L’ORIGINE
Syphilis! à ce nom, que, saisi de scrupule (2,
Un vulgaire lecteur s’épouvante et recule,
Qu’il inflige à mon œuvre un pudibond mépris, Qu’importe ! je m’adresse à ces graves esprits Dont l’œil philosophique embrasse pour domaine Tout ce qui touche au sort de la nature humaine,
Ceux qui n’ont pas l’orgueil de croire au-dessous d'eux Ce que le monde appelle effrayant ou hideux,
Et qui, de l’ignorance affrontant l’anathème,
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Sèment au champ public la vérité quand même!
Ne vous y trompez pas ; l’art que nous professons N’a pas l’unique but de produire des sons,
Des riens harmonieux, d’éclatantcs bluettes;
Au siècle où nous vivons, jugez mieux les poêles : Ils n’ont pas fait métier de folâtrer toujours Sous des berceaux de (leurs qu’effeuillent les Amour De suivre une Chloé fuyant dans la prairie :
A de plus nobles soins leur verve se marie ;
Ils pensent que, sans être ou cynique ou pervers, Tout ce que dit la prose, on le fait dire au vers.
Du préjugé des mots ma muse indépendante Dans un nouvel enfer veut imiter le Dante,
Et, fort d’un noble but, que l’œuvre plaise ou non, .l’entre dans mon sujet, dont j’ai tracé le nom.
Mais, comment aborder Thistoire ou le poème D’un fléau qui, pour nous, est encore un problème,
L’OMGINE.
Être indéfinissable, agent mystérieux (5,
Qui naquit, on ne sait en quels temps, en quels lieux ?
Soit que ce mal impur, dès le berceau des âges,
Ait sur le genre humain promené ses ravages,
Et qu’il ait, sans relâche, asservi l’univers,
Sous différente forme et sous des noms divers,
Ou que, tel qu’un volcan qui brise son cratère,
Il ait par intervalle éclaté sur la terre ;
Soit qu’il ait pris son vol, depuis un temps moins long, De ce monde inconnu que devina Colomb,
Et que, vengeant sur nous sa liberté mourante, L’Amérique ait conquis l’Europe conquérante;
Sans chercher, en fouillant les siècles ténébreux,
S’il provient des Romains, des Grecs ou des Hébreux, S’il a franchi d’un bond les Ilots de l’Atlantique (4, S’il est de sang moderne ou d’origine antique ,
Sans juger, au hasard, sur des bruits incertains,
S’il est fds des Français ou des Napolitains;
Quel qu’il soit, en un mot, il faut le reconnaître,
Tout fléchit aujourd’hui sous ce terrible maître;
La terre est son domaine, et, depuis trois cents ans
Qu’il épanché sur nous ses horribles présents.
De la zone torride aux deux zones polaires,
Peuples des continents, archipels d’insulaires,
Jusqu’en Océanie, en ces brumeux climats Où d’Urville a montré la pointe de ses mâts,
Invisible et présent, comme l’air qu’on respire,
Ce grand empoisonneur tient tout sous son empire. Nulle digue qui puisse arrêter ce torrent (5;
Il saisit, à la fois, le docte et l’ignorant,
Le riche en son hôtel, le pauvre en sa cabane,
L’impie et l’homme saint qu’abrite la soutane,
Le vieillard, l’enfant même, atteint souvent d’un mal Dont il n’est pas lavé par le flot baptismal ;
Et peut-être aujourd'hui, parmi l’espèce humaine,
Il n’est pas un seul homme, et dans l’homme une veine, Où, quoique bien souvent encore non révélé,
Le virus destructeur ne soit inoculé.
N’en cherchons pas ailleurs la cause originaire :
Si l’homme chaque jour décroît et dégénère,
Si le moule sublime où Dieu l’avait jeté Pour en sortir tout plein de force et de beauté, Multiplie aujourd’hui tant de formes grossières,
Tant de contrefaçons des épreuves premières,