ANOMALIES D^ÈVOLUTION DANS LA MARCHE
Le propre de toutes les manifestations que nous venons d’étudier étant de n’entrer en scène qu’à des stades plus ou moins avancés de la période tertiaire, de là résulte nécessairement la possibilité d’anomalies d'évo/ntion relative entre elles et les vraies manifestations tertiaires. Vous allez me comprendre.
11 se peut, en effet, que ces manifestations de modalité secondaire se produisent d’une façon avec tel ou
tel accident d’ordre tertiaire.
Et il se peut aussi que ces manifestations secondaires n’entrent en scène (\\x après une ou plusieurs invasions d’accidents tertiaires.
Dans le premier cas, donc, on observe côte à côte, au même moment, des manifestations secondaires et des manifestations tertiaires.
Dans le deuxième, des manifestations de la période secondaire font suite à des manifestations de la période tertiaire.
Dans l’un et l’antre cas, quel désordre, quelle anarchie, quels anachronismes ! Quoi ! Contemporanéité possible d’accidents secondaires et d’accidenls tertiaires ! Quoi ! Inversion possible des stades secondaire et tertiaire, celui-ci préludant à celui-là! Mais c’est le monde renversé. Et, avec un tel désagencement des périodes morbides, que devient la fameuse réputation de la syphilis, « maladie méthodique, nous disait-on jadis, compassée môme d’évolution, soumise, quant à la succession de ses accidents et de ses périodes, à une véritable discipline chronologique » ?
Eh bien, oui, toutes ces irrégularités sont possibles et constituent autant d’exceptions à ce qu’on peut appeler l’évolution normale, classique, de la maladie. A preuve les quelques cas suivants, que je vous citerai comme exemples :
(1) Annales de dermat. et syph., 1898, p. 179.
Un de mes malades, à la quatrième année de sa syphilis, présentait simultanément, d’une part, des syphilides linguales de modalité aussi superficielle, aussi secondaire que possible, et, d’autre part, un sarcocèle et une gomme sous-cutanée de la cuisse ;
Un second, à la cinquième année : une syphilide plantaire, de modalité tout à fait secondaire, et une syphilide tuberculocroûteuse disséminée ;
Un troisième, à la neuvième année : des accidents de glossite secondaire et une syphilide plantaire tuberculo-ulcéreuse ;
Un quatrième, à la onzième année : une syphilide très superficielle, papulo-croûtelleuse du cuir chevelu, des syphilides érosives de la langue, et une gomme ulcérée de la jambe;
Un cinquième, à la douzième année : une syphilide plantaire très superficielle, à peine papulo-érythémateuse, et, d’autre part, trois gros accidents tertiaires, à savoir : exostose radiale; — syphilides tuberculo-crustacées des régions métatarsiennes; — et syphilides gommeuses ulcérées du prépuce;
Sur un sixième, contraste plus étrange encore : syphilide palmaire superficielle, érythémato-squamelleuse, en coïncidence avec une syphilis cérébrale, cela à la quatorzième année de l’infection.
Enfin, j’ai vu cinq fois s’ajouter à la symptomatologie de tabes bien confirmés, de la douzième année à la dix-neuvième année de l’infection, des manifestations de modalité absolument secondaire, telles que: syphilide palmaire superficielle;
— syphilide plantaire de même type ; — syphilides linguales;
— glossites dépapillantes.
Voilà pour la contemporanéité. Venons à V inversion. Ici encore les cas abondent. Exemples :
Une de mes clientes a présenté une syphilide dépapillante de la langue un an après avoir été affectée d’une gomme typique du voile palatin ;
Une autre, à la septième année de sa maladie, fut affectée de sept gommes ; — puis, deux ans plus tard, présenta une éruption papuleuse discrète, absolument secondaire d’aspect;
Sur un troisième malade j’ai observé ceci : syphilide tuberculeuse et gomme de la verge à la septième année de l’infection ; — puis, l’année suivante, syphilide dépapillante de la langue et syphilide papulo-squameuse des bourses;
ANOMALIES d’ÉVOLUTION DANS LA MARCHE.
Sur un quatrième : exostose (sixième année), puis syphilide linguale dépapillante (septième année);
Sur un cinquième : glossite dépapillante (dixième année), après gomme à la sixième année;
Sur un sixième : syphilide plantaire superficielle, trois ans après une poussée consistant en syphilide tuberculeuse, gomme et exostose ;
Sur une dizaine de malades : syphilide palmaire ou plantaire après divers accidents tertiaires (syphilides tuberculeuses, gommes, périostoses, exostoses, hémiplégie, etc.);
Pour un nombre supérieur encore : sypbilides linguales de modalité secondaire à la suite d’accidents diversde tertiarisme.
Et ainsi de suite.
En sorte que de telles syphilis semblent passer du stade tertiaire au stade secondaire, revenir sur leurs pas, remonter à leur source. On aurait presque le droit de les qualifier du nom de syphilides rétrogrades. Je me souviens qu’un de nos confrères, affecté pour son compte d’un cas de cet ordre, médisait un jour: « Alors, cher maître, voici ma syphilis qui se met à rajeunir. — Tout au moins elle en a l’air, lui répondis-je. »
On va me dire : u Mais alors tout est donc changé? La syphilis n’est-elle donc plus ce que Ricord la décrivait, comme un type de maladie coordonnée, disciplinée, méthodique, presque rigoureusement similaire d’un sujet h un autre? N est-elle plus soumise à ces règles d’évolution auxquelles ou appliquait meme le nom de lois (IV.^ Bref, une révolution s est-elle donc faite dans son empire?» — N’en crovez rien. La vérité est ceci, qu’à côté de ces grandes lois, de ces lois quasi générales qui n’ont pas bougé, qui sont restées et resteront immuables, parce qu’elles avaient été trop bien étudiées pour être sujettes à révision, il est aussi des ano/nalies, des exceptions qu une étude plus approfondie du sujet a rendues plus nombreuses et plus importantes qu’on ne les supposait autrefois. Or, la science actuelle doit en tenir compte, et ce sont elles précisément qui se trouvent en cause pour l’instant. Ce sont elles que nous étudions à présent et dont la plus essentielle me reste à signaler.
(i) Y. mes Leçons cliniques sur la syphilis étudiée plus parliculièrement chez la femme., 1881 ; — et mon Traité de la syphilis, t. 1.
iU
CONTAGIONS SYPHILITIQUES DÉRIVANT
J’en ai fini, messieurs, avec l’exposé et l’énumération que j’avais à vous faire. Vous venez de voir que, sur la plupart des systèmes organiques, la syphilis peut se traduire à son étape tertiaire par des manifestations de modalité toute secondaire.
Reste maintenant à tirer de là les déductions, les conclusions les enseignements que comporte un fait de cette importance.
D’abord, qiipl intérêt se rattache à ce fait?
Cet intérêt, il est considérable, énorme. Car il n’est autre que ceci : contagiosité syphilitique débordant sur l’étape tertiaire, s’y étalant, s’y prorogeant.
Nécessairement la syphilis secondaire tardive a pour corollaire, pour conséquence, la contagion syphilitique tardive, j’entends s’exerçant à échéance anormalament distante du début morbide. Cela va de soi. Et, en effet, la contagiosité 'paraît bien être fonction de la lésion^ indépendaninient de T échéance chronologique de cette lésion. C’est ce qu’ont déjà dit plusieurs observateurs, notamment le P' Tarnowsky et son élève Tchistiakoff : «... Les accidents secondaires sont contagieux, quelle que soit la date de leur apparition sur la scène de la syphilis. » Pourquoi une plaque muqueuse, que tout le monde considère à bon droit comme contagieuse à la première, à la seconde ou à la troisième année de la maladie, ne serait-elle pas contagieuse à la quatrième, à la cinquième, à la huitième, à la dixième, si elle peut' faire invasion à ces divers termes en tant que plaque muqueuse ? Lamentable conclusion, certes, en ce qui concerne le pronostic social de la maladie ; mais conclusion inéluctable, semble-t-il, de parles règles de la logique.
Or, en est-il ainsi? Car, en clinique, il n’est rien à accepter
DURÉE DE LA CONTAGIOSITÉ SYPIIILiri QUE.
que d’après les re'sultats de l’observalion. Eli bien! mallieureusement, très malheureusement, oui, il en est ainsi ; c’està-dire que les accidents secondaires qui apparaissent tardivement, en pleine période tertiaire, conservent, à cette échéance anormale, la contagiosité qui leur est inhérente à une époque jeune de la maladie. De cela, il me reste à établir la démonstration, et ce sera chose facile.
Opinions en cours sur la durée de la contagiosité
syphilitique.
Mais, au préalable, deux mots sur l’état actuel des esprits relativement au sujet dont nous allons parler.
L’opinion publique est-elle faite sur la durée de la contagiosité syphilitique par accidents secondaires? Nullement, puis-je affirmer, pour l’avoir consultée en la personne de nombre de mes confrères. Vaguement elle se contente de généralités, en admettant que cette durée doit avoir pour égale la durée meme de ces accidents, et elle s’en tient là.
Au surplus, comment serait-elle fixée sur ce point spécial plus que ne le sont les spécialistes? En 1896, au Congrès de Londres, quatre de nos éminents collègues, chargés de rapports sur la question de « la durée de la période contagieuse dans la syphilis », n’ont pu se mettre d’accord à ce sujet, voire ont produit les opinions les plus diverses. Ainsi :
M. le P'’ Lassar (de Berlin) eut la courageuse franchise de déclarer la question encore insoluble et de terminer son rapport par ce mot significatif ; « hjnoramus ».
M. le Campana (d’Italie) ne fournit pas de plus vives lumières en produisant un argument histologique d’après lequel « la durée de la contagiosité syphilitique serait en relation avec celle de l’irritation vasculaire inflammatoire ». Pour lui, les manifestations papuleuses exsudatives seraient très certainement contagieuses, en sécrétant des produits inoculables, et il ne serait pas impossible, pour une raison de même ordre, que les lésions gommeuses le fussent également dans les tout premiers temps de leur formation.
Deux autres rapporteurs, il est vrai, firent des déclarations plus explicites. D’abord, mon très honoré et cher collègue, le D*" J. Hutchinson, après avoir insisté sur les difficultés, les obscurités du sujet et les nombreuses causes d’erreur qui en sont inséparables, aboutit à dire comme conclusion : «... que la contagiosité de la syphilis semble être restreinte au stade secondaire,, et que ce stade secondaire qui prend fin, pour la majorité des cas, entre six et neuf mois ne saurait que, par exceptions des plus rares, se prolonger davantage, sans excéder comme terme extrême la durée de deux ans... ». — « Si un homme, ajoute-t-il comme commentaire, communique la syphilis à sa femme ou à sa descendance, c’est qu’ assurément il a eu la syphilis dans les deux années qui précèdent (1). Je ne prétends pas cependant nier la possibilité d’exceptions à cette règle... Quanta la contagiosité indéfinie de la syphilis et
(1) Les textes doivent être cités :
«... Its période of contagiousness appears to be restricted to the secondary stage, and that stage, whilst it ends in the majority wilhin six or nine months, bas, at the longest, or at any rate with the very rarest exceptions, a durationnot exceediny fwo years. If a man communicates syphilis to bis wife or offspring, it niay be assumed that he has had the disease withing two years... I must beg to be understood that I by no means deny the possibility of exceptions. » [Third internat. Congress of dermatology, Londres, 1898.)
De même, dix ans auparavant, un auteur américain, Otis, professeur de vénéréologie au Collège de médecine et de chirurgie de New-York, écrivait ceci : « Pour ma part, je n’ai jamais vu de lésions indubitablement secondaires au delà de la deuxième année de l’infection... J’ai bien observé des syphilides papuleuses deux ou trois ans après le chancre, mais j’ai toujours considéré ces manifestations comme une conséquence des lésions subies par les canaux lymphatiques au cours delà période active de la maladie... J’ai vu fréquemment aussi des lésions de la langue (taches perlées, érosions, ulcérations, fissures, etc.) de la deuxième à la douzième année; mais ce ne sont là que des séquelles de plaques muqueuses, et de tels accidents, même dans les contacts les plus intimes, n’ont jamais transmis la syphilis. Je n’hésite donc pas à conclure que ces séquelles de syphilis, survenant trois ans, au plus, au delà de l’infection, ne contiennent pas le germe contagieux de la maladie et sont incapables de communiquer la syphilis. i> (On the limitation of the contagions stage of syphilis, Journ. of cutan. and venereal diseases, 1886.)
L’opinion du P' Otis a été vivement combattue à la Société médicale de New- York. On lui a objecté qu’il était encore impossible de préciser la durée de la transmissibilité syphilitique, et que, si en général la faculté de transmission contagieuse ou héréditaire cessait au bout de trois ou quatre années, il était d’autres cas, parfaitement authentiques, démontrant qu’ajorès cinq ou six ans, ou même plus longtemps encoi'e, la contagion directe ou la transmission héréditaire peuvent se produire.
Pour le D’’ Taylor « la clef de cette question serait dans le traitement ». Dans 99 cas pour 100, une syphilis prise de bonne heure et traitée énergiquement perdrait toute puissance contagieuse au bout de deux ans ou deux ans et demi. — Il n’en ajoute pas moins « qu’une syphilide papuleuse peut malgré tout se développer à la cinquième ou la sixième année et que des lésions tertiaires précoces peuvent être contagieuses. Mais ce seraient là des cas exceptionnels. » (Février 1887.)