SYPHILIDES BUCCALES. MODALITÉS FRUSTES
et cela de par des syphilides buccales que j’ai constatées, minutieusement décrites dans mes notes, et qui n’étaient autres que des syphilides érosives, labiales ou linguales, du type le plus superficiel, le plus bénin.
Variante. — 11 est des syphilis singulières qui, sous des influences inconnues, sans même l’excitation locale du tabac, (( se portent à la bouche », comme on dit vulgairement, font en quelquesorte élection de domicile sur la bouche, et prodiguent là leurs manifestations pour un temps plus ou moins long, sans qu’on puisse les en déloger. Eh bien, meme en pleinepériode chronologiquement tertiaire, ces syphilis n’ont comme manifestations que des lésions de type secondaire, à savoir des syphilides érosives. Exemple :
Un de mes clients (qui n’a jamais fumé, qui a de très belles et bonnes dents et qui jouit de la meilleure santé) a présenté, de la huitième à la douzième année d’une syphilis jusqu’alors bénigne et pauvre en accidents, une série de poussées vers la bouche, les unes se limitant à la bouche, d’autres intéressant d’une façon simultanée d’autres régions tégumentaires. Or, ces poussées buccales, que j’ai étudiées avec soin, car elles m’intriguaient fort, n’ont jamais consisté qu’en lésions de type secondaire et du type secondaire le plus bénin. C’étaient et ce n’étaient jamais que des syphilides érosives.
Et ainsi d’autres exemples que je pourrais multiplier.
En sorte, — remarquez bien ceci, messieurs, — que, dans une époque où elle n’a que trop pour habitude de se traduire par des accidents sévères, intenses et redoutables, la syphilis peut n’être représentée que par un ordre de manifestations superficielles, bénignes, insignifiantes, à savoir par des érosions du derme muqueux» par des plaques muqueuses, par de misérables bobos! Contraste vraiment paradoxal, extraordinaire, entre la qualité des symptômes et l’âge de la maladie.
Et même n’est-ce pas là le dernier mot de cette symptomatologie à si étrange bénignité. Car, écoutez encore ceci :
Non seulement ces syphilides de forme secondaire, qui viennent si curieusement prendre place dans l’étape tertiaire, affectent presque toujours la modalité érosive; mais, de plus,
comme importance de lésions, elles se réduisent parfois à un minimum qu’on ne supposerait guère possible a priori. Elles se présentent alors sous forme d’érosions remarquablement petites, ?nmi(sciiles, herpéti formes, miliaires, qu’on ne croirait jamais pouvoir relever de la syphilis, et moins encore d’une syphilis en étape tertiaire. — Comme complément au tableau, ajoutez qu’elles ont, dans cette forme fruste, un siège d’élection par excellence, siège où les appelle une condition toute spéciale que je vais dire.
Ce siège, c’est la langue, et la langue au niveau de ses bords ou de sa pointe. Et cette condition étiologique spéciale, c’est le tabagisme chronique.
Et, en elFet, il n’est pas rare de constater chez le syphilitique fumeur, voire en pleine période tertiaire, des lésions consistant en ceci : soit, au niveau des points susdits, de petites, toutes petites abrasions épithéliales, comparables à celles de l’herpès, et miliaires comme celles-ci; — soit des stries érosives, linéaires, en forme de sillons, de fissures ou de rhagades, les unes et les autres de teinte rouge ou grise, grisâtre, opaline; — soit ces deux ordres d’accidents associés.
Comme évolution, ces lésions sgphilo-nicotiqiies soni essentiellement cAronfç'wes, et douées d’une faculté extraor-
dinaire de récidive. Aussi bien en voit-on parfois, qui, entretenues par une série presque ininterrompue de repullulations, durent « depuis des années », comme disent les malades, ou, pour parler un langage plus précis, dont l’origine remonte à trois, cinq, dix ans et plus.
Conséquence de ce qui précède, au point de vue pratique ' Sous la forme atténuée, fruste, que je viens de décrire, ces syphilides buccales y Yei\mQXii méconnaissables en tant que syphilides. Le diagnostic en est non pas seulement difficile, mais impossible le plus souvent. Quels signes leur restent en effet pour en attester la spécificité ? Aussi bien dois-je déclarer que, pour ma part, il m’est arrivé bien fréquemment de constater sur la langue de malades en étape tertiaire des érosions dont la nature est restée indéterminable pour moi, même après mûr examen. Et tous mes collègues de cet hôpital vous en diraient autant. La meilleure preuve en est qu’ici maintes et maintes fois nous nous consultons réciproquement sur des diagnostics de cet ordre restés irréalisables pour chacun de nous.