GÉNÉRALITÉS
La syphilis tertiaire de la rate ne semble pas avoir jusqu’à présent donné lieu à une étude clinique d'ensemble. Bien des auteurs cependant ont signalé et depuis longtemps, l’atteinte de la rate par le spirochète : les travaux relatifs à la
syphilis héréditaire sont les premiers en date [Gubler (1852),
Boœrensprüng (1864), Wirchow, Fournier, Rendu (1870), Parrot (1872)... et plus près de nous, Marfan, Darier et Feulard (1891), Labbé et A. Delille, Lenoble...]. Lancereaux (1864)
et Fournier signalèrent les premiers l’hypertrophie de la
rate dans la syphilis acquise, qu'après eux ont étudiée Weil (1874), Wewer (1877), Cornil (1879), Schuchter (1886),
Bianchi (1888), Quinquaud et Nicolle (1892), Soukernik
(1895), de Beurmann et Delherm (Congrès de’ Dermatologie 1900), Dentillac (1901) et enfin tout récemment R. de Gennes (Th. Paris 1921).
Mais ces différents auteurs ont eu en vue surtout l'étude de la rate en tant qu’organe lymphoïde réagissant à l’action du tréponème, comme elle réagit à tout agent infectieux. Ils ont noté l’hypertrophie de la période primo-secondaire, contemporaine du chancre ou de peu postérieure à lui, atteignant son acmé à l’éclosion des accidents secondaires, et diminuant ensuite progressivement pour disparaître entièrement vers le 9e ou 10e mois. Et il ne semble pas qu'aucun d'eux ait étudié cliniquement la splénite syphilitique tardive, non plus évoluant comme témoin d'infection, mais en tant que localisation particulière du processus tertiaire. C’est que, en somme,
les cas paraissent en être. relativement rares, ef, de plus, il est parfois difficile en présence d’une rate hypertrophiée, de dire si elle l’est par réaction sanguine ou hépatique, ou s’il s’agit d’une atteinte primitive de l'organe. Jullien (1) écrivait en 1886 : « C’est chose bien exceptionnelle que de reconnaître cliniquement une altération spécifique de la rate ». D'autre part, Fournier, relatant au Congrès de Dermatologie de 1889, 2600 cas d’accidents syphilitiques tertiaires, observés dans sa clientèle de ville, ne fait aucune mention de lésions spléniques.
On savait seulement, depuis Wirchow, Lancereaux, Gerhardt.…., par les résultats d’autopsie de nombreux sujets, qu’il existait le plus souvent, au cours des accidents tertiaires, une tuméfaction de la rate, ordinairement légère, exceptionnellement considérable, avec ou sans lésions scléro-gommeuses. Et Mauriac (2) résumait ainsi les opinions de son époque
(1890) : « Sans doute la rate est attaquée dans un assez grand nombre de cas, en particulier dans ceux où le foie et le rein
sont syphilosés, mais elle ne paraît l’être que rarement d’emblée, on ne connaît guère sa syphilose que par les lésions spécifiques que l’autopsie fait découvrir ».
Ce n’est qu’en 1900 que Guérin (de Bordeaux) publia dans
les Archives provinciales de Médecine, le premier cas typique
connu de syphilis tertiaire, et absolument isolée, de la rate. Et, à ce propos, il mentionnait quatre observations déjà publiées de splénomégalie syphilitique, mais avec lésions conco-
. mitantes cutanées ou hépatiques.
Ces cas durent passer à peu près inaperçus : Quénu et. Duval dans un article (Revue de chirurgie, 1903) sur les indications de la splénectomie dans le traitement des splénomégalies dites primitives, ne comprennent parmi celles-ci que la tuberculose primitive, l’épithélioma de Gaucher et la maladie de Banti. Et, dans sa thèse (Montpellier 1904-05), Moreau,
- (1). JULLIEN — Traité des.maladies.vénériennes. .. (2) Ch. MAURIAC — Syphilis tertiaire et Syphilis héréditaire.
étudiant. les splénomégalies primitives, idiopathiques, men-
tionne la splénomégalie de la syphilis héréditaire et de la période secondaire de la syphilis acquise, mais ne dit mot
de la syphilis tertiaire, si ce n’est pour la ranger au nombre
des causes diverses qui peuvent provoquer la dégénérescence amyloïde de la rate. Il classe la splénomégalie primitive de Debove-Brühl et la maladie de Banti, sous l'étiquette « tuber- …
culoses probables » à côté de la turberculose primitive de la rate. :
* Cependant, depuis 1900, les observations de splénite tertiaire se sont multipliées et la plus récente est celle que notre Maître, Monsieur le Docteur Grenet, a présentée, le 14 Décembre 1923, à la Société médicale des Hôpitaux de Paris.
Nous aurons en vue, dans ce travail, exclusivement la syphilis tertiaire de la Rate. |
Après avoir brièvement exposé quelques notions de Physio-Pathologie et étudié sommairement l'allure générale de la réaction de la rate à l'infection syphilitique, nous passerons en revue les diverses modalités de la syphilis tertiaire, soit strictement limitée à la rate, soit viscérale à prédominance splénique nette, telles qu’elles ressortent des observations publiées. Nous essayerons, à ce propos, de montrer le rôle si important que joue la syphilis dans l’étiologie des différents
syndromes spléno-hépatiques, de ces « hépatites d’origine
splénique » en particulier, sur lesquelles Chauffard a tant insisté.
Cette notion nous paraît êtré à l'heure actuelle, de celles qui dominent la pathologie hépato-splénique ; vu l’extrême variété des manifestations cliniques de la syphilis, il importe de toujours y penser ; le traitement pourra produire de très beaux résultats, et pour tout dire, le médecin comme le malade n'auront, en général, rien à y perdre.