‹ Syrie ancienne et moderneChapitre 10 sur 63 · CHAPITRE VUL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VUL

LÀ SYAIS DEPUIS LA HOBT DE JULIEN JUSQU'A L'lNVi.SlOK DES ABABES.

SÉJOUR DBS BMPEBEUBS JOYIEIT ET VALENS EN SYBIE. — LcS Antio-

chiens trouvaient toujours des occasions de jeux et de fêtes. La population chrétienne fît éclater des transports de joie à la nouvelle de la mort de Tempereur. Un seul homme peut-être, Libanius, pleura sincèrement la fln malheureuse de Julien. Le sophiste perdait un ami plutôt qu'un protecteur. Lorsque Li- Danius avait à prononcer un discours eu public, l'empereur passait des nuits entières dans l'insomnie, tant il s'intéressait aux sucrés de l'orateur à qui' parfois il donnait le nom de frère. Libanius n'oublia pas, après sa mort, celui qui, durant sa vie, lui avait donné tant de preuves d*affection; il honora toujours courageusement, au temps même des réactions , la mémoire de l'empereur. Le peuple d'Antioche , qui avait prodigué la raillerie contre Julien, n'épargna pas davantage son successeur. Jovien fit son entrée dans la

capitale de la Syrie, à la fia de sap<> tembre ou au> commencement d'bctobre (368). La populace turbulente l'eût ao* cuMlli par une révolte, si le préfets Solluste n'avait employé toute seo aufeovité pour maintenir Tordre dans la ville.

« Les affaires publiques de l'empire, dit Gibbon, se trouvèaent, à la mort de Julien , dans une situation précaire et dangereuse. Jovien sauva l'armée ro« maiue au moyen d'un traité honteux , mais peut-être nécessaire, et il consa'* cra les premiers instants de la paix à rendre la tranquillité à l'État et a TÉ^

{(lise. La conduite de son prédécesseur, oin d'adoucir l'animosité des factions, avait enflammé la violence des querelles religieuses par des alternatives de crainte et d'espoir. L'une se fondait sur une longue possession , et l'autre sur la fa« veur du souverain. Les chrétiens oubliaient tout à fait le véritable esprit de PÉvangile, et l'esprit de l'Église était passé chez les païens. La ftireur aveugle du zèle et de la vei^neance avait anéanti chez les particuliers tons lee sentiments de la nature. On corrompait, on violait les lois; le sang eonlait dans les provinces d'Orient, et l'empire nV vait pas de plus redoutables ennemis que ses propres citoyen». Jovien , élevé dans les pnncipes et dans Texercice de la foi chrétienne, fit d^oyer l'étendard de la croix, à la tête oes légions, dans sa marche de Nistbe à Antîoche; et le labarum ât Constantin annonça aui peuples les sentiments religieux du mmvel empereur. Dès qu*il eut pris pos* session du trône , Jovien fit passer aux gouverneurs de toutes tes provincee une lettre circulaire, dans laquelle il confessait le» vérités de l'Évangile , etqui assurait l'établissement légal de la' religion chrétienne. Les édits insidieux de Julien furent abolis; les immunités ecclésiastiques furent rétablies et éten* dues , et Jovien déflora le malheur des circonstances, qui obligeaient à retrancher une partie des aumônes publiques.

Les chrétiens chantaient unanimement les louanges du pieux suecesseur de Julien; mais ils ignofâienV encore quel* symbole ou quel concile le souverain' choisirait pour règle fondamentale de la foi orthodoxe; et les querelles religieuses, suspendues par la persécu'i

L'UNIVERS

tion., se rallumèrent avec une nouvelle fureur. Les évéques des partis opposés se bâtèrent d'arriver à la cour d'Édesse ou d'Antioche , convaincus par Texpérîence qu'un soldat ignorant se déterminait par les premières impressions , et que leur sort dépendait de leur activité. Les chemins des provinces orientales étaient couvertsde prélats homoousiens, ariens, semi-ariens et eunomiens, qui tâchaient réciproquement de se devancer. Ils remplissaient les appartements du palais de leurs clameurs , et fatiguaient l'empereur étonné d'un mélange d'arguments métaphysiqueset d'invectives personnelles. Jovien leur recommandait l'union et la charité. Sa modération passait chez les fougueux prélats pour une preuve de son indifférence; mais ils découvrirent bientôt son attachement à la foi de Nicée, par le ^ profond respect qu'il montra pour les ver tus du grand Athanase , âgé de soixante-dix ans. Cet intrépide oefenseur de la foi était sorti de sa retraite dès qu'il avait appris la mort de son persécuteur. Il était remonté sur son siège archiépiscopal aux acclamations du [)eu()le, et avait accepté ou prévenu l'invitation de Jovien. I^a figure vénérable d' Athanase, son courage tranquille et son éloquence persuasive , soutinrent la réputation qu'il avait successivement acquise à la cour de quatre souverains. Après s'être assuré de la confiance et de la foi de l'empereur chrétien , il retourna glorieusement dans son diocèse d'Alexandrie, qu'il gouverna, pendant dix ans, avec sa sagesse et sa fermeté ordinaires. Avant d^ quitter Antioche , il assura Jovien ^u'un règne long et tranquille serait la recompense de son orthodoxie. Le prélat était persuadé, sans doute , que, dans le cas où des événements contraires lui ôteraient le mérite de la prédiction , il lui resterait toujours celui d'un vœu dicté par la reconnaissance. Jovien eut le bonheur ou la prudence d'embrasser les opinions religieuses le plus accréditées par le nombre et le zèle d'une faction puissante. Le christianisme obtint, sous son règne, une victoire longue et durable, et le paganisme disparut, dès qu'il ne fut plus encouragé par la faveur de Julien. On ferma ou on déserta les temples de la plupart des villes; et les phi-

losophes, qui avaient abusé d'une £a veur passagère , crurent au'il était prudent de raser leur longue narbe et de déguiser leur profession. Les chrétiens se mirent à même de pardonner ou de venger les insultes qu'ils avaient souffertes sous le règne précédent. Mais Jovien dissipa les terreurs des païens par un édit sage, qui^ en proscrivant l'art sacrilège de la magie, accorda à tous ses sujets l'exercice libre du culte et des cérémonies de l'ancienne religion. L'orateur, envoyé par le sénat de Rome pour rendre hommage au nouvel empereur, a conservé le souvenir de cette loi de tolérance. Il représente la clémence comme un des plus beaux attributs de la nature divine , et l'erreur comme inséparable de l'humanité. Il réclame l'indépendance des sentiments , la liberté de la conscience, et plaide éloquemment en faveur d'une tolérance philosophicjue, dont la superstition elle-même ne dédaigne point d'invoquer le secours dans des moments d'impuissance. Il observe, avec raison, que, dans leur changement de fortune , les deux religions ont été également déshonorées par d'indignes prosélytes, par de vils adulateurs du souverain qui passaient avec indifférence et sans rougir du temple de Jupiter à la communion des chrétiens. Dans le cours de sept mois, les troupes romaines qui arrivaient à Antioche avaient éprouvé, durant une route de quinze cents milles, toutes les infortunes de la guerre , toutes les rigueurs de la famine et d'un climat brûlant. Malgré leurs services , leurs fatigues, et l'approche de l'hiver, l'impatient Jovien n'accorda aux hommes et aux chevaux que six semaines pour se reposer. L'empereur soufFrait avec peine les railleries mordantes et indiscrètes des habitants d'Antioche. Il était très-pressé d'arriver à Gonstantinople, de prendre possession du-palais, et d'éviter que ^uel(]ue compétiteur ne s'emparât du trône impérial. »

D'ailleurs les affaires générales de l'empire réclamaient sa présence en Occident; il partit au mgis de décembre; mais il n^arriva pas au terme de son voyage. Il mourut en Galatie , le 14 février 364.

Valentinieu, successeur de Jovien, chercha à soulager les provinces. Les

eampagnes se changeaient en déserta; des pa3rs fertiles eessatent de produire faute de bras pour les cultiver. Les présidents des provinces , loin de prévenir ces malheurs, les aggravaient en faisant peser sur les rares habitants des campagnes ]e poids des travaux publies ou particuliers, confiés autrefois aux années (S68). Yalentinien porta une loi contre ce genre d'exactions. Il fut défendu, sous les ^ines les plus fortes, aux officiers impériaux de prendre la journée du laboureur; ces mêmes peines furent étendues aux travailleurs <]ui offriraient leurs bras {*). De pareils règlements ne.pouvâient rétablir Tabondance. La Syrie offrit. Tannée suivante, un triste exemple de désolation C*) (369). Les habitants de Maratocupros, bourg voisin d'Apamée (Maratocvprent], cnercbèrent , dans un audacieux brigandage , des moyens de subsister. Leur nombre, chaque jour croissant, et les ruses qu'ils employaient, les rendirent bientôt formidables. Déguisés en marchands, en officiers d'un rang élevé, ils pillaient les maisons écartée , pénétraient dans les maisons de campagne et dans les cités. Ils marchaient séparément au but de leurs entreprises, et se trouvaient réunis au moment et au lieu indiqués. Une bande de ces brigands entre un soir ^ans Apamée ; elle était précédée d'un héraut; à la tête de la trou|)e marchaient deux hommes ; l'un portait le costume d'officier impérial , l'autre jouait - le rôle de receveur du trésor. Ils vont droit à ha maison d'un riche habitant de la ville. Ils présentent un ordre de l'empereur qui condamne à mort ce citoyen, et l'exéeutent aussitôt. Plusieurs de ses serviteurs, slaeés d'effroi, sont percés de coups d'épée auprès du cadavre de leur maître. Après avoir pillé la maison, la bande se retire, au point du jour, emportant avec elle son butin. Les habitants de Maratocupros renouvelaient sans cesse leurs attaques sur les différents points de la Syrie. L'autorité songea enfin à détruire ces malfaiteurs. Cernés de toutes parts, ils périrent tous sans exception, avee leurs enfants en bas âge, sous les ruines de leurs maisons, i Depuis longtemps Antioche n'avait

n Cod. Tkéod,, L H , t. 10 , et t. 1 1. rt Amm. Marc, XXVIll, 2.

pas vu Fempereur dans ses murs, lorsque Valens, frère de Valentinien, et associé au souverain pouvoir, passa, en 371, dans la capitale de la Syrie poujr aller combattre les Perses. Le vieux Libanius avait préparé un panégyrique; on ne permit pas à cet ancien ami de Julien de le lire jusqu'au bout {*),

Valens passa une partie des hivers suivants à Hiérapolis ; il y fêta , en 373, la dixième année de son règne , et reçut, à cette occasion , les présents des pVovinces. Un complot formé contre sa vie troubla son esprit déjà très-faible : depuis ce moment, l'empereur livra aux bourreaux tous les innocents que poursuivait le zèle inquiet des délateurs {**), Le hasard avaitfaitdécouvrir la conjuration.

Fortunatien, comte du trésor, attaquait en justice Anatolius et Spudasius, tous deux attachés au palais; il les accusait d'avoir détourné des valeurs. Un intrigant, Procope , soutint au prétoire (]ue les deux inculpés cherchaient à éviter l'embarras d'une justification en faisant assassiner leur accusateur; il désignait comme chargés de ce meurtre, un certain Palladiûs et le magicien Héliodore. On appliqua ces deux hommes à la torture. Dans les tourments, Palladiûs s'écria qu'il avait les secrets les plus graves à révéler, et il découvrit aux ju^es les investigations auxquelles trois personnage respectables, le présidial Fidustius, Irénée et Pergamius s'étaient livrés pour connaître le nom du successeur de Valens. Ils s'étaient adjoint Hilaire et Patricius, hommes habiles dans, l'art de la divination, et tous cinq de concert avaient fini par se persuader que le futur empereur, désigne par le Destin , était Théodore, d'une famille ancienne des Gaules, et secrétaire particulier de Valens. Ils firent part de leur découverte à celui qu'elle devait intéresser le plus vivement ; Fidustius chargea un nomme de science et de réputation , qui, peu de temps auparavant , avait , en l'absence du préfet, gouverné l'Asie, Eucœri us, de porter la nouvelle à Théodore. Telles étaient les

(*) Lihanii Fiia. — Themist., Or, 12.

(**) Amm., XXIX, I. — Uban., Or, 28.— Crt^fr Raz., Ep, 137, 138. — ChrysoBt., Ad, vit, Jun, et O.ai., Z contra Anomœos. — Cedr., 1 11, p. 313. — Philost, IX, 16 — Zos., VI, 35. — Soc, IV , IH.

LUCaVERS.

déolaralionsdePaliadius, oonfirméesea-.

eore par les éclaircissements et les nouveaux détailii uue la torture avait arrachés à Fidustkis alors à Autioche. Théodore n'était pas en Syrie ; on alla le chercher à Constantinople, où des affaires particulières Tavaient appelé ; il fut ramené en Syrie. Mais, au lieu de le détenir à Antioene , où ses partisans auraient pu faciliter son évasion, on renferma dans un château voisin de cette ville. Cependant les prisons se remplissaient d'accusés; on y jetait tous ceux qoi possédaient des richesses. Une insatiable avarice excitait Valens et la foule des courtisans qai se trouvaient dans son palais; les biens des condamnés, détournés du trésor public, devenaient le partage des délateurs. On ne se donnait même pas la'peine de prêter des crimes imaginaires à ceux dont la fortune irritait, l'envie. Les malheureux propriétaires appliqués à la question , taisaient eux-mêmes, dans les tourments, des aveux qui légalisaient leurs condamnations. Un des accusés, Palladius, pour échapper aux horreurs du chevalet et de la roue , nomma un grand nombre de complices qui habitaient les provinces de l'empire les plus éloignées de la Syrie. Un autre accusé, Salia, qui avait rempli la charge de comte du trésor en Thrace , fut frappé de mort subite, lorsqu'on le fit sortir de son cachot pour paraître devant les luges; Teffroi des supplices l'avait tue. Nous ne raconterons pas, comme Ta fait Ammien-Marceliin dans un récit emphatique, ce procès monstrueux. Nous nous bornerons à dire que tous les condamnés furent étranglés. Un seul, le philosophe Simonides, dont la fierté avait irrité les juges, fut brûlé vif. Sur le bûcher, comme au prétoire , il montra la même sérénité. Les Antiochiens ne furent pas insensibles à tant d'horreurs; ils s'attendrirent sur le sort des victimes, comme si les malheurs qu'ils pleuraient les avaient atteints eux-mê- . mes (*).

BÉVOLTE D'ANTIOCHE SOUS THÉO- DOSE. — En 382, Philacrius, comte d'Orient, eut recours à a'inexcusables cruautés pour empêcher une révolte.

(*) Foy, Amm. Marc, XXIX, r.

Antioche souffrait «de là fomine; le peuple recardait les iMgiatnits comme responsables de sas maux; des menaces de mort retentissaient déjà contre les sénateurs et contre le «omte d'Orient. Pbilagrius, pour arrêter une sédition dangereuse, résolut de sacrifier quelques imiNTudents. Il fit arrêter tous les boulan- *gers d' Antioche. Ces artisans, eonduits sur une des places de la ville, furent appliqués à la question , en présence du peuple. On leur demanda les noms des magistrats qui s'entendaient pour teoir à un taux élevé le prix du pain. La foute se pressait autour des éf^liafaudf, attentive à saisir toutes les paroles des patients, et prête à massacrer ceux qui essayeraient deliu ravir ses victimes. Un homme cependant, si nous en croyons son propre récit, eut ce courage. Libanios harangua la multitude et s'adressa à la fois à Philagrius et au peuple, dont il sut adoucir la colère. Le comte d'Orient , cfue la peur avait rendu injustement sévère, relâcha les innocents dès que la populâce cessa d'exiger leur supplice. Si une circonstance peut excuser ces concessions de l'autorité aux sanguinaires caprices de la multitude, c'est la prospérité d'Antiocfae, qui était considérable au milieu du dépérissement général. La capitale de la Syrie avait, au temps de Théoaose, une population fixe de deux cent mille âmes. On ne comptait pas, dans ce nombre, les flots perpétuels d'étrangers qui venaient sans cesse apporter une agitation continuelle dans la ville. De ce mélange de nations et d'idées^trangères s'était formée une population indifférente aux grands intérêts, mais irritable, irréfléchie, prête à boulererser l^mpire pour un changement dans les impots.

En 887, Théodose avait dissipédes trésors longuement amassés pour célébrer des fêtes anniversaires en son honneur.

Il résolut de remplir le déficit de lacaissimpériale en augmentant les contribue tions. Antioche connut cette décision de l'em pereii r a van t d'en recevoir la communication officielle (26 février 887). Lorsque les ordres impériaux arrivèrent , une sourde ru meur agitait déjà la ville depuis plusieurs jours. Le comte d'Orient assembla, immédiatement après l'arrivée de l'envoyé de Théodose, les ma^trats

SYRl£ ANCIENNE.

de la aie» ipoor veili«p «ée «OMon à la per* ceplion du nouvel io^dt. Les séaateHre, sous i'influeiioe du méeoDieiitemeol: public,éclatèreiit en murmiures eontre les volontés de rempereur. MaisttteDtdt, étonnés de leur propre audace, inoapaUes d'une résistance raisonnée, ils quittent en désordre le lieu de leur réunion et parcourent ia ville, ameutant la jpopulace par leiu* silence même et par refiroi peint sur leurs visages. Le peuple se divise en troupes menaçantes ; la plus nombreuse se rend à la demeure de l'évéque; elle ne l'y trouve pas ; elle se dirige alors sur la basilique que les sénateurs venaient de quitter; le comte d'Orient n'en était pas encore sorti. Mais les portes de cet édifice résistent au choc des assaillants,

3ui appellent en vain le représentant e l'empereur. Grossie d'un grand nombre d'esclaves et d étrangers, la foule se jette avec rage sur les images de l'empereur. I^ statue équestre de Théodose, celles d'Arcadius et d'Honorius sont renversées et brisées; enfin, les plus sédi* tieux s'attroupent autour de la maison d'un sénateur qui n'avait pas voulu autoriser les désordres par sa présence, et l'enferment dans un vaste mcendie« En vain les citoyens riches et considérés invoquent le secours du préfet; le comte d'Orient reste impassible, et refuse de sortir de la basilique. Enfin , le peuple , effrayé de son audaise, tomba dans l'abattement. Lorsqu'il vit dans la boue les statues de l'empereur, il comprit que la colère du maître offensé serait terrible. Dans son effroi, il était prêt à frapper les continuateurs des désordres, ceux-là même qu'il avait, quelques heures auparavant , soutenus et excités. Grâce à ce ebangement soudain des esprits, le gouverneur d'Antioche traversa tranquillement la ville, suivi du comte d'Orient : il se rendit, avec les soldats, à la maison du sénateur, dont les révoltés ne s'étaient pas encore éloignés. A l'approche des troupes , les plus acharnés prirent la fuite; un graod nombre de œux qui avaient été pris sans résistance, furent jetés dans les prisons. Il était alors midi; la révolte, commencée le matin, paraissait étouffée. Les rues, tout à l'heure pleines de bruit et de tumulte, étaient dewnues silencieuses. Tous regagnaient leurs demeures, et

essayaient en vain do coomprendre les événements de la matinée. Oa «vait besoin de troivpsr un ooupable, un instigateur; quelques personnes, rusées ou crédules, inventèrent un fantôme imaginaire qu'elles rendirent responsable de l'égarement public. Les paîais avaient vu l'antique Némésis planer sur Antioche la nuit qui précéda la révolte ^ et agiter sur la ville son fouet menaçant. Les chrétiens avaient reconua Satan lui-même, qui, sous la forme d'un vieillard, s'était jeté sur la place publique pour ameuter les citoyens. Le démon avait ensuite emprunté les traits d'un jeune homme; enfin la sédition s'était calmée, lorsqu'il s'était évanoui sois la forme d'un enfant. Pendant que ces pensées occupaient les habitants, retirés au fond de leurs demeures, on faisait de continuelles arrestations. Le soir vint, avant que tous ceux qui étaient soupçonnés ou compromis fussent tombés entre les mains du magistrat impérial. La nuit se passa dans le trouble, et les riches se hâtèrent d'enfouir leur or et leur argent. Les habitants considérables se préparaient à quitter la ville au point du jour. Des familles entières remplis* saient les rues le lendemain matin. Il dépendait du comte d'Orient d'empédier leur départ. Il n'osa arrêter que les membres du sénat; les portes de la ville furent ouvertes aux autres fugitifs. Mais les troupes de brigands qui infestaient le voisinage d'Antioche, se chargèrent de venger la majesté impériale outrai gée; ils saisissaient les malheureux exilés, les dépouillaient, et les jetaient dans rOronte. Le fleuve rapporta dans Antioche les cadavres mutilés. Dans la ville, les magistrats, qui s'étaient cachés pendant la révolte , espéraient faire oublier leur lâcheté, en se distinguant par la plus cruelle rigueur. Dès le lendemain lis siégèrent au prétoire.

Les abords de cet édifice offraient ce jour-là un spectacle tout à la fois étrange et terrible. Les rangs épais des soldats

(placés autour du prétoire en défendaient 'entrée à la foule. Tous les citoyens demeurés libres dans la ville se pressaient les uns contre les autres; chacun craignait de s'entendre accuser par un complice , et prêtait l'oreille dans une douloureuse incertitude. Les femmes,

L'UNIVERS

parentes des aecusés, arrivaient en troupes ttombreuses; quelques-unes, agitées d*un désespoir insensé , marchaient seules, cachées sous leurs voiles; elles se frayaient un passage à travers la multitude, et se jetaient aux pieds des centurions ; des portes du prétoire , elles entendaient le bruit des instruments de torture et le sifflement des lanières , garnies de plomb , qui déchiraient le corps de leurs maris ou de leurs fils. Les cris des patients retentissaient dans la foule, qui leur répondait par des gémissements lugubres. Chacun croyait reconnaître dans ces cris d'angoisses les accents d'un père ou d'un ami.

Lorsque la nuit fut venue , on exécuta à la lueur des torches les condamnés que la torture avait laissés mourants.

Les femmes qui ne s'étaient pas éloignées du prétoire , se traînèrent au lieu du supplice ; brisées par d'aussi fortes émotions , la plupart de ces infortunées perdirent connaissance. On voulut les transporter dans leurs demeures ; mais on trouva le sceau de l'État sur les portes ; la condamuation capitale entraînait la confiscation des biens. En vain imploraient-elles rhospitalité des personnes les plus considérées; on n'osait recevoir les veuves ou les filles des condamnés. Pendant six jours des scènes semblables , recommencées au prétoire, s'achevaient sur* l'échafaud , sur le bûcher ou dans Taniphithéâtre. On déploya contre les enfants les mêmes rigueurs. Le zèle barbare des magistrats eut enfin un terme : ils cessèrent leurs enquêtes le sixième jour. Mais la population craignait que I empereur ne s'en tînt pas aux exécutions faites en son nom. On attendit pendant un mois la sentence de Théodose.

Toute la ville , durant cet intervalle , demeura plongée dans le deuil. La voix ^rave et harmonieuse de saint Jean Chrysostome rompait seule le silence général. Chaque jour le saint orateur donnait de nouvelles consolations aux Antiochiens : n'osant les flatter du pardon de Théodose, il leur parlait de la miséricorde de Dieu. On apprit enfin queFempereur envoyait en Syrie les ministresde sa vengeance. Il avait résolu d'exterminer les habitants et de détruire la ville. Cependant, il s'adoucit et donna des

ordres moins rigoureux. D envoya Gésaire , maître des oDBees , et Heliebique, homme de guerre; ces deux officiers arrivèrent à Antioehe, le 39 mars au soir. La population les reçut avec de grands honneurs; mais des' sanglots se mêlaient aux acclamations de la foule. Heliebique et Césaire apprirent qu'une justice expéditive et impitoyable avait fait disparaître tous les coupables. Il fallait cependant en trouver; les ordres de Théodose étaient clairs et précis.

L'empereur , dont la plupart des historiens se sont plu à louer la clémence, n'avait pas prévu le cas où les ntagistrats d'Orient auraient prévenu ses volontés.

Le 30 mars , Heliebique et Césaire signifièrent au peuple l'édit impérial, qui enlevait à la ville d'Antioehe tous ses droits et privilèges ; ensuite ils instruisirent un procès nouveau , dirigé contre tous les sénateurs et les premiers citoyens de la ville. L'issue de la procédure fut remise au lendemain ; on fit passer la nuit aux accusés dans un enclos; ils étaient parqués comme des animaux, sans aucun abri contre la pluie et le froid. Cependant, les magistrats impitoyables qui ne reculaient pas devant de pareilles mesures, avaient, le même jour, donné des larmes au malheur des accusés. Le loidemain on devait prononcer les sentences et exécuter les condamnés. Heliebique et Césaire sortirent de leur palais avant le jour, accompagnés d'un nombreux cortège et d'une foule d'esclaves qui portaient des flambeaux; ils traversèrent la ville pour se rendre au prétoire. Lorsqu'ils furent parvenus à la place publique , une femme se jeta audevant de leurs chevaux; elle était vieille ; à travers ses sanglots , on lui entendait demander grâce pour son fils , homme universellement respecté dans Antioclie.

Les deux commissaires impériaux allaient continuer leur marche ; mais une foule serrée leur ferma le passage. On reconnut bientôt les moines, habitants des montagnes, qui demandaient avec d'instantes prières un sursis pourries accusés; ils allaient se rendre à Constantinopie pour arracher à Théodose la

Î;râce des citoyens. Heliebique et Césaire eur répondirent que la vengeance de

Tempereiir ne gavait souffrir de retard; et ils continaèrent leur route. Ils avalent fait quelques pas, lorsqu'un homme en haillons, se cramponnant avec force , noal^ son ige , à l'un des commissaires, lui ordonna de descendre de cheval. Les commissaires , outrés de cette brutale insulte , allaient se porter à quelque acte de violence , si on ne les eût avertis que cet homme audacieux était le célèbre Macédonius le Crithophage. La vie pieuse que cet homme menaitdans le désert lui avait attiré la vénération de tout le peuple d'Antioche ; sa réputation de sainteté s'était même étendue dans l'empif e.

Le solitaire n'avait rien dans son extérieur qui commandât le respect :

une petite taille et une &;ure commune D'annoDçaient pas en lui Fenthousiasme religieux. H ne connaissait pas l'art de persuader ; mais ses paroles , sorties du cœur, étaient altières et impérieuses :

« Allez , mes frères, et répétez à Théo? « dose eeci : Vous n'êtes pas seulement « empereur, vous êtes homme et vous « commandez à des hommes comme « vous. L'homme est l'image de Dieu , « n'est-ce pas un attentat contre Dieu « même que de détruire son image ? « On ne peut outrager l'œuvre sans « irriter l'ouvrier. Ckmsidérez à quelle « colère vous emporte l'insulte faite à « une figure de bronze. £t une figure « vivante , animée , raisonnable, ne •i vaut-elle pas davantage? Nous ren- « drons à l'empereur vingt statues pour « une seule; mais, après nous avoir ôté « la vie, qu'il nous rende , s'il le peut , « un seul cheveu de notre tête ? »

Ces paroles parurent ébranler Hellébique et Césaire; ils répondirent par des promesses évasives et arrivèrent au prétoire. Mais une trouped'évêques, adossée à la porte, leur en défendit l'entrée; les hommes de Dieu, animés d'un zèle évançélique, réclamèrent la vie des prisonniers. Les ministres de Théodose refusèrent d'abord avec colère; mais pour franchir le seuil du prétoire il aurait fallu écraser les évêques ; d'ailleurs, Fépiscopat était alors une magistrature dans l'empire ; un caractère d'inviolabilité s'attachait à la personne des prêtres. Hellébiuue crut pouvoir céder à la voix^ l'humanité. Ce fut alors un

7* Livraison, (syrie ancienne.)

cri de joie universel. On écarte les gardes, la foule se précipite dans l'enceinte du prétoire. La mère, qui avait demandé la grâce de son fils, court à lui , et l'entoure de ses bras; mille scènes touchantes se répètent autour des prisonniers.

Les magistrats , un moment tentés de revenir aux voies d'une rigueur aveugle, n'osent résister au vœu général. Les moines veulent, réunisen corps, aller eux-mêmes à Gonstantinople, etarracher à Théodose la ffrâce des accusés; mais Césaire modère Ta généreuse ardeur de ces vieillards; il leur demande seulement de signer une pétition que lui-même se charge de remettre à l'empereur. Césaire, muni de cette pièce qui excusait les commissaires impériaux, se rendit en six jours à Constantinople. Il se présente sur-le-champ au palais. U raconte à l'empereur les malheurs d'Antiodie, et lui expose toutes les mesures qu'il avait prises de concert avec Hellébique. Théodose versait des larmes; mais il ne cédait pas. Enfin , l'évêque d'Antioche, Flavien , qui avait quitté ses fidèles aussitôt après la révolte, pour aller remplir à la cour le rôle d'intercesseur, parut à son tour devant l'empereur. Théodoseinterrompit le discours du saint évêque par ces paroles : Cest donc ainsi que fai mérité tant d'insultes! Il paraissait surtout surprisdesoutragesdont il avait été l'objet , dans le moment même où il allait porter,disait-il, aux habitantsd' Antioche des témoignages de sa tendresse* En effet. Théodose avait formé le projet de visiter ses provinces d'Orient. La résolution de Flavien ne faillit pas devant les mauvaises dispositions de l'empereur; il sut exciter dans le cœur de Théodose une crainte religieuse.

L'empereur répondit directement aux remontrances hardiesde Flavien : « Pour- « rions-nous refuser le pardon à des hom- « mes semblables à nous, après que le « mettre du monde, s'étant réduit pour € nous à laconditiond'esclave, a bien vou- . « lu demander grâce à son Père pour les « auteurs de son supplice qu'il avait eom- « blés de ses bienfaits. » Ces paroles renfermaient la grâce des malheureux Syriens. Des messagers partirent à l'instant même pour mettre un terme aux angoisses insupportables des prisonniers.

Pendant que Flavien était à Constan-

L'UNIVERS

tinople,ceux-d élitieiit m prMe à la j^lus terrible anxiétéi Cependant, \\é étaient trftités avec asM^ ^e doaeeiiri on les a^ait tirés de leur ptfmn découverte, pedr le§ transport» dans une vaste demeuf é ; \M étaient libres de tratner leurs chaînes suif les dalles des portiques. Les mêmes altematites d'espoir et âè eraitite tOùN mentaient les habitants.

lies lettres de çrâee arrivèrent enfin * Hellébiqiie les lut au peuple assemblé* elles produisirent une joie frénétitjué dans toute la population : les parents des prisonniers <, qui, la veille encore, en les quittant, avaient cru leur dire un dernier adieu, allèrent les délivrer. Les bains publics, fermés depuis \et sédition, furent ouverts de nouveau. Les Ailtiochiens^ au milieu dés dauses et des fes«tins , célébrèrent la Clémence de Théodose et les vertus de leur évéque. Lorsque Flavien revint à Antiôcne , il retrouva sa soeur, quMI avait laissée mourante. Le noble vieillard se crut assez récompensé de ses fatigues, et remercia le ciel de lui avoir accordé la consolation d'embrasser une dernière fois celle qu'il avait tant aimée. Parmi tant de médiateurs qui interposèrent leur ihfluence entre l'empereur et là ville coupable, il faut surtout remarquer les députés de Séleucie. Cette ville toujours en lutte avec Antioche, alors à demi ruinée et humiliée, prit une noble résolution à la vue du danger qui menaçait sa rivale. Elle envoya une députation à Constantinople pour obtenir d^ Théodose le pardon des révoltés {*).

L'IMPBRATBICB EUDOXIÉ A AnTÎO* GRB; LA VILLE BUINÉE; TREMBLE- MENTS DE TBBBE ; SÉDITIOTVS ; lit CUB-

sioNS DES SabbasiNs. — Uhe longue tranquillité succéda à ces fortes agitations. En 411 , des tribus de Sarrasins inquiétèrent les extrémités de là Syrie. Nous n'avons aucun détail sur leUr^ incursions (**).

Antioche fat, en 4^9, le théâtre d^dde scène nouvellte. Une impératrice, Eùdoxie, femme de Th«)dose, allait à Je*rusalem visiter le tombeau du ChrîSt; elle s'arrêta dans la Capitale de là Sytlé. Fille d'un rhéteur, l'impéfatticë voulut

n Liban., C»-., I4, IB,22, «ai ^ fliiitsoët,

Mom.^ 2.3,5,6, I7« 8, 13« I64 U> SI.

(•♦) Hier., ^p. 82, p. 3 18.

se l-eporter aux occupations Hé Èà jeunesse; elle pronotiça un discours assise sur un trAne d*of , Semé dé oierreries. Elle avait choisi pouf sujet l'éloge 4* Antioche. Son discours se terminait par une allusion à la commune origine grecque de la femme de Théodose et de la ville fondée par le général d'Alexandre; lorsque Eudôxi^ Cita , en finissant, Cette Variante d'un vers de iMliade :

la foute répandue autour d*èllë applaudil aveo enthousiasme^ 11 fut déddé qu'on érigerait une stat«i4 de broiiEC â rimpérat^ice, dànS lèmUsé«d^Afitio<)he, et qu'une) autre statué d'or Serait placée dans le sénat. Eudotle, à son tôuf, vou^ lut mériter ces glorieuses marques de reconnaissance par des bienfaits réels; elle combla de largesses les habitants d'Antioche. Une partie des somntes dis»

tribnées , deut cehts livrés d'or , furent destinées à l'embellissement des thermes de Vftiens; le reste devait servir à l'achat de provisions de blé (**). Antioche avait souvent beséin dés dons gtatuits des empereurs. Bâtie sui* un sol W)ICaniqueY à mesure qu'elle s'enrichissait de nouveaux édifiCf^S, les révolutions Souterraines renversaient les anciens monuments. Un trembieriïèftt de terre , qui fit surtout sentnr toute Sfii violence à Constantiaople, 8*étëndit dfiins la direction d'Antioche et ren veiffeà une partie de cette ville (janvier 447 ). Lé tsrrible phénomène se répéta èfiviron dix ans pins tard ; tette fois Ift ThrSdc et les Cyclades en éprouvèrent qoeldtteS commotions ; Antioche M ptesdm tultiéc ; ia ville nemet où les riéhës avaient établi leurs demeures, oà le^ ërts avalent réuni leurs merveilles , fût renve^^ée, le 14 septembre 468, à dix heuvesdu liOfr. Les Syriens, peuple fanatique, disputcor et débauché, attribuèrent au dérèglement des mœurs publiques ce m^dheor^qui leur parututl signe dd là colère çéleSte.

L'empereur Léèn, (JUi tégnaît alors , secourut généreusement la seconde ville ds l'èMpirë poUf cncoursger les habi-

(♦lieVSrtd'Bortèrtest : TérfrtCtolrevefJt te xdll alfiaTOC ««ydliai èlvècc. 7lâ«él^XX,v. 841.

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