SYPHILIDES BUCCALES. MODALITÉS FRUSTES
Nombreuses, en effet, très nombreuses sont les affections avec lesquelles risquent d’être confondues ces syphilides atténuées et frustes. A citer comme telles nombre de lésions érosives de la bouche, à savoir: érosions d'ordre inflammatoire^ mécanique, ou traumatique exemple, érosions dérivant de l’incurie buccale, du contact de la muqueuse avec des dents en mauvais état, etc.); — érosions tabagiques ; — érosions leucoplasiques (les plus difliciles de toutes comme diagnostic différentiel) ; — érosions herpétiques (rien de commun, on lésait, comme l’herpès récidivant buccal chez les syphilitiques) ; — sans parler même de lésions plus rares qui peuvent éventuellement affecter la langue (hydroa, lichen plan, éruptions mercurielles, éruptions médicamenteuses, etc.). Si bien qu’en nombre de cas (je ne crains pas d’insister sur ce point en raison de l’intérêt pratique qui s’y rattache) les syphilides en question restent indéterminées et méconnues. Elles n’ont en effet pour affirmer leur spécificité, que tel ou tel des deux critériums suivants : épreuve thérapeutique ou contagiosité C’est-à-dire qu’elles ne peuvent s’attester en tant que lésions spécifiques qu’au prix d’une répression significative exercée sur elles par le mercure ou bien d’une contagion émanant d’elles. Deux exemples vont me faire comprendre.
Un malade, syphilitique et fumeur, était vainement traité depuis deux ans pour des érosions linguales à récidives incessantes ; il avait même fait, — et en pure perte, — deux saisons à la Bourboule etSaint-Ghristau. Quand il vint me voir, j’avoue qu’il me fut impossible, littéralement impossible, de préciser la nature de son mal; mais, éclairé parles insuccès des nombreux médecins qu’il avait consultés avant moi, je lui prescrivis empiriquement la médication spécifique sous forme d’injections de calomel. Ce fut alors un coup de théâtre, car il guérit en trois semaines d’une infirmité buccale » qui le persécutait depuis deux ans.
Second exemple. — Un jeune homme contracte la syphilis et ne s’en traite que négligemment. 11 n’en éprouve néanmoins que des accidents tout à fait légers. Mais, fumeur émérite, il devient sujet à des poussées multiples de syphilides buccales qui le persécutent pendant trois à quatre ans. Pour un temps, alors, il cesse de fumer, obtient une accalmie et en profite pour se marier (sans me consulter à ce sujet, bien entendu). Se croyant guéri, il reprend ses habitudes tabagiques, qui, naturel-
lement, rappellent aussitôt les poussées buccales. A maintes reprises je constate ces poussées, qui tantôt ont bien Tallure syphilitique, mais qui tantôt (et le plus souvent) restent vraiment indéterminables comme nature. S’agit-il de syphilides ou bien d’herpès récidivant, ou bien de lésions leucoplasiques en préparation, ou bien d’accidents simplement inflammatoires d’ordre nicotique, on ne saurait le dire. Deux ans se passent ainsi en alternances de guérisons et de récidives. Puis, finalement, quatre semaines à la suite d’une poussée nouvelle, la jeune femme se trouve prise d’un chancre labial; contagion dont la responsabilité très certainement ne pouvait incomber qu’au mari.
Et de même pour d’autres faits de même ordre que j’aurais à citer et dont quelques-uns d’ailleurs trouveront place dans ce qui va suivre.
Est-il besoin de dire, en conséquence, quel danger social comportent ces syphilides atténuées de type, frustes, mal déterminées, de diagnostic difficile, incertain, si ce n’est même impossible parfois ? Ce danger, c’est de rester méconnues^ c’est d’êtreprises pour des accidents d’ordre commun, pour des accidents inoffensifs, non contagieux. Et alors qu’arrive-t-il ? C’est que le médecin délivre patente netteà des sujets portant le germe d’une redoutable contagion ; c’est que les malades sans défiance vivent de la vie commune, sans s’astreindre à la moindre précaution, et exposent à des dangers dont ils sont inconscients, qui leur femme, qui leur maîtresse, qui leurs enfants, leur entourage, etc. Que de cas de ce genre n’ai-je pas rencontrés ! Ainsi j’ai dans mes notes l’histoire detrois malades qui, affectés de la sorte, n’en furent pas moins autorisés médicalement à se marier, leurs lésions buccales ayant été jugées « d’ordre vulgaire et inoffensives ». L’un d’eux a contaminé sa femme; je n’ai pas eu de nouvelles des deux autres.
GLOSSITE DÉPAPILLANTE
Une seconde catégorie de lésions est constituée parla variété de syphilides linguales à laquelle j’ai donné le nom de glossite dépapillante .
Celle-ci est des plus communes dans le stade morbide qui nous occupe. Ma statistique n’en comprend pas moins de 160 cas sur 533.
En quoi consiste-t-elle cliniquement ?
C’est une syphilide superficielle, de forme secondaire par excellence, et de caractéristique objective des plus simples.
Au premier coup d’œil elle se dénonce à l’attention par les deux signes suivants :
1° morbide d’un brun foncé ou d’un carmin sombre, faisant tache sur le plateau dorsal de la langue ;
2° Et surtout, — lésion essentielle, constitutive, — état lisse^ égal, uni, de ladite surface; état dû, comme on le sait, à la desquamation épithéliale des papilles linguales. D’où les noms donnés à l’affection de glossite dépapillante, de glossite 'k plaques lisses ou fauchées.
Au détail, ce que l’on voit est ceci : au milieu du gazon, du chevelu papillaire de la langue, une ou plusieurs surfaces bien circonscrites qui sont devenues lisses, unies, polies, comme si l’on y avait rasé les papilles, et par cela même contrastant avec l’état villeux des parties voisines. On dirait (la comparaison est si exacte qu’elle s’impose) des surfaces « fauchées dans une prairie ». Et, en effet, la lésion qui donne lieu à cet aspect étrange consiste dans la chute des prolongements cornés des papilles filiformes. « On sait, dit M. Gornil, que les papilles filiformes, qui constituent comme des touffes d’herbes sur le dos de la langue, présentent un piquant, une longue saillie composée de cellules cornées imbriquées les unes sur les autres et dont les plus inférieures sont implantées sur une petite papille à peine saillante. La partie épithélique cornée a une
très grande longueur, un demi-millimètre, un millimètre et plus. Que ces énormes prolongements épidermiques tombent, et ils tombent en réalité au niveau des plaques en question, reste une surface lisse, plane, recouverte simplement par les couches stratifiées du corps muqueux, mais privée de ses prolongements filiformes d'épiderme corné. La plaque paraît alors dans son ensemble d’autant plus lisse, d’autant plus déprimée, qu’autour d’elle les prolongements cornés des papilles filiformes sont conservés avec leur longueur, accrue encore par l’inflammation linguale, etc... »
Ce sont donc là de véritables plaques alopéciqiies, si je puis ainsi parler, constituées par la chute du chevelu papillaire.
Ces plaques ont toujours des contours nettement accusés. Elles se différencient des parties voisines non pas seulement par leur état lisse de surface, mais aussi par leur couleur, qui est d’un rouge plus foncé que celui de la muqueuse normale.
Avec cela, rien autre. Ni tuméfaction, ni infiltration, ni papulation, ni dureté, non plus (ceci est essentiel à spécifier) qu’érosion de surface. La lésion est sèche par essence, et l’érosion, l’excoriation, bref la dénudation du derme muqueux n’est jamais pour elle qu’un épiphénomène ou le résultat d’une complication surajoutée.
Cette variété de syphilide n’est donc pas seulement remarquable par son caractère dêpapillant ; elle l’est aussi par ce fait qu’elle se produit à sec, si je puis ainsi parler. Elle rase bien les papilles, mais elle ne touche pas au derme lingual. En sorte qu’on a affaire en définitive à une singulière plaque muqueuse, à une plaque muqueuse sèche, et sèche sur une muqueuse! Exception unique en l’espèce.
L’affection est très variable suivant les cas comme importance et comme physionomie, d’après le nombre, l’étendue, la configuration de ses éléments éruptifs. On peut cependant lui reconnaître trois types principaux, à savoir :
ï. — Glossite lisse lenticulaire. — Constituée par un certain nombre de plaques tonsurées, éparses sur le plateau dorsal de la langue et souvent groupées, à la façon, par exemple, d’un psoriasis lenticulaire sur la paume de la main.
Ces plaques sont plus ou moins nombreuses (3, 5, 8, 10) et