COMBATS DANS LB LIBAN
Le sort des fugitifs qui se dirigèrent vers les montagnes, fut moins à plaindre que le sort de ceux qui fuirent vers la mer. Les premiers étaient d'ailleurs de pauvres gens qui s*établirent dans le Liban, et vinrent augmenter le nombre des solitaires et des Chrétiens primitifs , premier noyau des Maronites actuels. D'autres étaient des soldats qui se réunirent au nombre de trente mille hommes, parfaitement capables de se défendre dans des rochers escarpés et sur des cimes abruptes. Ces soldats se seraient sans doute longtemps maintenus dans ce pays accidenté, et eussent formé comme '^une colonie militaire, si Abou-Obaïda, pour donner de l'occupation à ses troupes, pour ne les point laisser s'amollir dans les délices d'Antioche, n'avait résolu d'envoyer une expédition dans la Liban. La saison aéjà avancée empêcha que le général arabedisposâtd'ungrandnombred'hommes. Ce ne furent que les plus intrépides qui se présentèrent pour former un corps d'éclaireurs.
Maïssarah-Ebn-EI-As, jeune homme aussi brave que déterminé, se mit à la tête des trois cents Arabes les plus audacieux, et fut suivi par Darhès, qui commandait mille esclaves noirs. Cette petite troupe, pleine d'ardeur et d'enthousiasme, s'élança aussitôt à la poursuite des débris de l'armée romaine.
Mais à peine furent-ils engagés dans la montagne, qu'un froid tres-vif les atteignit. La neige survint ensuite:
ils se couvrirent de tout cequ'ils avaient apporté de vêtements; mais ces vêtements furent bientôt insuffisants; et ils eurent d'autant plus à souffrir qu'ils étaient accoutumés à un climat orûlant, à un soleil torride.
Pourtant , ils parvinrent enfin à une vallée assez bien anritée; mais quel ne fut pas leurétonnement, lorsqu'un jour ilsse virent entourés d'une armée tout entière ! Pleins de résolution, ils se fortifièrent dans leur camp , décidés à tenir ferme jusqu'à l'arrivée des secours Qu'ils firent demander en toute hâte à Al)0U-
STRIE MODERUB.
Obaîda. Leurs premiers combats forent, du reste, malheureux, quoique vivement disputés : ou leur fit plusieurs prison* niers, parmi lesquels Abd-Allah-Ebri-Ho* dafah, un des vieux compagnons de Mahomet, son cousin germam, celui qu'il avait autrefois député auprès du roi de Perse pour Tinformer de sa mission divine.
Il fallut une suite de dévouements et d'actes courageux de tous les genres à Maîssarah et à ses compagnons pour défeudre leur camp contre les assauts répétés de trente mille Grecs. £nfin , Koaled arriva à leur secours avec Aîadh- £bn-Gbanem , Tun des parents d'A* bou-Obaîda. Khaled avait trois mille cavaliers, Aiadh deux mille piétons; c'était assez pour vaincre les restes de Tarmée romaine, quelque considérables qu'ils fussent. Les Grecs, d'ailleurs, ne donnèrent pas aux Arabes le temps de déployer leur valeur ; à la seule nouvelle que KJialed marchait contre eux , ils s'enfuirent, durant la nuit, avec une telle rapidité, qu'ils laissèrent sur le terrain leurs tentes , leurs bagages , et une partie de leurs armes. Les Musulmans n'eurent alors qu'à paraître pour s^em parer de plusieurs places situées dans les montagnes sep
telles
que
Rôban, Marascb, Hadath; mais toutes ces conquêtes de peu d'importance n'équivalaient pas pour Khaled à la seule perte d'Abd- Allah, ancien favori de Mahomet. Khaled fit des efforts inouïs pour rattraper ceux qui avaient enlevé un des doyens de l'armée musulmane ; il courut nuit et jour, franchit les précipices, escalada les cimes les plus élevées, tout^ela en vain. Quand il eutaV teint les Grecs sur les bords de la mer, ilapprit qu'Abd-Allah était déjà dirigé, sur un vaisseau, vers Constantinople.
Alors il écrivit à Omar pour lui faire connaître cette perte si grave , son chagrin personnel, et ses ettorts inutiles.
La douleur d'Omar ne fut pas moins grande que celle de Khaled, lorsqu'il apprit qu'Abd-Allah était prisonnier des Romains. Abd- Allah était son vieux compagnon ; Abd-Allah avait, comme lui , assisté aux premiers combats de
T) Voyez AbouM'féda, Jnn. mus*
FIslam; Abd- Allah avait, oomme lui, été apprécié par Mahomet. Omar, déjà sûr de sa puissance, bien sûr aussi de la faiblesse d'Héraclius, lui écrivit, pour lui redemander Abd- Allah, la lettre suivante , curieuse , parce qu'elle prouve à quel point étaient arrivés l'orgueil des Musulmans et le mépris qu'ils portaient aux Grecs :
« Au nom de Dieu, clément, misérî* eordieux. Louange à Dieu, maître des mondes (*). Que la bénédiction de Dieu ' soit sur son prophète 1 Le serviteur de Dieu, Omar, à Héraclius, empereur des Grecs. Dès que vous aurez reçu cette lettre , ne manquez pas de me renvoyer le prisonnier musulman qid est auprès de vous et qui se nomma Abd-Allah-Ebn-Hodafah. Sivousfai* tes cela , l'aurai l'espérance que Dieu vous conduira dans le droit chemin ; si vous le refusez , j'aurai soin d*en<^ voyer contre vous des gens que le négoce et la marchandise ne détournent pas du souvenir de Dieu. Que la santé et le bonheur soient sur celui qui marche dans le droit chemin I »
A la réception de cette lettre , le lâche empereur de Constantinople ne se hâta pas seulement de renvoyer Abd-Allah , mais il fit encore de nombreux et con* sidérabies présents au khalife , qui les reçut avec dédain. La noblesse et la grandeur d'âme étaient passées définitivement des Romains aux Arabes.
LBS BOMAIIIS CHASSÉS DB 8YBIE.
En même temps quMI avait envoyé son impérative missive à Héradius, Omar avait ordonné à Abou-Obaïda d'en finir avec la Syrie, et d'en chasser le reste des Grecs. L'armée d' Abou-Obaïda se porta donc vers le sud , tandis qu'Amrou-Ebn-El-As, posté sur les frontières de la Palestine , pour marcher contre rÉîîypte après la conquête de la Syrie, s'avança vers Gésarée. Bientôt toutes les forces musulmanes se trouvèrent réunies dans les environs de la dernière ville importante qui tînt encore pour les Romains. Selon la coutume ordinaire , les deux armées campèrent en face l'ufte de
(♦) Ces paroles sont les deux premiers versets de la première Surate du Koran.
Li}my£ES.
l'autre. Constantin, qui oominandaît les Clurétiens, sollicita une entrevue avec l'un des chefs arabes. Ararou ne fit aucune difficulté pour se rendre lui* même au camp ennemi. Cette conférence fut, comme toutes les autres, sans résultat. On rapporte seulement que le jeune prince grec ayant ridiculement demanaé à Amrou quel droit les Arabes se croyaient à la possession de la Syrie, celui-ci luiréponait : m Le droit aue con- « f ère le maître des mondes ; la terre « appartient à Dieu , il la donne en hé- « ritage à qui il veut , et c'est le succès « éee armes qui manifeste sa volonté. » Cette dernière idée est encore demeurée tellement forte dans Pesprit des Arabes que la victoire leur semble toujours comme une bénédiction céleste. Ils ont encore du respect pour le victorieux , quel qu'il soit, et parfois même du dévouement.
A la suite de l'entrevue d' Amrou et de Constantin, il fallut bien, malgré l'envie contraire de ce dernier , que l'on se préparât à en venir aux mains. Le lenaemain donc, les deux armées étaient déjà en présence, et attendaient l'ordre de la lutte , lorsqu'il sortit tout à coup des ranfis des Chrétiens un chef revêtu d'une riche armure, qui provoqua en combat singulier les Musulmans les plus braves. Trois acceptèrent le défi ; en quelques instants ils furent tués tous les trois. Était-ce Nestorius échappé au carnage de ses troupes? Était-ce un nouveau héros? Aucun historien ne le dit. Enfin Schourahbil, chef célèbre,
3ui commandait aux deux rives du Jourain, irrité du succès de ce Grec, s'avança pour le combattre. Malgré son adresse et sa valeur , il trouva un maître dans cet inconnu. Il allait même périr sous un dernier coup que lui avait porté son invincible adversaire, lorsqu'un cavalier sortit des lignes de l'armée chrétienne, et sauva la vie à Schourahbil, en abattant par derrière la tête de son vainqueur. Cet acte de trahison avait été commis par un Arabe transfuge, du nom de Tolaîah , qui , après s'être fait passer pour prophète , s'être fait battre par Khaled , s'être réfugié chez les Grecs , voulait rentrer dans la religion de Mahomet en obtenant sa grâce par une action d'éclat. Après ce coup
hardi , sinon loyal, les deux armées en vinrent aux mains. Le choc des Grecs ne fut pas si puissant qu'à l'ordinaire; et, après une mêlée confuse, les troupes byzantines, formées en partie de nouvelles milices, lâchèrent pied de tous côtés. La nuit protégea les fu}[ards , et Constantin put se retirer à Césarée, en abandonnant aux Arabes son camp et ses bagages (*).
Les Arabes ne commirent point la faute de s'acharner contre les solides remparts de Césarée. Bien certains que cette ville tomberait tôt ou tard sous leur domination , ils la tinrent bloquée par terre avec une partie de leurs troupes , et avec l'autre ils remontèrent le littoral, pour s'emparer tour à tour de Tripoli et de Tyr, qui étaient, à cette époque, avec Césarée, les plus fortes
5 laces maritimes de la Syrie. Mais, tan- ! is qu'Abou-Obaîda se préparait à faire marcher des troupes sur Tripoli, il apprit gu'une nouvelle ruse de Youkinna avait ouvert les portes de cette cité aux Musulmans. En constatant ia réussite de la plupart des perfidies de l'ancien gouverneur d'Aleu, Thistoire n'en donne pas toujours les détails. Aussi , ignorons-nous par quelle voie souterraine Youkinna s'était glissé dans Tripoli. Khaled vint au secours de Youkinna, et vint à propos. On commençait, dans la ville, à murmurer contre f'apostat, aussi despote après la victoire qu'il était fourbe dans la lutte.
Malgré son succès , cet homme, toujours actif et prompt dans ses perfidies, songeait déjà à prendre Tyr comme il avait pris Tripoli. Le hasard le servit a point, tandis que ta fatalité la plus désastreuse s'appesantissait sur les Romains. Un jour, on vit entrer, à force de rames,danslabaiedeTripoli,cioquante galères , équipées dans les îles de Crète et de Chypre, et chargées de provisions de bouche et de munitions ae guerre.
L'amiral grec, qui ignorait la surprise de Tripoli , vint à terre sans défiance.fut reçu avec empressement par Youkinna, qui était parvenu à le tromper, puis, au moment opportun, cet ofnci<'r crédule fut emprisonné avec une partie de ses marins. Cette chance d'un mconcevable
(*) Toyez Théophaoe et Ockley.
fe
bonhear n'endormit pasYoukinna. A quelque temps de là il monta avec neuf cents hommes a lui sur ces mêmes galères et se dirigea vers Tyr. Costhah, le gouveroeur de cette place, fut, comme tous lesautres, trompé d'abord par Youkinna, laissa les galères entrer dans le port, les troupes débarquer; mais bientôt « soit qu'il se méfiât de Youkinna , soit id'il eût été averti , il fit mettre aux [ers le reniât et ses neuf cents hommes.
Youkinna, cette fois, se croyait vaincu ; mais le destin , qui voulait la perte des Grecs, le sauva de leur vengeance.
Dans les empires en décadence, la trahison est contagieuse. Youkinna , dans un propre parent du gouverneur de Tyr, trouva un complice qui machina avec lui une conjuration , au lieu de le garder avec soin, comme il en était chargé. Cet homme infâme , du nom de Bazile, d'une part empêcha (îosthah de faire mourir immédiatement Youkinna, et fît, d*autre part, prévenir Yézid de s'approcher des murailles de Tyr. Le général musulman fit , en effet, diligence, et apparut bientôt dans la plaine, avec deux mille hommes. Aussitôt le gouverneur, accompagné de sa garnison , sortit de la ville pour aller chasser les Arabes , et laissa le commandement intérieur au traître Bazile.
Or, la première action de celui-ci fut de délivrer Youkinna et ses neof cents hommes, de prévenir les marins musuU mans, de les faire descendre à terre, et de leur ordonner d'aller grossir les rangs de Yézid. Ce complot réussit d'autant mieux que les Tyrie;tts , peu scrupuleux de leur naturel , se firent presquetous mahométans. A cette nouvelle, Constantin désespéra comme avait fait son père, lors de la prise de Damas. Il s'embarqua cette fois pour Constantinople même; et Césarée, abandonnée, paya environ trois millions aux Arabes, c'est-à dire deux cent mille pièces d'or , pour se sauver du pillage (*).
Césarée une fois au pouvoir des Musulmans , toutes les autres villes de la Phénicie maritime et de la Palestine ouvrirent leurs portes sans combat, Acre , Béryte, Djébaïl, aussi bien que Tibériade, riéapolis, Ascalon et Ramlah. Les
autres places du nord, qui se révoltaient naguère contre les Arabes à l'annonce des moindres succès des troupes romaines, renoncèrent désormais à toute tentative de soulèvement. Les gens des cités, par calcul, les gens des campagnes , par nécessité , se soumirent sans murmure aux tributs définitifs qu'on leur imposa. Les ambitieux , les intéressés , les mauvaises natures de toutes espèces, et il y en avait beaucoup dans une nation aussi mélangée et aussi corrompue que la nation syrienne du septième siècle , se firent mahométans, et se montrèrent plus rigoureux et plus durs envers leurs anciens coreligionnaires que les Musulmans eux-mêmes. Tout était consommé : une nouvelle domination s'étendait sur cette malheureuse contrée ; une nouvelle ère d'infortune commençait pour elle.
Les propres vainqueurs de la Syrie ne jouirent pas longtemps, du reste, de leur conquête. A peine le pays entier était-il passé sous le joug de llslam, qu'une peste terrible, générale, de la plus violente intensité, se déclara tout a coup, fit les progrès les plus rapides et les plus effrayants , atteignit l'armée et ses auxiliaires, les Arabes detoutesles tribus à la fois. Ce fléau , qui avait sans doute pris naissance dans ces champs de carnage où la guerre avait amoncelé tant de cadavres , frappa les généraux comme les soldats. Les plus grands capitaines, qu'avaient épargnés tant de combats, tombèrent tour à tour sous les coups de la faux invisible : Abou-Obaïda, Yézid, Schourahbil et tant d'autres.
La Providence semble par fois bien sévère dans ses justices : elle avait puni par les Arabes les Syriens de leur corruption, elle punit presque aussitôt par la peste les Arabes de leur cruauté.
V) Voyez Wokedy.
L^UNIVERS