I. — Authenticité de cet ordre de contagions
Tout d’abord, que la contagion puisse s’exercer à terme tardif (quatrième, sixième, dixième année, comme exemples) par le fait de lésions n’ayant rien de tertiaire, c’est là un premier point qui n’est plus discutable, qui n’est même plus discuté aujourd’hui. Il a été constaté par nombre d’observateurs ; il est attesté par des faits authentiques, tels que les trois suivants que je produirai comme spécimens.
Un jeune homme contracte la syphilis et s’en traite assez bien. Mais, incorrigible fumeur, il en conserve une prédisposition à ce qu’il appelle des « éc haulfements de la bouche ». Néanmoins il se marie dans la quatrième année de sa maladie. Je le vois seulement après son mariage, justement effrayé qu’il est par de nouvelles « poussées vers la bouche », poussées consistant en ceci : érosions sur les bords de la langue, petites, minimes même quelquefois, et plaques dépapillantes sur le plateau dorsal de l’organe. Ces poussées vont se répétant et se rapprochant de plus en plus, parce qu’en dépit de tous mes avertissements le malade continue à fumer. Je l’adjure decesser de fumer, en lui prédisant qu’un jour ou l’autre il contaminera sa jeune femme, forcément, nécessairement, et cela d’autant qu’il l’embrasse fréquemment sur la bouche ». Dix-huit mois cependant se passent sans que ma prophétie s’accomplisse. Puis, un jour il arrive chez moi, désolé, m’amenant sa femme sur laquelle je constate un chancre induré de la lèvre inférieure. — La syphilis du mari, à cette époque, datait exactement de six ans et quatre mois.
Second cas, emprunté à M. le D’’ Barthélemy :
CONTAGIONS SYPHILITIQUES TARDIVES
M. X... contracte la syphilis en juin 1884. Il s’en traite méthodiquement les trois premières années. Néanmoins il reste sujet à de légères manifestations fréquemment récidivantes. Après un nouveau traitement, il se marie en juillet 1891. — Or, quatre mois ne s’écoulent pas sans que la jeune femme soit contagionnée. Dès novembre, en etîet, M. Barthélemy la trouve affectée d’un chancre vulvaire typique avec adénopathie inguinale, chancre qui fut bientôt suivi de manifestations constitutionnelles. — Or, à l’époque même où éclata la syphilis surcette dame, M. le D’’ Barthélemy constatait derechef sur le mari de nouveaux accidents, à savoir : fissures linguales « indubitablement spécifiques », et syphilides scrotales. — L’infection du mari datait, à cette époque, de sept ans.
Troisième cas dont je vous ai déjà entretenus incidemment (1) : Un jeune homme vient me consulter pour une syphilis naissante, à savoir: chancre érosif du gland, bien sûrement syphilitique, datant de deux mois environ ; double adénopathie inguinale; et roséole. Il affirme énergiquement n’avoir eu rapport depuis plus de cinq mois qu’avec une seule femme.
Le lendemain, cette femme m’est amenée, et je la trouve en pleine évolution de syphilis à modalité secondaire. Elle me raconte, sans se faire prier, qu’elle est syphilitique depuis neuf ans, qu’elle a été traitée pendant deux ans parM. Bicord, dont elle me montre plusieurs ordonnances. De plus, il y a quinze mois, elle est accouchée d’un enfant qui est mort à six semaines en plein état de syphilis. Enfin, elle est sous le coup, depuis quelques mois, d’une poussée syphilitique nouvelle.
Une remarque d’ordre général et une statistique serviront encore de confirmation aux faits qui précèdent.
Tout naturellement, les observations du genre de celles qui nous intéressent pour l’instant ont été cherchées — et trouvées quelquefois, — dans les milieux et dans les conditions sociales où elles présentent le plus de garanties, à savoir dans les ménages et surtout les ménages réguliers. Or, on a remarqué de vieille date que, dans le mariage, si les contagions dérivant de syphilis tardives se rencontrent le plus souvent au cours des premiers mois qui suivent les noces, il n’est pas très rare cependant d’en constater à beaucoup plus longs termes, à
(l)Voy. page 120.
échéances beaucoup plus tardives, par exemple deux, trois, quatre, cinq, six, sept ans plus tard.
La statistique s’est même prononcée sur ce point. Prenons les chiffres cités par le D" Tarassévitch dans son intéressante thèse sur la contagiosité syphilitique tardive (1). « Le temps, dit-il, qui s’écoule entre le mariage (ou l’union illégitime qui tient lieu de mariage) et la contamination de l’épouse ne dépasse pas, en général, quelques mois... Toutefois, dans 9 des observations que j’ai relatées, la femme a été contagionnée après un temps beaucoup plus long, à savoir: après plusieurs années^ quelquefois meme après la naissance d’un ou de plusieurs enfants bien portants ; ce qui s’explique presque toujours par une réapparition de la syphilis chez le mari, réapparition survenant après une trêve plus ou moins longue. » Voici, au reste, les chiffres produits dans son travail :
Échéances de la contamination de la femme après le mariage :
Après quelques mois 23 cas.
A 8 mois 1 --
Au cours de la l’’® année 2 —
Après plusieurs années 1 —
Au cours de la 7® année 1 —
C’est-à-dire :
Sur 32 cas, 26 au cours de la première année, contre six échelonnés de la seconde à la septième.
IL — De quelles lésions procèdent ces contagions
tardives ?
Une fois constatée la possibilité de ces contagions tardives, on a voulu naturellement aller plus loin, et l’on s’est dit tour à tour : « Gomment se font ces contagions? — De quoi dérivent-elles? — Quelle est la lésion qui leur sert d’intermédiaire, — c’est-à-dire quel est le symptôme transmetteur qui
(1) Thèse de Paris, 1897.
CONTAGlOiSS TARDIVES ISSUES DE LÉSIONS SECONDAIRES. 145
constitue le substratum du contage entre sujet contaminant et sujet contaminé? » On a donc institué des recherches en ce sens, et cela d’après la méthode féconde dea confrontations^ méthode qui autrefois permit à Bassereau de démontrer le dualisme chancreux, et que, par un juste hommage à ce savant, il serait bien légitime d’appeler méthode de Bassereau.
Or, alors qu’en l’espèce on a mis en œuvre ce procédé d’analyse, à quoi a-t-on abouti en fin de cause ? Voila qui mérite toute votre attention, messieurs.
Sachez bien d’abord ceci, qu’il vous sera utile de savoir (car, sans doute à votre tour vous pratiquerez des recherches de ce genre, et il faudra ne pas vous laisser décourager par les mécomptes possibles de la méthode) : Pour un certain nombre des cas en question la confrontation reste muette, c’est-à-dire n apprend rien, c’est-à-dire ne révèle aucun accident sur le sujet qui a transmis la contagion, aucun accident actuel, aucun accident passé, pas même le souvenir de quoi que ce soit de morbide. J’ai observé, pour ma part, plusieurs cas de ce genre que je pourrais vous citer ; mais je préfère laisser ici la parole à l’un de mes collègues.
« J’ai vu, raconte M. Mauriac, un cas dans lequel une syphilis peu grave et soumise pendant longtemps à une médication hydrargyrique et iodurée conserva ses propriétés contagieuses jusqu’à la fin de la cinquième année, car le malade s’étant marié à cette époque communiqua, trois mois plus tard, à sa femme une syphilis des plus graves. Et cependant il se croyait exempt de toute manifestation depuis deux ans, et il ne sut jamais, malgré le soin avec lecjuel il s’étudiait, à quelle lésion imperceptible attribuer un malheur dont il assumait avec raison toute la responsabilité. J’ai été témoin de ce fait, et, après l’avoir examiné sous toutes ses faces et soumis à la critique la plus sévère, je crois pouvoir en garantir l’authenticité. » — Le meme observateur relate encore un autre fait semblable, dans lequel un mari syphilitique depuis quatre ans et demi transmit la syphilis à sa femme sans avoir présenté ou cru présenter aucune lésion ni à la verge, ni à la bouche, ni ailleurs (1).
Parfois de tels faits sont explicables, vous le savez, par une
(1) Syphilis tertiaire, 1890, p. 14.
syphilis conceptionnelie ; mais, quand la femme n’a pas été enceinte, ils restent, — au moins quanta présent et dans l’état actuel de nos connaissances, — sans interprétation plausible.
- Seconde alternative, constituant au contraire le cas usuel : La confrontation réussit et révèle une lésion sur le sujet contaminant ou soupçonné tel. Alors, quelle est cette lésion ? Voilà ce qui nous intéresse, nous voilà en plein cœur de la question.
Sans parler des cas, d’ailleurs exceptionnels, où, pour des raisons diverses, cette lésion est restée indéterminable comnuî nature, bien plus souvent on a été dûment autorisé de par ses caractères et sa modalité objective à la considérer comme syphilitique. Alors, finalement, à quel ordre d’accidents syphilitiques a-t-on cru pouvoir la rapporter ? Comment, en tant que lésion syphilitique, a-t-on cru devoir la qualifier?
Eh bien, pour un tout petit nombre de cas, pour quelques unités, il a semblé à divers observateurs que la lésion en question était bel et bien un accident tertiaire, une manifestation de syphilis tertiaire, telle quesypbilide gommeuse, tubercule gommeux, ulcération gommeuse, ecthyma,etc. ».
Et, tout au contraire, pour la grande, la très grande majorité des cas, on a conclu à la qualité nettement secondaire, incontestablement secondaire^ de la lésion.
Naturellement, alors, dans la première de ces alternatives, on a dit : « Contagion dérivant d’une lésion tertiaire » ; — tout comme, dans la seconde : « Contagion dérivant, au cours de Tétape tertiaire, d’une lésion secondaire, lésion secondaire attardée dans un stade morbide qui n’est plus le sien. »
La contagion de provenance tertiaire n’a rien à voir avec notre sujet ; je n’en parlerai donc pas, quel que soit l’intérêt qui s’y rattache. Celle de provenance secondaire doit seule nous occuper pour Linstant.
Eh bien, pour cette dernière, de quels accidents l’a-t-on vue dériver ?
Réponse :
De toutes lésions humides, suppuratives, de modalité secondaire, essentiellement secondaire à tous égards, de par la superficialité desdites lésions, de par leur caractère résolutif et intégralement résolutif, de par leur bénignité, de par leur