‹ Syphilis secondaire tardiveChapitre 27 sur 55 · TROIS TYPES · texte numérisé non relu

TROIS TYPES

cela en raison inverse de leurs dimensions. — Elles sont généralement arrondies, ou bien ovalaires (et à grand axe antéropostérieur), ou plus rarement, irrégulières, amorphes. — Elles mesurent le plus souvent l’étendue d’une lentille ou d’une amande ; mais elles peuvent être ou plus petites (pépin de poire, grain de blé), ou plus larges (haricot, pièce de 50 centimes, fève, datte). — Toujours elles ont des contours bien arrêtés, bien nets, et leur coloration carminée tranche sur le ton gris des parties saines environnantes.

Leur siège favori est le tiers antérieur ou la moitié antérieure de la langue, notamment au voisinage de ses bords. Plus rarement elles occupent la moitié postérieure de l’organe.

11. — Glossite lisse en nappe. — Forme où ces plaques offrent une large surface et s’étalent sur un véritable département de la langue, par exemple sur son tiers antérieur ou (plus rarement) sur sa moitié antérieure, en constituant une nappe continue de desquamation papillaire.

Une variété assez commune de cette forme est celle où la dite nappe occupe toute l’étendue d’un bord de Torgane, en constituant là une longue bande d’un centimètre à un centimètre et demi de large. — Quelquefois une nappe semblable s’observe sur l’autre bord, en se réunissant à la première vers la pointe de la langue ; si bien que le centre sain du plateau lingual se trouve littéralement encadré dans un fer à cheval de tonsure papillaire.

Enfin, en certains cas de confluence insolite, chez les fumeurs émérites notamment, on a vu la dépapillation envahir de proche en proche la presque totalité de surface du plateau dorsal. Sur un malade que j’ai longtemps traité, les sept huitièmes environ de ce plateau sont actuellement le siège d’une dépapillation absolue. Voici, très sommairement, ce cas curieux qui vraiment mérite mention :

Un jeune homme de vingt-cinq ans contracte la sypliilis en 1892 11 s’en traite assez régulièrement, et pendant sept ans il en est quitte pour deux ordres d’accidents : syphilides scrotales, à deux reprises, et syphilides buccales, dont les récidives multiples sont provoquées par un tabagisme chronique (25 cigarettes au minimum par jour).

Puis, sous l’influence de la même cause, il est pris en 1899 des Syphilis secondaire. „

premières manifestations d’une glossite dépapillante^ qui, depuis lors pour ainsi dire, ne lui a fait grâce que pour quelques courtes accalmies.

S’il cesse de fumer et s’il se traite, l’affection disparaît facilement (en moyenne après trois ou quatre semaines). Mais, dès qu’il cesse le traitement et retombe dans son péché habituel, elle reprend tout aussitôt avec intensité.

D’année en année, le champ des dépapillations s’est accru. Déjà, en 1902, les poussées s’étendaient parfoisjusqu’à un tiers, une moitié de lalangue; mais elles se sont notablement élargies depuis lors.

Ainsi, à| ne parler que de la dernière, qui s’est faite en janvier 1904, elle occupait presque toute la face supérieure de la langue (très exactement les 7/8®® pour le moins du plateau dorsal de l’organe).

Je signifiai alors au malade (pour la vingtième fois, peut-être) qu’il ne guérirait (jue grâce à un traitement régulier, intensif, et à un renoncement complet au tabac ; que la situation ne laissait pas d’avoir sa gravité; finalement, que, constamment irritée et constamment récidivante, cette glossite pourrait bien tourner mal, et dégénérer soit en sclérose, soit en épithéliome, etc.

Cette mercuriale, sans doute, ne fut pas de son goût, car depuis lors je ne l’ai plus revu.

III. — Enfin, la forme circinée se définit d’elle-même. — Elle est assez commune. — Quelquefois elle s’accuse par de grands ovales plus ou moins réguliers, plus ou moins complets, à grand axe (chose curieuse) toujours parallèle à celui de la langue. Mais bien plus souvent elle s’en tient à des circinations incomplètes ou même avortées, j’entends à des segments de circonférence, des demi-lunes, des croissants, des arcs de cercle, qui n’en sont pas moins des indices précieux pour le diagnostic.

Exceptionnellement elle revêt la forme annulaire à centre sain, forme dont je conserve un très bel exemple sur cette belle photographie aquarellisée, due au talent de M. Méheux (V. pl. ci-jointe). La lésion, dans ce cas, occupait le tiers antérieur du plateau dorsal de la langue, et elle était représentée là par une aire dépapillée, comparable comme étendue de surface à une pièce de 2 francs. Elle se présentait régulièrement orbiculaire, rouge, lisse, unie, et encadrantun segment central, large comme une pièce de 50 centimes, où le gazon papillaire était, au contraire, conservé. Bref, c’était un type de glossite dépapillante, à ce point que le diagnostic de « glossite dépapillante, à modalité secondaire » ne fut contesté par aucun de mes collègues quand je présentai le malade à la Société de

FOUKNIKR. Syptiil. second, tardive

PI. Vil

GLOSSITE DÉPAPILLANTE (FORME CIRCINÉE).

S^pliilis âgée de 2ft ans.

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GLOSSITE DÉPAPILLANTE.

FORME CIRCINÉE.

dermato-syphiligrapliie (juin 1901). Ce diagnostic s’imposait véritablement ; et cependant, — notez ceci, — bien bizarre, bien extraordinaire était cettelésion comme échéance d’évolution, car elle venait d’éclore depuis quelques semaines sur un malade dont la syphilis remontait 'kvingt-hidt ans (!), et s’était déjà traduite par plusieurs accidents de modalité tertiaire (syphilides ulcéreuses, hémiplégie, nouvelles syphilides ulcéreuses, etc.) (1).

(1) Voici le détail de cette curieuse observation, telle qu’elle a été recueillie par un de mes élèves, M. G. Reynault :

« Le nommé J. B..., âgé de cinquante-deux ans, terrassier, entre, le 4 juin 1901, salle Saint-Louis, lit n“ 28.

Antécédents héréditaires. — Père mort d’une pneumonie ; mère morte d’un cancer Antécédents personnels. — Pas de maladies dans son enfance; pneumonies en 1874 et 1879.

En 1873, chancre du fourreau avec adénopathie bi-inguinale. — Roséole. — Le malade se marie néanmoins. — Il contagionne sa femme. — L’un et l’autre restent vingt mois sans traitement. — Durant ce temps, sa femme fait une fausse couche de six mois, puis amène à terme un enfant qui meurt à deux mois, athrepsique.

En 1875, cette femme entre à Broca et notre malade au Midi. 11 présente à ce moment des syphilides ulcéreuses de la verge et du scrotum, en même temps que des syphilides papulo-croùteuses du tronc. Guérison en quelques mois par pilules Dupuytren et iodure.

Au cours des années suivantes, il a de sa femme, qui vient d'être soignée à Broca :

1“ Un enfant sain (({ui, paraît-il, contracta lui-rnême la syphilis au service militaire); 2“ Cinq enfants, tous morts d’athrepsie ou de convulsions d’un à trois mois ; 3” En 1882 et 1886, deux filles ayant présenté à l’âge de trois ans et présentant encore des manifestations syphilitiques, pour lesquelles elles ont été et sont encore soignées à Broca.

Gela fait donc un bilan de dix grossesses. La seule ayant abouti à un enfant viable et sain est celle qui coïncida avec la seule jiériode de traitement sérieux.

En 1895, après vingt ans de rémission, la syphilis réapparaît sur notre malade sous forme d’une hémiplégie gauche, pour laquelle le professeur Jaccoud le soigne, durant sept mois, par frictions mercurielles. 11 lui est resté de l’atrophie musculaire et un peu de tâtonnement en marchant. Les réflexes sont conservés.

Puis, en 1898, il se trouve à nouveau atteint de syphilides sur le tronc. 11 présente également des ulcérations du scrotum, semblables à celles qui avaient été soignées à l’hôpital du Midi.

M. Thibierge, à la Pitié, lui fait alors quinze ])iqùres d’huile grise et quinze de calomel. — Stomatite. — Les lésions disparaissent, mais pour se montrer à nouveau, il y a un mois, accompagnées de douleurs osseuses et de syphilides à la nuque. 11 reste quinze jours chez M. Dieulafoy, à l’Hôtel-Dieu, où on lui fait quatorze piqûres de bi-iodure, qu’il ne peut supporter.

Enfin, le 4 juin dernier, il entre à l’hôpital Saint-Louis.

Il y a trois semaines, étant encore chez M. Dieulafoy, il lui est survenu sur l’extrémité de la face supérieure de la langue une petite lésion non douloureuse qui est allée en grandissant. A l’heure actuelle, cette lésion est rigoureusement annulaire et de l’étendue d’une pièce de 2 francs. Elle présente l’aspect d’une plaque de glossite dépapillante, bien circinée et non érosive.

A son centre, les papilles paraissent respectées sur l’étendue d’une pièce de 50 centimes. Sa portion excentrique, qui forme anneau, est lisse, et offre le brillant de la face interne d’une joue normale. Sur cette surface on aperçoit deux ou trois crevasses très fines et presque linéaires, légèrement douloureuses.

Le malade est chiqueur ; il a, en outre, de la leucoplasie, plus accentuée par placards sur la face interne des joues et des lèvres.

La syphilis se manifeste encore sur lui par des syphilides papulo-tuberculeuses ou psoriasiformes, éparses sur les fesses et le cou. »

Que de réflexions pourrait soulever une telle observation, relativement à la chronologie morbide, à révolution, à l’inversion des symptômes, à la durée du secondarisme, etc. ! Mais je laisse ces points pour Tinstant, devant y revenir ailleurs.

Les trois formes que je viens de vous décrire ne sont pas exclusives. Loin de là ! Elles se rencontrent fréquemment associées, ou bien, plus souvent encore, elles se succèdent sur le même malade, dans la longue durée qui leur est habituelle ou les poussées successives auxquelles elles sont éminemment sujettes.

11 va sans dire enfin que ces formes comportent de nombreuses variétés. A savoir, par exemple :

1" Variétés frustes. — Frustes soit comme nombre d’éléments éruptifs (exemple : cas où la lésion se réduit à une plaque unique) ; — soit comme proportions d’étendue (ainsi, dans une forme qu’on pourrait dire mouchetée^ l’éruption est composée par une série de taches minuscules, ne mesurant pas plus d’un millimètre de diamètre); — soit, enfin, comme atténuation de caractères objectifs. Exemple : Il est des cas ou la lésion ne se traduit que par une dépapillation incomplète et un état simplement érythémateux du derme lingual. Il faut alors une certaine attention pour distinguer ces petites oasis érythémateuses d’un ton grisâtre et à contours assez vagues : parfois même on ne les aperçoit nettement qu’a près avoir pris soin d’essuyer la langue en la frottant à deux ou trois reprises avec un linge sec ou un tampon d’ouate.

2*^ Variétés mixtes compliquées : à savoir, celles où les placards dëpapillés s’érodent, se fissurent par places sous Finfluence d’excitations surajoutées; — ou bien encore coïncident avec des syphilides érosives de voisinage, etc.

Il n’entre pas dans mon plan de poursuivre plus avant l’étude clinique des deux ordres de lésions qui viennent de nous occuper. Quelques mots suffiront à en compléter l’histoire relativement à notre sujet actuel.

Au point de vue de la durée, la forme érosive de ces lésions ne comporte que des manifestations éphémères, tout au

GLOSSITE SCLÉREUSE CORTICALE.

moins peu durables, mais douées en revanche d’une prodigieuse faculté de récidives. On l’a vue maintes fois persécuter les malades de poussées multiples, presque sub-intrantes, et cela plusieurs années de suite.

La forme dépapillante, au contraire, s’accuse par des lésions bien autrement stables, permanentes, sujettes à chronicité. Non traitée, elle subsiste et va s’exaspérant sous l’influence continue de ses causes productrices. — Comme la précédente, elle est extrêmement sujette à récidives.

L’une et l’autre, après des recrudescences et des retours multiples, peuvent aboutir, alors qu’un traitement énergique n’intervient pas à temps, à la forme de glossite scléreuse corticale que je n’aipasà vous décrire ici (1). 11 est même à se demander, à propos de la variété dépapillante, si elle ne serait pas un premier degré, une ébauche de glossite sclérosante. Opinion à laquelle, pour ma part, je souscrirais volontiers.

Enfin, quant au traitement, il est d’expérience que ces formes secondaires de syphilides qui font invasion dans le stade tertiaire sont de curation plus ou moins difficile. A noter, d’abord, que l’iodure est sans influence sur elles. Le mercure seul les modifie, mais au prix de doses élevées et parfois môme seulement au prix de doses intensives. Les traitements usuels à doses timides n’exercent aucune action sur elles. Pour s’en rendre maître et imposer silence à leur repullulation, besoin est d’une médication énergique, soit par ingestion, soit préférablement par frictions ou injections. On peut réussir, je l’affirme par expérience, avec n’importe laquelle de ces trois méthodes; mais la plus sûre est celle des injections; et de toutes les injections, celle à l’huile grise, moins douloureuse et mieux supportée en général que celle au calomel, me paraît mériter la préférence.

(1) V. la description de celte variété de glossite dans mon Traité de la syphilis, t. II, p. 259.

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