exerce sur la santé des parents, se reflète, se traduit plus tard sur l'enfant, par les manifestations propres au lymphatisme en général et au degré le plus élevé du lymphatisme, c'est-à-dire à la scrofule. »
C'est cette conception de l'éminent maître qui est encore aujourd'hui classique; et lui-même l'a reproduite, plus récemment, en des termes analogues, où s'ajoute seulement la notion, acquise depuis, du bacille de Koch: « Sans nul doute, la syphilis n'engendre pas le bacille tuberculeux, mais elle lui crée un terrain propice, en appauvrissant l'organisme et en diminuant ses forces de résistance à l'invasion microbique. Et elle agit, de la sorte, très vraisemblablement aussi, non pas en tant que cause spécifique, mais en tant que cause dépressive banale. » [Traité de la syphilis, t. I, p. 257).
Il apparaît bien que l'idée directrice du P r Fournier, visant à séparer de la vieille scrofule proprement dite les manifestations de la syphilis hérédaire tardive, ne pouvait
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le conduire à considérer la première comme une conséquence de la seconde; il réagit, au contraire, contre les anciennes doctrines qui discutaient sur la transformation possible de la syphilis en scrofule.
Mais si les manifestations de la syphilis héréditaire tardive ou même du tertiarisme syphilitique, considéré en général, doivent être distinguées cliniquement des lésions dites scrofuleuses, et si l'un des grands mérites du P r Fournier sera toujours d'avoir établi et vulgarisé cette notion, est-ce à dire que la scrofule n'ait avec l'hérédité syphilitique que des relations de banalité?
Si les affections scrofulo tuberculeuses ■ — le mal de Pott, la coxalgie, les écrouelles, voire même le lupus tuberculeux — sont extrêmement fréquentes chez les enfants issus de souche syphilitique, ainsi qu'on l'a remarqué de vieille date ; si les syphilitiques donnent si souvent naissance à des enfants tuberculeux, est-ce assez de conclure de ces faits que la syphilis crée un terrain éminemment propice pour la culture du bacille de Koch, en appauvrissant la résistance de l'organisme, au même titre que toute autre maladie générale chronique, anémiante, débilitante? Je ne le pense point et je me suis efforcé de montrer, dans les pages précédentes, qu'à côté de ce mode pathogénique, qui peut être invoqué dans les phases du début de l'infection syphilitique, il fallait faire une large place aux modifications humorales persistantes, transmissibles héréditairement, et constituant le terrain syphilitique. Le terrain syphilitique, tel que je le comprends, est autre chose qu'un terrain banal de débilitalion ; c'est un terrain spécifique. Et quand je dis que le terrain syphilitique est un facteur puissant de prédisposition à la phtisie et aux tuberculoses locales, ce n'est pas que j'envisage la moindre résistance de l'organisme vis-à-vis de Tinfection
bacillaire, mais bien les qualités spécifiques qui font de ce terrain un milieu d'élection pour la germination du bacille tuberculeux.
C'est par des considérations basées sur l'observation clinique et sur les cures si fréquentes produites par le traitement anti-syphilitique, que j'ai ainsi été conduit à remonter le courant des étapes parcourues depuis le démembrement de la scrofule et à revenir, par une autre voie, à la conception ancienne qui faisait de la scrofule un dérivé de la syphilis, ainsi que je l'ai dit au Congrès de la Tuberculose au début d'octobre 1905.
Or, j'ai eu la satisfaction de constater que cette opinion était également celle du professeur Gaucher, qui, quelques jours après, concluait en termes identiques au cours de l'une de ses cliniques ('). Je ne saurais mieux faire que de transcrire tout le passage relatif à cette intéressante question, car les arguments sur lesquels l'auteur base se conception, constituent un exposé à la fois rapide et clair des derniers travaux sur la scrofule : « La scrofule a été bien démembrée, au point qu'on n'en parlait même plus dans ces derniers temps; elle était englobée pour une grande part dans la tuberculose locale, pour une part plus petite dans la syphilis héréditaire.
« Il y avait bien quelques manifestations de l'ancienne scrofule qu'on ne pouvait rattacher au bacille de Koch ou à la syphilis héréditaire; on les avait réunies sous la dénomination vague de lymphatisme. La découverte des végétations adénoïdes par Meyer permit de ressusciter l'ancienne scrofule. Meyer montra que c'était dans ces végétations qu'il fallait chercher le substratum des rhinopharyngites chroniques, et l'on comprit l'importance de
(') Gaucher, Diathèses et dermatoses diathésiques. Gazelle des hâpit., novembre 1905.
RELATIONS ÊTIOLOGIQUES GÉNÉRALES 185
ces végétations quand on vit leur ablation faire disparaître, en même temps, d'autres affections qui faisaient partie de l'ancien complexus scrofuleux, telles, par exemple, que les otorrhées et les adénites cervicales chroniques.
« Ces affections dépendent, en effet, comme l'a montré M. Gallois, de l'infection chronique du rhino-pharynx. C'est dans la cavum et dans les anfractuosités des végétations adénoïdes que germent et que s'accumulent d'abord les microbes de la suppuration. Toutes les anciennes affections scrofuleuses ont une origine suppuralive : l'impétigo, l'otite suppurée, la kéralo-conjonctivitc ont la même origine pyogène que la rhino-pharyngite ; ils lui sont souvent associés et, quelquefois même, ils sont secondaires à l'écoulement nasal de cette rhino-pharyngite et provoqués par lui.
« Il y a plus encore, et nous arrivons maintenant à l'origine de l'altération générale de l'économie qui constitue la scrofule. En dehors des affections locales, que détermine directement et par propagation la suppuration du cavum, les produits de cette suppuration, les toxines microbiennes qu'elle engendre, sont inévitablement résorbés par la muqueuse du rhino-pharynx, absorbés par les lymphatiques, et se répandent dans la circulation et dans tout l'organisme. Il en résulte une sorte d'imprégnation toxinique de l'économie qui constitue la scrofule. Celle-ci est une intoxication chronique, d'origine microbienne, dont le point de départ est dans le cavum. En définitive, la scrofule est bien un état constitutionnel, mais c'est une altération constitutionnelle secondaire, ce n'est pas un état morbide primitif; c'est une toxi- infect ion chronique, ce n'est pas une diathèse ; l'altération humorale qui la constitue n'est pas endogène, elle est exogène.
« La scrofule dérive donc de l'infection chronique du
rhino-pharynx végétant; mais quelle est la cause primitive de ces végétations du cavum ?
« L'histologie nous apprend que ces végétations sont formées de tissu réticulé, comme l'amygdale, dont l'hypertrophie et l'inflammation chronique accompagnent si souvent les végétations adénoïdes.
« Elles sont formées de tissu réticulé comme l'appendice caecal, et un médecin distingué, le D' Delacour, a montré la coexistence fréquente, soit chez le même enfant, soit dans la même famille, dés végétations adénoïdes et de l'appendicite.
« Il est donc permis, a priori, d'admettre que l'hypertrophie, l'altération et l'inflammation chronique du tissu réticulé de l'appendice reconnaissent sans doute la même cause que l'hypertrophie du tissu réticulé du cavum.
« Cette cause commune, je n'hésite pas à le dire, d'après des observations très nombreuses, cette cause est très souvent l'hérédité syphilitique et quelquefois Vhéréditê syphilitique lointaine des grands parents. Mon opinion n'a fait que se conlirmer sur l'origine syphilitique de l'appendicite; je crois également que les végétations adénoïdes ont souvent la même cause.
« Je ne dis pas, je n'ai jamais dit, et je ne pouvais pas dire que l'appendicite est toujours une dépendance de la syphilis. Je ne dis pas davantage que les végétations adénoïdes sont toujours liées à une affection syphilitique atténuée. L'expérience d'un seul homme ne peut suffire pour établir et justifier une telle affirmation.
» J'ai dit seulement et je répète que, d'après ce que j'ai vu, l'appendicite, et particulièrement l'appendicite familiale, m'a semblé être une conséquence très fréquente de la syphilis acquise et surtout de la syphilis héréditaire et que, dans les antécédents des malades atteints d'appen-
RELATIONS ÊTIOLOGIQUES GÉNÉRALES. 187
(licite, on trouve très souvent la syphilis. Je dis également que les enfants atteints de végétations adénoïdes sont généralement des descendants de syphilitiques.
>< On m'a objecté, à propos de l'appendicite, et l'on m'objectera à propos des végétations adénoïdes, que la syphilis est très fréquente, qu'elle existe dans beaucoup de familles et que c'est pourquoi je la trouve si souvent. C'est précisément parce que la syphilis, qui est un produit de la civilisation, devient de plus en plus fréquente, qu'on observe aujourd'hui si communément l'appendicite et les végétations adénoïdes (').
« Récapitulons les notions précédentes : la scrofule est une toxi-infection chronique dérivant de la suppuration du cavum. Cette suppurai ion provient des végétations adénoïdes ; celles-ci ont une origine syphilitique plus ou moins lointaine, de sorte qu'en définitive, la scrofule est une dépendance de Vhérédo-syphilis ; la condition essentielle et primordiale de la scrofule est une syphilisation héréditaire. »
Evidemment, si cette conclusion est identique à celle à laquelle je suis arrivé moi-même, il n'en est pas moins vrai qu'elle procède d'une argumentation différente et qu'elle ne paraît pas, a priori, s'adapter aux mêmes faits pathologiques, puisque dans la conception actuelle du professeur Gaucher, le terme « scrofule » a une signification beaucoup plus restreinte que celle sous laquelle je n'ai cessé de l'employer depuis le début de cette étude. Sans discuter au fond la théorie proposée par M. Gallois, je crois, cependant, que, telle qu'elle est acceptée par le professeur Gaucher, elle n'est pas incompatible avec l'interprétation des faits que j'ai en vue, c'est-à-dire des
(') Je ferai remarquer en passant que la même réflexion s'applique à l'extension de la tuberculose.
iss SYPHILIS ET TUBERCULOSE.
lésions dites scrofuleuses dans la nomenclature ancienne. Je veux bien admettre que la scrofule est démembrée, qu'il faut en retrancher les tuberculoses locales, de même qu'on en a déjà distingué les manifestations de la syphilis héréditaire tardive ; ce n'est là qu'une question de terminologie, sur laquelle il suffit de s'entendre; alors, je dirai que chaque fois que j'ai employé le mot « scrofule » j'ai eu en vue une maladie de nature tuberculeuse, et que, pour moi, la plupart des lésions dites scrofuleuses ne sont que des lésions tuberculeuses présentant une évolution spéciale, atténuée, torpide, tendant aux localisations. D'ailleurs, il me paraît difficile d'établir entre cet ordre de lésions et la scrofule, telle que la conçoit M. Gallois, une démarcation rigoureusement tranchée ; je crois que dans la majorité des cas, sinon toujours, cette scrofule ne tarde pas à se compliquer de tuberculose et que la scrofuletuberculose, ainsi réalisée, n'est autre chose que le type achevé de lésions d'abord purement scrofuleuses, si l'on tient au mot. A cet égard, je souscrirai plus volontiers à la conception de M. Gastou (') pour qui l'histoire de la scrofule se résume dans les termes suivants: infection simple au début ; infection polymicrobienne dans le cours de son évolution ; infection spécifique par le bacille de Koch, plus ou moins rapidement et presque toujours vers la fin.
Cette discussion critique ne m'éloigne nullement de mon sujet. Bien au contraire, j'estime que dans leurs variantes, ces théories reposent sur un fond commun, qu'elles ne s'excluent pas, mais se complètent, et qu'elles constituent, à proprement parler, des arguments favorables à ma
(') Gastou, La scrofule, 1906.
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propre conception, puisqu'elles tendent à établir: d'une part, que la scrofule n'est que le prélude de la scrofuloluberculose; d'autre part que « la condition essentielle et primordiale de la scrofule est une syphilisation héréditaire », ce qui revient à dire, ainsi que je le prétends, que « nombre de manifestations tuberculeuses, et particulièrement la scrofule, ne se développent le plus souvent qu'à la faveur du terrain syphilitique ».
Nature des rapports qui unissent la tuberculose à la syphilis.
J'ai la conviction, ai-je dit, que la syphilisation crée un terrain d'élection pour la tuberculisation ... que la syphilisation du père prépare le terrain pour la tuberculisation du fils ... que si nous pouvions, dans tous les cas de scrofule que nous observons, rechercher la syphilis dans le passé des parents, nous la trouverions bien souvent, sinon toujours....
Ces trois propositions résument, en somme, l'idée générale que je me fais des rapports étiologiques de la syphilis et de la tuberculose.
Est-ce à dire, comme l'ont soutenu jadis certains médecins, que la scrofule, que la tuberculose ne sont que des formes cliniques, abâtardies, de la syphilis, que syphilis et tuberculose ne sont qu'une même maladie? Est-ce § dire que « la tuberculose n'est qu'une syphilis tertiaire», ainsi que l'a prétendu récemment le D' Correia Dias, de Lisbonne (*)?
Les arguments qu'invoque cet auteur à l'appui de sa conception sont, en réalité, d'ordre purement théorique et ne reposent que sur une dialectique hypothétique. Bien
(M Dias, Syphilis et tuberculose. Lisbonne, 1004.
plus, ils font état de constatations dont une observation clinique suffisamment rigoureuse et prolongée ne tarde pas à faire justice ; ainsi, contrairement à l'opinion de ce médecin, il n'est pas rare de voir un tuberculeux contracter la syphilis ou un syphilitique en pleine période d'invasion présenter des signes de tuberculose; il n'est pas rare, bien au contraire, d'observer l'association des deux maladies sur le même sujet.
Je crois qu'il convient, avant tout, de savoir distinguer les manifestations tertiaires de la syphilis de certaines localisations tuberculeuses, lorsqu'on veut discuter les rapports de la syphilis et de la tuberculose; et c'est pourquoi, pour ma part, j'ai pris soin d'étudier longuement, au préalable, les éléments d'un diagnostic différentiel dont la difficulté est parfois considérable.
D'ailleurs, les toutes récentes recherches sur le parasite de la syphilis apportent une démonstration nouvelle des différences de nature qui la séparent de la tuberculose, et il faudrait pousser bien loin la foi dans les doctrines en vogue pour admettre que le bacille de Koch n'est qu'une forme évolutive de la spirochœte pallida; il faudrait se contenter d arguments bien précaires pour admettre que le bacille de Koch représente précisément la forme encore indéterminée sous laquelle se dissimule dans les lésions tertiaires le germe de la syphilis (').
(') A cel égard, il est curieux de noter, en passant, la communication de M. R. Kraus à la Société des médecins de Vienne, oct. 1905. — L'auteur présente quelques singes auxquels il a inoculé, par scarification de la peau, des matières tuberculeuses provenant d'un macaque. Ce dernier, à la suite d'une inoculation syphilitique ayant déterminé un chancre, eut une éruption pustuleuse dont la nature parut douteuse. L'auteur fit alors des inoculations en séries. Ces dernières donnèrent lieu, au bout de quelques jours, à une infiltration locale, et plus lard à des nodules analogues macroscopiquement à des chancres syphilitiques, mais offrant, « l'examen histologique, la structure d'une tuberculose typique de la peau, avec bacilles de Koch; l'inoculation de ces nodules pro-
RELATIONS ÊTIOLOGIQUES GENERALE^ 191
Pour moi, je préfère m'en tenir aux faits cliniques; c'est sur l'observation médicale que je base ma conception des rapports étroits qui unissent la syphilis et la tuberculose.
Je pense que la syphilis et la tuberculose sont deux infections nettement différenciées ; qu'il ne suffit pas d'être syphilitique pour devenir tuberculeux, mais que le fait d'être syphili iq ue prédispose à devenir tuberculeux ; que cette prédisposition se transmet héréditairement et quelle a son origine dans une aptitude spéciale du terrain syphilitique à favoriser la germination du bacille de Koch. Je pense que si la tuberculisation est souvent l'aboutissant de la syphilisation, ce n'est pas parce que la tuberculose est une manifestation tardive de la syphilis, mais parce que la syphilis prépare le terrain pour la graiw de la. tuberculose. Je pense que l'hérédité syphilitique a ses degrés; qu'à côté de la transmission héréditaire de la syphilisation, qu'à côté de Vhérédo syphilis, il y a la transmission simple du terrain syphilitique, puissant fadeur de tuberculisation. Je pense enfin que nombre de manifestations tuberculeuses, et particulièrement la sc.ro fido-tnberculose, ne se développent le. plus souvent qu'à la faveur du terrain syphilitique et j'en veux pour preuves les cures si fréquentes obtenues par le traitement antisyphilitique.
Ces idées, je les ai exprimées, en ces termes, au congrès de la tuberculose, en octobre 1905. Au même congrès, le D r Nicolas de Dominicis (de Naples) avait fait annoncer une communication ayant pour titre « Syphilis et tuberculose » et dont j'attendais la discussion avec intérêt. La communication ne fut pas faite, mais l'auteur envoya une note, qui parut récemment dans le volume du
voqua du reste chez des cobayes une tuberculose bien caractérisée. Jusqu'ici on n'était pas parvenu à reproduire expérimentalement la tuberculose de la peau.
congrès ('), et que je n'hésite pas à reproduire ici, car j'y trouve la confirmation de mes vues personnelles, en ce qui concerne tout au moins les relations étiologiques de la syphilis et de la tuberculose.
« Je n'ai pas la prétention, écrit cet auteur, de nie donner pour un syphiligraphe; mais, convaincu par la pratique que la syphilis, telle qu'elle se présente aux syphiligraphes, est bien différente de celle qui*se présente aux médecins en général, chez les adultes, ainsi que chez les enfants, j'ai cru bon de communiquer le résultat de mes observations, quelle que soit leur importance.
« Désormais, en approchant du lit des malades, on doit être prévenu que la syphilis, maintes fois latente, est le substratum de la plus grande partie des maladies. Surtout le rachitisme et la tuberculose, de préférence chez les enfants, sont cultivés sur un terrain syphilitique.
«Nous espérons que la découverte de Schaudinn et Hoffmann nous donnera des renseignements précis à ce propos ; mais, en attendant, il est certain que dans la recherche des antécédents des enfants rachitiques et tuberculeux, on trouve ordinairement matière à présumer une hérédité syphilitique.
« Une telle présomption dans beaucoup de casa été confirmée par les effets immédiats d'un traitement hydrargyrique.
« Même chez les adultes, on rencontre un nombre bien considérable de jeunes gens robustes, qui, sans antécédents héréditaires tuberculeux, deviennent poitrinaires à la suite d'une syphilis non soignée.
« Plusieurs de ceux-ci ont bénéficié sensiblement et
(M De Dominicis, Syphilis et tuberculose. Le traitement hydrargynque des nourrissons et des enfants. Prophylaxie de la tuberculose. Congrès de la tuberculose. Paris, 1905, t. I, p. 538.
immédiatement d'un traitement hydrargyrique, jusqu'à guérison complète.
« L'allaitement par des nourrices, bien des fois, donne la syphilis, laquelle est souvent cachée sous l'apparence de l'embonpoint.
« C'est à la suite de ces faits et par ces considérations que je crois opportun que, chez les enfants, sauf exception, on pratique de bonne heure un traitement hydrargyrique, en surveillant la tolérance.
« Ce traitement devrait être appliqué, même aux mères qui ont été enceintes de fils syphilitiques ex paire.
« Je suis convaincu, par ma pratique, qu'avec cette méthode, on obtiendrait un traitement efficace direct du rachitisme et prophylactique de la tuberculose. »
Modes d'association de la syphilis et de la tuberculose.
« La syphilis et la scrofule, écrivait Bazin en 1861 ('), sont deux maladies essentiellement différentes. C'est par erreur que certains auteurs ont dit que, quand la scrofule venait à se compliquer de syphilis, il y avait association, en quelque sorte mariage ou fusion des deux maladies, pour produire des phénomènes particuliers, de la même manière qu'un acide et une base forment un sel dont les propriétés diffèrent de celles des corps composants. La syphilis et la scrofule qui se rencontrent sur un même sujet marchent isolées, conservant chacune la physio-
i 1 ) Bazin, Leçons sur la scrofule, p. 1 15.
SEROBNT. 13
nomie que lui imprime sa spécificité, ou du moins, si elles s'influencent, ce n'est que très légèrement. Ainsi, il peut arriver que, quand l'une des deux a une très faible intensité, la plus forte fasse taire la plus faible; mais alors, quand celle qui prédomine a été guérie, l'autre reparaît et reprend son cours. Du reste, quand je rencontre la syphilis et la scrofule chez un même individu, je guéris d'abord la première, et c'est seulement quand elle a complètement disparu que je m'occupe de la scrofule. »
Si j'ai tenu à rappeler au début de ce chapitre l'opinion de ce maître clinicien, ce n'est point parce qu'elle doit être aujourd'hui encore considérée comme rigoureusement exacte, mais bien parce qu'elle envisage, en termes précis, les deux modes d'association sous lesquels peuvent se grouper la syphilis et la tuberculose, à savoir : la fusion intime sur le même point, c'est-à-dire Y association de lésions, — ou l'évolution parallèle, avec retentissement réciproque plus ou moins intense, c'est-à-dire l'association de terrains.
Bien souvent déjà, dans le courant de cette étude, et notamment dans le chapitre précédent, j'ai fait allusion à ces deux modes d'association; mais je me suis borné à les énoncer en termes vagues. Le moment est venu d'en préciser les caractères distinctifs. A maintes reprises, j'ai parlé du « scrofulate de vérole » de Ricord. N'est-ce pas lui qui est désigné dans les lignes que je viens de citer? Devons-nous conclure que Ricord donnait à cette dénomination le sens rigoureusment étroit qui s'attache à l'image qu'elle évoque? Considérait-il l'association de la syphilis et de la tuberculose à la manière de la combinaison « d'un acide et d'une base formant un sel »? Nullement; il est aisé de reconnaître que Ricord entendait dépeindre par là les allures particulières des manifesta-
lions syphilitiques chez les scrofuleux, et notamment l'intensité et la l'orme spéciales des réactions ganglionnaires survenant, à l'occasion de la syphilis, chez les sujets antérieurement scrofuleux, ou la dégénérescence scrofule use des adénites syphilitiques chez les individus lymphatiques cl prédisposés. Il n'avait point en vue, au sens vrai des mots, la combinaison de lésions réunies sur le même point, mais simplement le retentissement que les deux maladies exercent l'une sur l'autre, c'est-à-dire les conséquences d'une association de terrains. En cela, d'ailleurs, il partageait l'opinion commune à la généralité des médecins de son époque, opinion que Lugol exprimait en ces termes : «... Os deux maladies réunies semblent recevoir mutuellement une nouvelle force de celte association; elles forment ensemble un élal mixte qui jette dans l'économie des racines encore plus profondes que chacune des maladies dont il est composé
Cet état présente, d'ailleurs, un aspect qui révèle aussitôt sa double origine. Pour le praticien exercé, ce n'est ni la scrofule, ni la syphilis, mais bien ces deux maladies compliquées réciproquement l'une par l'autre ('). »
C'est cette même idée que Guibout précisait trente ans plus lard : « Il y a entre la diathèse scrofuleuse et la diathèse syphilitique une sorte de pernicieuse affinité en vertu de laquelle, quand une fois ces deux diathèses se sont rencontrées, il devient très difficile de les séparer. La scrofule donne à la syphilis des allures essentiellement immobiles, torpides, réfractaires à tout traitement (»). »
Cependant, si l'idée de l'influence réciproque qu'exer-
i 1 ) Lugol, Recherches et observations sur les causes îles maladies scrofuleuses. Paris, 1*1 1.
(*) Guibout, Leçons cliniques sur les maladies de /■< peau. Paris, 1870.
cent l'une sur l'autre les deux maladies est surtout celle qui semble avoir dirigé les vues doctrinales de ces auteurs, il n'en est pas moins vrai que leurs écrits et leur enseignement mettent en évidence les caractères bien particuliers de leurs associations locales, et laissent déjà entrevoir la possibilité d'un « état mixte », qui n'est pas, en réalité, fort distant de ce que nous désignons aujourd'hui sous le nom de lésion hybride. Qu'il nous suffise, à cet égard, de rappeler que Devergie semble avoir très nettement interprété ainsi les faits de ce genre, lorsqu'il créa pour eux la dénomination de « scrofulo-syphilides » (voir page 80). Il est vrai qu'on peut objecter que ce médecin s'en est laissé imposer par des cas de syphilis héréditaire tardive, dont l'existence n'était pas soupçonnée à son époque. Quoi qu'il en soit, il est intéressant de constater, ainsi que nous le verrons bientôt, que, cinquante ans plus tard, le professeur Fournier qui, lui, ne peut être accusé d'ignorer la syphilis héréditaire tardive, proposa, à son tour, la même dénomination pour définir les manifestations de « Vhybridité syphilo-strumeuse ».
Je crois, pour ma part, qu'il est bien difficile d'établir une démarcation absolument tranchée entre les deux modes d'association. Il existe, incontestablement, des faits où les deux maladies fusionnent, en quelque sorte, sur le même point, engendrant ainsi un produit hybride, une lésion mixte; mais, même dans ces cas, il n'est pas douteux que les lésions propres à chacune d'elles conservent leurs caractères spécifiques; il n'y a pas production d'une maladie nouvelle ; il n'y a pas, à proprement parler, combinaison « à la manière d'un acide et d'une base formant un sel dont les propriétés diffèrent de celles des corps composants »; il y a juxtaposition; il y a, tout au plus, si l'on veut, intrication. C'est avec ces restrictions,
avec ce sens limité, qu'on peut admettre l'existence de lésions hybrides do syphilis et de tuberculose. Si hien que, en réalité, quelles que soient les apparences extérieures, les allures objectives que prend l'association de la syphilis et de la tuberculose, suivant que ces deux maladies réunissent leurs manifestations sur un même point, ou qu'elles frappent isolément des organes différents, l'interprétation doctrinale des faits paraît devoir être cherchée toujours dans les modifications de terrain produites dans l'organisme par cette symbiose pathologique : il riy a jamais, en (Vautres termes, hybridité de lésions, mais seulement et toujours hybridité de terrains, avec intrication ou juxtaposition plus ou moi>is étroite ou lointaine de lésioiis. C'est ce que nous verrons en étudiant l'hybridité la mieux connue de syphilis et de tuberculose, c'està-dire l'hybridité de lupus et de syphilides. D'où il résulte, en définitive, que l'histoire clinique de l'association de la syphilis et de la tuberculose se résume dans l'étude des diverses lésions qu'on peut observer sur ce que j'appellerai le terrain sy philo-tuberculeux.
C'est pourquoi je ne suivrai pas une division toute théorique, reposant sur la notion parfois hypothétique d'hybridité ou de non-hybridité de lésions et aboutissant à décrire d'abord les manifestations associées sur le même point, tels les hybrides de syphilis et de lupus, et ensuite les effets généraux de la répercussion respective et à distance des deux maladies, tels les caractères particuliers des réactions ganglionnaires des scrofuleux syphilisés, par exemple. Outre qu'une semblable nomenclature serait quelque peu confuse, elle risquerait fort d'être inexacte bien souvent; car, pour ne parler que des adénopalhies syphilo-strumeuses, rien n'autorise à les considérer comme étant toujours, ou jamais, le résultat d'une hybri-
l'.is SYPHILIS ET TUBERCULOSE.
dite de lésions, tandis qu'elles relèvent, dans tous les cas et sans aucun doute, d'une hybridité de terrains.
Je m'en tiendrai à la classification vraiment clinique, et je passerai successivement en revue les types principaux des diverses lésions qu'on peut observer sur le terrain syphilo-tuberculeux; dans un premier chapitre je décrirai les manifestions locales ou plutôt périphériques à type de scrofule ou de tuberculoses locales, auxquelles conviendrait à merveille la dénomination de « scrofulates de vérole » ; dans un second chapitre je chercherai à préciser les symptômes et les caractères des manifestations viscérales, ce qui revient à dire que j'étudierai la tuberculose pulmonaire chez les syphilitiques, le poumon étant, en réalité, le seul viscère pour lequel l'histoire clinique de l'association syphilis et tuberculose présente une importance pratique. Cette classification aura l'avantage d'être calquée sur celle que j'ai adoptée dans la première partie, pour l'étude du diagnostic différentiel des diverses localisations de la syphilis et de la tuberculose; elle respectera l'harmonie générale de ce travail et maintiendra l'unité de l'idée suivant laquelle je me suis efforcé de le diriger.