‹ Syphilis. Poème en deux chantsChapitre 14 sur 37 · DE LA BARBE · texte numérisé non relu

DE LA BARBE

recrue de haute stature est désignée par le sort, il faut payer le double pour la faire remplacer. Que l’on examine les élèves des collèges, ceux des écoles de droit et de médecine, et partout on y verra des jeunes gens d’une constitution chétive et misérable. Aussi de toutes parts s'élèvent des fabriques de corsets hygiéniquement rembourrés et de grands établissements orthopédiques à l'instar de ceux de Chaillot et du château de la Muette, où des milliers d'individus viennent se faire redresser.

Qui pensent rehausser leur type ridicule , En encadrant leurs traits d’une barbe d’'Hercule.

C’est encore un préjugé de regarder la barbe comme un signe infaillible de force musculaire et de puissance génératrice; cet indice est souvent trompeur ; il n’est que la marque certaine de la différence des sexes ou de la transition d’un âge à l’autre chez l’homme, de l'enfance à la puberté. Nos jeunes gens ne semblent pas partager cette opinion, car chez aucun peuple ancien ou moderne , et à aucune époque de notre histoire, la barbe n’a été l’objet d'un culte plus religieux qu'aujourd'hui; il n’est sorte de forme ou de dessin qu’ils ne lui donnent; aux favoris classiques dé l'empire ont succédé la moustache , les mouches, les barbes circulaires, les barbes philosophiques, les barbes moyen-âge, à la Charles IX, à la François I*', à la Henri IV. Jamais cet ornement ou embarras du visage n’a reçu plus de variations, jamais culture n’a mieux fructifié. À peine au sortir du collège, et au collège même , on se hâte de provoquer par tous les moyens possibles cette sécrétion quelquefois paresseuse ; on met en coupe réglée ses lèvres , ses joues et son menton , et cetle taille perpétuelle d’un duvet presque féminin arrosé encore par des lotions savonneusés, ou par l’engrais de diverses prépara— tions , active merveilleusement la pousse de cette végétation animale, «et parvient enfin, avant l’âge et contre nature, à créer sur des adolescents une moisson sauvage et plantureuse qui dérange nécessairement l'harmonie de la face. |

C’est pour cette raïson surtout que nous contestons la force réelle à tout individu paré de cette exubérance de poils. La barbe atteste sans doute

dans l’homme la vigueur et la faculté de reproduction, mais il faut bien distinguer la barbe naturelle de la barbe factice; celle-ci est facilement conquise par l’assiduité de la culture, même chez des sujets infirmes et mal constitués : on a remarqué que sa crue est plus rapide chez les personnes phthisiques, et l’on est tout surpris de voir ces épaisses forêts de poils couronner une étroite charpente supportée par deux jambes maigres et chancelantes ; tandis que les hommes de peine, les villageois, que le rasoir n’approche que le samedi, ne présentent que des barbes légères et mal fournies avec des membres fortement musclés et des poitrines larges de deux pieds.

On peutdonc regarder ce qui décorela figure de la plupartde nos fashionables comme une fausse barbe. Bien loin d’être un témoignagede virilité et de puissance, elle ne tend au contraire qu’à ajouter encore à leurdébilité naturelle, puisque l'élaboration continuelleetle développementdela substance portéeforcément vers le système pileux, ne peut se faire que par une soustraction de cette même substance destinée à d’autres organes et détournée de l’ensemble de l’économie animale.

Cette observation s'applique surtout à l’époque de l’adolescence, où l’in— dividu n’a pas pris encore son développement complet; il est évident qu’à cet âge ce détournement de molécules organiques au profit d’une superfluité, ne peut avoir lieu qu’au détriment de la nutrition applicable aux peus nécessaires, et non encore parfaitement conformées.

Nous croyons pouvoir affirmer que si quelques femmes brunes mettaient à l'éducation de leur barbe la même précocité, la même science et tenacité que nos jeunes gens, elles parviendraient probablement comme eux à con— quérir cette formidable parure, et viendraient à bout d'effacer du Code des droits de l’homme ce principe consacré par Molière, que

Du côté de la barbe est la toute puissance.

Cette manie de visage hirsute et velu est vraiment une puérilité à laquelle ilserait convenable et salutaire de renoncer. L'homme peut être vaillant à la guerre et en amours, ou, comme on disait autrefois, aux combats de Mars et de Vénus, sans étaler au visage ce bois taillis, acquis avec tant de peine. Les Goths et les Francs, nos ancêtres, ne portaient que la mous-— tache ; les Romains coupèrent leur barbe vers l’an de Rome 454, dès qu'ils commencèrent à se civiliser, et quand P. Ticinius leur amena de Sicile une provision de barbiers; Alexandre-le-Grand fit raser ses Macédoniens, et Mehemet-Ali, à son exemple, vient d'imposer le même sacrifice aux officidrs de sa garde nationale.

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