‹ Syrie ancienne et moderneChapitre 38 sur 63 · LA SYRIE SOUS LES OMMIADES · texte numérisé non relu

LA SYRIE SOUS LES OMMIADES

CÀBACTÈBE DES PBEMliRBS CONQtJÉ- TES AAiJBBS.

S'il noas fallait résumer la première phase des conquêtes de l'Islam , nous y trouverions un mélange de grandeur et de barbarie, de persévérance et d'instabilité, de clémence et de rigueur , d'avidité et de désintéressement, qui présente une suite de contrastes plutdt qu'un caractère général. Aussi pour s'expliquer la prodigieuse Quantité de victoires qui étendit si vite la domination musulmane, pour se rendre un compte clair et exact des causes successives qui firent triompher les Arabes, il est indispensable , d'une part, de bien constater la faiblesse de Tempire b;^zantin , c'est ce que nous avons fait en commençant cette histoire, et, d'autre part, d'analyser les éléments vitaux qui vinrent tour à tour se développer dans le sein des tribus mahométanes.

L'empire de l'Islam sur l'Orient est un fait bien autrement puissant et merveilleux que l'envahissement de l'Occident par les races septentrionales. Les Barbares du Piord vinrent par irruptions irrégulières, par masses compactes; c'est leur continuité oui fit leur force , c'est leur nombre qui fit leur succès. Les Arabes, au contraire, sont d'abord une poignée d'hommes contre des armées, quelques cavaliers contre des peuples. Mais les Barbares, sans idée prépondérante, sans constitution quelconque, avec des mœurs diverses et souvent contradictoires , acceptent la religion qu'ils trouvent établie, remplacent leurs lois grossières par les lois romaines, façonnent leurs habitudes aux coutumes qu ils rencontrent ; tandis que les Arabes apportent avec eux un culte absolu , un code rigoureux , des usages impératifs. Les Barbares ont peut-être modifié la face de l'Europe ; à coup sûr» les Arabes ont changé radicalement la face de l'Asie.

De la domination des Arabes , d'ailleurs , est née , au bout d'un siècle , une civilisation, celle des Abbassides ; de l'irruption des Barbares, il n'est résulté, au bout de cinq cents ans , qu'une anarchie, celle du moyen âge.

Attila, Hermanric , Odoacre sont des fléaux; Mahomet est un fondateur. Ces rois barbares, élevés sur leur lourd pavois , n'ont jamais vaincu que par la loroe brutale; les khalifes, du haut de leurs chaires sacrées, ont conquis par la conviction autant que par les armes :

voilà le secret de leur supériorité. Il ne serait donc pas sensé de confondre davantage la turbulence inintelligente des races septentrionales et l'ardeur réfléchie des tribus de 1 Hedjaz et de TYémen. Voyez comme tout se développe rapidement chez les Arabes : la discî-

Ï^line militaire par la règle religieuse, 'habileté guerrière par l'habitude des combats, la sobriété par les privations, l'énergie par les fatigues. Cest qu'outre les qualités ordinaires des nations jeunes, l'impétuosité et la vigueur, les Arabes ont encore grâce à l'unité qui les maintient et les dirige , la persévérance et le calcul. Le fanatisme chezeux ne fut pas, comme on l'a cru longtemps, une conséquence forcée de leur culte , ce fut un résultat fatal de leurs guerres : leur exaltation les a soutenus dans les combats , leur rigorisme leur a fait vaincre toute résistance.

Tout d'abord Mahomet ne songe qu*à grouper des tribus divisées : la religion qu'il leur impose n'est que le ciment de leur union. Plus tard il veut fortifier la nation qu'il a créée ; et il cherche à l'augmenter en hommes plutôt qu'en provinces. Ses successeurs sont tout aussi habiles que lui. Abou- Bekr ne se hâte pas de pousser ses compagnons à la conquête , il se préoccupe Beaucoup plus de la propagande que de la guerre ; il laisse volontiers ses nouveaux prosélytes solliciter eux-mêmes rhonneur de combattre les infidèles; il pense moins à tracer des plans de bataille qu*à réunir les chapitres dispersés du Koran, à établir I unité musulmane , à fonder un gouvernement.

Omar , sans être moins justicier, est plus belliqueux : il excite sans cesse les Arabes à marcher en avant, il gourmande leur indolence momentanée, réprime leur mollesse naissante , punit leurs vices , ordonne aux troupes leurs mouvements, organise les moyens de vaincre, mène les généraux comme les soldats, imprime à chacun son

aetion , voit l'ensemble des opérations militaires du fond de TArabie , et y préside en souverain. Si un iâche assassinat, si la venganoe d*un barbare insulté n'avait pas brusquement mis fin à ses projets , Omar , par son énergie , sa sévérité et son ambition nationale.

eût complété Mahomet. Cétait bien là le dur mais puissant chef qu*il fallait à une nation à peine formée, fascinée déjà par la rapidité de ses conquêtes, éblouie par réclat des richesses qu'elle avait arrachées aux vaincus. (^Ime , infatigable, désintéressé, Omar ne s'étonne jamais de l'accroisseinent prodigieux de son empire, il ne songe qu'à accumuler les triomphes de Tlslam : après la Syrie il veut rëgypte ; après la Mésopotamie, la Perse jusqu'à TOxus ; et de ces butins merveilleux qu'on lui expédie de tous cdtés il donne avec intégrité une part à chacun selon les services, selon iMge, selon Tancieuneté dans le dévouement à la reli^^ion nouvelle. Quant à lui , il redouble encore de simplicité , de sobriété; pour inspirer le mépris des vaines parures, il porte avec orgueil une robe douze fois rapiécée ; pour donner l'exemple du respect aux prescriptions du Koran , 11 ne boit aue de Feau, et sa table est un modèle ae frugalité. Et cependant il a accepté le titre significatif de commandeur des croyants^ titre qui n'impose aucune borne à sa puissance et qui lui accorde à la fois tous les pouvoirs, civils, militaires et religieux (*J.

Grâce à Ai)ou-Bekr , l'esprit de propagande guerrière s'était répandu de tribu en tribu ; grâce à Omar , l'armée se constitua, s'aguerrit, se disciplina.Les premières bandes, qui suivirent Ozama en Syrie, ne faisaient la plupart du temps qu'une guerre d'aventures, de razzias , de sacs et de pillages ; les troupes d'Àbou-Obaïda agirent avec plus de concert , sans rien perdre pourtant de leur primitif élan. Les généraux se formèrent en même temps que les soldats; Thabileté se joignit bientôt au courage. Les nouvelles recrues, celles surtout qui avaient appris des Romains ou de^ Perses l'art aes combats , apportèrent aux Arabes ignorants leurs observations et

(♦) Voyez hhoaV féda.

leur science : dès le siège de Damas leD Syriens virent aveceffroi les Musulmans attaquer leurs murailles avec des machines, dont ils se servaient déjà avec autant d'adresse que les Grecs eux-mêmes.

A la bataille d Yarmouk, c'est bien encore une lutte féroce, sauvage, d'homme à homme , une mêlée dgantesque , où l'une des deux armées devait périr tout entière; mais au sié^ed'Antioche, dans l'expédition des montagnes , à Césarée, c'est déjà delà tactique, ce sont des stratagèmes aussi intelligemment conçus qu'habilement exécutés.

Tous les moyens , du reste , étaient bons aux Arabes ; tous les auxiliaires étaient bien reçus par eux : ils n'avaient pas encore le sens moral , qui n'est le propre que des nations à leur apogée. Les Arabes, au septième siècle , ne se faisaient faute ni de ruses ni de fourberies, ni de dissimulations de toutes espèces; ils acceptaient également les services destraîtres etdes apostats, des gens perdus de dettes et de crimes, des lâches comme des ambitieux . Aussi, si en moins de sept années ils remplacèrent leurs premières troupes d'aventuriers, montés sur de maigres cavales, à peine armés de lances au fer mal aiguise, par des masses régulières, disciplinées, composées tout à la fois d'adroits archers, de fantassins aux piques et aux épées redoutables, de cavaliers aux cottes de mailles et au sabre recourbé; si en moins de sept années ils se rendirent aussi propres à la guerre aue leurs plus savants ennemis, il leur fallut beaucoup plus de temps pour organiser leurs conquêtes, établir en Syrie un ordre nouveau, tirer parti de l'immense terri« toireet des richesses innombrables dont ils s'étaient si rapidement rendus maîtres.

Dans les premiers jours de leur empire le gouvernement rut facile aux Arabes : ils laissaient à chaque ville ses lois particulières, sa police, ses coutumes, ses chefs civils et ses magistrats. Leurpossession consistait tout simplement à établir une garnison dans la citadelle, et à percevoir , à des époques dites , le tribut quiis avaient imposé. Mais plus tard , quand il fallut rappeler les habitants des campagnes pour cultiver les terres en friche , quand il fallut affer*

LUNIVERS.

mer de grands terrains , exploiter les monopoles dont les empereurs de Gonstantinople s'étaient réservé la jouissance , tels que tes salines , les mines de fer, les forêts à bois de construction, alors les difficultés surgirent de tous cotés. Puis le nombre des adhérents à l'Islam augmentait tous les jours, et à ces nouveaux Musulmans il fallait des

{>rivilégesou des emplois, une solde dans 'armée, ou des franchises dans le commerce, des terres enfin lorsqu'ils n'étaient rien et n'avaient rien. Pour constituer le pays, un homme aussi bon administrateur qu'habile politique était nécessaire : cet homme se rencontra.

COMMENCEMENTS DE MOÀWIAH.

Parmi les guerriers célèbres qui se distinguèrent en Syrie, parmi ceux qu'épargnèrent les combats , et surtout la peste cruelle qui ravagea toutes les provinces conquises Tan 18 de l'hégire, ce qui fit appeler par les Orientaux cette époque funeste : l'année de la mortalité; parmi ces braves et ces heureux, disonsnous, on avait remarqué Moawiah, frère de ce Yézid que nous avons vu commander avec tant de valeur l'un des grands corps de l'expédition arabe. Moawiah avait donné clés preuves de courage au siège de Césarée ; plus tard, son habileté dans les négociations fut fort utile à la prise de possession générale de la Syrie. " C'était un jeune homme grave,réservé, d'une apparence froide et d'un esprit réfléchi, méditant au fond de sa tente, lorsqu'il ne combattait pas, ayant avant l'âge cette dignité, ce calme, qui inspirent toujours du respect aux Arabes. Son caractère était de ceux qui réussissent en Orient : maître de ses passions, il était certain de dominer un jour celles des autres ; sûr de ses sentiments comme de ses moindres sensations, il paraissait toujours n'être mu ^ue par la justice , et n'agir que par la raison. Son ambition fut un feu qui couva vingt ans pour éclater tout à coup comme un incendie indomptable. Cet homme, du reste, comme les hommes les plus puissants, grandit peu à peu, se forma lui-même, attendit les occasions avec intelligence, s'en servit avec mesure, et ne fut jamais impatient ni de la fortune ni delà gloire : ça vie était si logique qu'elles devaient

tôt ou tard Im arrirer toutes deux.

Descendant des anciens princes de la Mekke, fils d'Abou-Sofian, qui avait été chef du temple de td Kaaba^ lorsque son père,trui futtl'abond un ennemi acharné de Mahomet , île put pIuS résister à l'entraînement général Bt se déclara musulman, lejeune Moawiah eut l'esprit de se faire attacher à la personne de Mahomet comme simple secrétaire. Il connut ainsi les allures de l'envoyé de Dieu , pénétra peut-être quelques secrets importants, se fit estimer par les premiers adhérents à rislam,et se montra si modeste, si réservé, si discret, qu'onne vit que son aptitude sans voir son ambition, qu'on ne loua que son zèle sans redouter ses hautes capacités. Lorsque son frère aîné partit pour la Palestine , il ne se décida pas tout de suite à le suivre. Moawiah ne se hâtait jamais : il avait encore à étudier le caractère des successeurs du prophète, il voulait peut-être que l'Islam se consolidât avant de lui sacrifier à jamais les prétentions de sa famille sur le gouvernement de la Mekke Enfin lorsque la puissance du mahométisme fut manifeste pour tous , lorsque les prétendants à la prophétie, M ozaîlama et Asouad, eurent été vaincus par Abou-Bekr, lorsque l'Arabie entière fut pacifiée , Moawiah prit son parti. Pour régner sur le peuple arabe , il comprit qu'il lui fallait des vertus guerrières , et il résolut d'en avoir. Pour rêver, un jour, un règne personnel, il reconnut que ce n'était pas en Arabie même qu'il pouvait le fonder, et il partit pour la Syrie , non-seulement ann de se rendre par les armes diçne de ses aïeux , mais encore pour suivre de plus près les progrès de TIslam. Homme adroit , tête pensante , il se modelait d'abord sur ceux au'il voulait dominer plus tard : il sent sobre, rigide dans ses mœurs, religieux et batailleur, selon l'usage commun alors, selon le goût du temps. Toute cette tactique, tous ces calculs furent-ils les résultats des réflexions solitaires du jeune homme ? Les conseils de son père avaient-ils inspiré à Moawiah la conduite qu'il tenait? Les annalistes ne le disent pas ; mais tout fait présumer qu'il y avait complicité paternelle dans ces manœuvres habiles , dans ce plan longuement médité.

SYAIË MÛû£lU9£.

di

Les eireoitttatloes, do reste, 8er?ireiit admirablement Moawiab : le sort loi était favorable , ce qui, chez les Arabes, entraîne les suffrages des plus récalcitrants, et double la puissance du prédestiné. Moawîah n'avait éprouvé aucune atteinte de cette peste terrible, qui avait décimé Tannée musulmane en ran 637, et s*était surtout attaquée aux guerriers les plus illustres. De tous ces généraux, aussi actifs qu'habiles . à qui on devait la conquête de la Syrie, à peine eo restait-il deux , Amrou-Ben-EI- As et Khaled. Encore ce dernier avaitil été si longtemps malade, qu'il fut obligé de se retirer à Émèse. Là, par suite de son attaque de peste , par suite aussi des fatigues que dix ans de comibats perpétuels avaient accumulées sur sa tête, on vit le brillant cavalier arabe s'affaisser tout à coup, ses forces rabandonner peu à peu et son âme éner* gique ne survivre que trois ans à la destruction de son corps.

Amrou fut nomme par Omar gouverneur de la Syrie tout entière; mais pour maintenir dans la dépendance musulmane un aussi vaste pays, il fallait à Amrou un second dans l'habileté duouel il pût avoir toute confiance. Moawian agit si bien, il montra à son supérieur tant de perspicacité et tant de dévouement à la fois, il déploya tant d'activité* et de zèle, tout en se conformant aux indications (Tu'on lui donnait, qu'Amrou, décidé d ailleurs par les antécédents de Moawiah , le choisit pour le remplacer en diverses occurrences , et le chargea particulièrement de lever et de former des troupes nouvelles. Moawiah fit merveilles : il était d'un caractère doux et ferme tout ensemble , il avait une connaissance prématurée des hommes , il savait mieux que tout autre s'adresser à leur passion bonne ou mauvaise, et l'exploiter à son profit. Grâce à son éloquence auprès des indigènes les plus influents , grâce aux promesses dont il fut prodigue envers les masses , grâce surtout à une condescendance bien entendue pour les tribus des Arabeâl nouvellement rangées sous les lois de l'Isiam, il parvint en un assez court espace de temps à réunir une armée presque

(*) Yoyes Elmacin.

aussi nombreuse que celle que les guerres de la conquête et les ravages de la peste avaient détruite.

Ce premier suGoès du jeune lieutenant d' Amrou prouva à tel point son influence sur les populations que, quand l'armée, qu'il avait réunie, eut ordre de marcher sur l'Egypte, le khalife voulut reconnaître les efforts heureux de Moawiah en le nommant gouverneur de la Syrie , en place d' Amrou partant pour une expédition qui devait être aussi Ion* gue qu importante. A peiné en possession de son gouvernement, Moawiab, loin d*essayer son pouvoir sur les Chrétiens en les accablant d'impôts, loin de fatiguer les troupes qui lui restaientdans de vaines exoéditions, se montra, au contraire, généreux et facile envers les tri^ butaires, et s'appliqua tout d'abord à discipliner ses soldats, à chercher pour eux des instructeurs parmi les renégats et parmi les Arabes qui avaient servi l'empire byzantin. Patient et persévérant , il eut bientôt des légions organisées à la romaine, des compagnies d'archers, des machines pour les sièges, et des hommes capables de manœuvrer ces machines. Tolérant et juste , il obtint l'affection des Musulmans de Syrie, tandis que sa police rigoureuse rendait la sécurité aux villes , et que son administration ni exigeante ni tracassière rappelait le commerce que la guerre avait écarté.

Quoiqu'il ait eu dès lors une prédilection marquée pour Damas , et qu'il eût fait de cette capitale sa résidencè^ habituelle, il n'en inspectait pas moins lu»méme les autres districts de son gouvernement, y maintenait un ordre sévère, et cherchait à leur rendre leur ancienne tranquillité. Grâce à sa main ferme et à son œil visitant , la Syrie put assez vite effacer les ravages de la guerre.

Soumise presque tout entière, eUe n'avait plus à craindre oes courses désordonnées que les Arabes maraudeurs entreprenaient sur tous les points, durant la lutte entre les Musulmans et les Romains. Cette infortunée province put donc reprendre haleine; les agriculteurs revinrent dans les campagnes, les industriels dans les cités, les négociants sur le littoral. Ce calme momentané fut aussi salutaire à la Syrie qu'il

LlJNIVEaS.

fut Qtile à son gowremear. La Syrie, natorelleinent leeoode et riche, guérit pea à pea ses blessures, répara ses nertes, et se reprit à riTredans sod Dien-étre préeédent ; Moawiah se fit des partisans , dout le nombre augmenta de jour en iour et qui lui servirent au moment décisif de sa rie beaucoup plus que n'auraient fait des troupes nombreuses. Il Taut toujours mieux s'appuyer sur un peuple que sur une armée. Moawiah, pénétré de la vérité de ce précepte, ne cessa jamais de le mettre en pratique , et lui dut en partie sa grandeur dans Favenir.

MOBT D'HÉBA^CLIUS (*)• ^

Tandis que Moawiah administrait la Syrie avec une sagesse aussi noble que rare, Amrou-tien-£l-As s'emparait de FÉgypte avec une rapidité merveilleuse.

Tout devait céder désormais à cette nation arabe, dans le sein de laquelle se rencontraient à la fois de grands généraux et d'habiles administrateurs.

L'empire byzantin, au contraire, voyait année par année ses plus belles provinces conquises, ses richesses dispersées , ses troupes battues , et ses plus belles

â [lises changées en mosquées. Héralus, accablé de chagrins etd'infirmitéâ, se mourait au milieu de ses eunuques, et n'osait plus interroger ses ministres, de peur d'apprendre de nouvelles défaites , de nouveaux malheurs. Il végéta ainsi dans l'isolement et dans l'ignorance jusqu'en l'année 641 , et s'éteignit, inutile à son peuple, funeste à son empire, à charge à lui-même. Tout semblait, du reste, récraser et le désespérer : son fîls aîné Constantin, né de sa première femme Eudocie, n'avait montré aucune grande qualité, aucune vertu de prince, et ne méritait point le titre d'empereur, qu'il avait reçu presque dès sa naissance. Sa santé, d ailieurs,»était déjà chancelante, et faisait craindre qu'il ne survécût que peu de iours à son père. Le second fils d'Héraciius, Héracléonas, était un jeune homme de dix-neuf ans, aussi faible de corps que d'esprit. Sa mère , l'impératrice Martine, était une femme aussi légère qu'ambitieuse; c'était elle qui avait

(*) Voyez Tbéophaiie, Gedieous et Hieépbora

excité jadis la jalousie du TÎeil empereur; et depuis elle avait voué une Jiaine profonde au fils d'£udocie , avec lequel elle ne voulait pas qu'Héracléonas partageât Pempire selon les voeux d'Héraclius. Ainsi les tourments intérieurs venaient ajouter leurs angoisses aux souffrances impériales qui accablaient Héradius. Triste prince, dont la fin du règne ternissait la gloire que ses campagnes contre les Perses lui avaient acquise! Actif et brtve par boutade, il avait rencontréen lui assez de puissance pour vaincre un despote détesté, Chosroès, un peuple en décadence, les Perses; mais il n'avait pu lutter, malgré ses premiers et ridicules dédains, contre un nomme de génie, sorti d'un désert.

Effrayante péripétie des jeux de la fortune! le vainqueur d'hier devient le vaincu d'aujourd'hui, le triomphateur des armées du grand roi s'enfuit honteusement devant les premières bandes indisciplinées des Arabes. Mais aussi Héradius était trop au-dessous de son rôle : il lui eût fallu autant d'ardeur que de prudence , autant de persévérance que de soudaineté, et il n'avait aucune de ces grandes vertus princières. Héradius, nous Pavons déjà dit, c'est la contradiction couronnée : c'estdonc l'irrésolution dans les conseils, le doute quand il faut décider , et qui pis est ouand on a décidé, la mollesse quand u faut agir, Tinconstanoe quand il faut persister. Plus mobile que la boussole, il répond à la moindre impulsion ; il cède à tous les mouvements qui l'attirent sans en connaître la cause. U Ipi suffit de cette puissance occulte pour se croire entraîné fatalement par un pouvoir qu'il ignore, et qu'il appelle le destin ou la Providence, afin de lui laisser la responsabilité de ses torts.

Mahomet, au contraire, le pr^mier adversaire sérieux d'Héraclius, Mahomet est l'homme ardent, mais tardif; l'homme qui sait attendre, et ne se décourage jamais; l'homme qui a étudié tous les mouvements du cœur et de l'esprit , qui sait à quelle époque naît la maturité des idées , à miel signe on la reconnaît , et combien u est important de la saisir ; qui devine quana il faut parler ou se taire, (]uand il faut s'arrêter ou agir, qui voit une belle occasion et qui s*en

StRI£ MODERNE.

détourne, parce quMl y manque encore une condition de succès ; dofit la profonde préToyance pénètre l'avenir : prophète , parce qu'il lit au fond du cœur oumain et qu^il en mesure les battements; tour à tour le plus doux, le plus cruel, le plus dément, le plus implacable des chère de peuple ; le plus brave des commandants d armée, mais le moins pressé de vaincre. Or Mahomet créait une nation, et il la fit à son image ; Héraclius présidait à une décadence , et )I ne pai*vint qu*à en précipiter la chute. Ainsi deux hommes avaient bouleversé le monde au commencement du septième siècle , l'un par son génie , Tautre par son incapacité. Sans Mahomet, il n'y avait pas de nation arabe; avec un autre ^u'Héraclius peut-être , Feropire byzantin ne perdait pas la Syrie et TÉgypte, sa grande manufacture et son inépuisable grenier. Les Romains, qui s'é* talent encore trouvés assez d'énergie intime et de puissance militaire pour vaincre les armées nombreuses et regulièresdes Perses, auraient certes bien pu s'opposer victorieusement à l'invasion des Musulmans. Mais leur prince sans prévoyance, capricieux et léger, inconstant et vain, crut avoir mérité sa gloire en humiliant son rival Chosroès, et des lors il s'endormit sur ses faciles lauriers. Pour reconnaître le danger , il lui fallait le saccagement d'une province tout entière. Dans la mieux combinée des conquêtes, il ne vit longtemps qu'une lutte partielle : il n'opposa que des digues insignifiantes contre les premiers flots de l'Islam ; et quand vinrent enfin les armées romaines, il était trop tard, et Héraclius se garda bien de les commander en personne. II dédaignait les Arabes au commencement delà guerre,il les craignait à la fin; d'abord ce uit de sa part suffisance, ensuite ce fut lâcheté. La Providence semble, à certaines époques, condamner des peuples à l'inaction en aveuglant leurs chefs , et renouveler la face de la terre en faisant surgir du milieu des sables brûlants des esprits supérieurs qui rallient leurs semblables, leur impriment le mouvement, leur inspirent aes idées, leur proposent un but. La destinée d'Héraclius était-elle d'abaisser son empire, de même que celle de liahomet fut d'en élever un f

Rien n'est plus prompt que la crois»

sance d'une nation prédestinée à la grandeur. A peine Mahomet a-t-il réuni des tribus éparpillées et hostiles en un corps compacte et uni, que les hommes utiles se présentent en foule , et selon les besoins -successifs. Aprè^ les cénéraux , les organisateurs; après Khaled, Moawiah. Quand un peuple en est arrivé à cet état d'extrême ébullition d*où naissent les révolutions ou les transformations sociales , les gloires et Jes profits nationaux , il naît coup sur coup dans son sein les aptitudes et les talents les plus divers, les plus nobles dévouements, les plus grands courages. Tout mûrit vite sous l'œil d'un homme de génie , ce soleil humain ; chacun suit avec enthousiasme sa lumineuse direction. Sa pensée enfante des merveilles , sa volonté crée des vertus, et les masses reconnaissantes , dans leur stupéfaction admiratîve, nomment ces hommes de génie des prophètes et leurs actes des miracles; tandis que leurs adversaires, les envieux, les vaincus, les appellent des imposteurs I et traitent de fanatisme l'exaltation qu'ils allument dans le cœur de leurs parti* sans. Quoi qu'on dise ou qu'on fasse autour d'eux , ces hommes de génie viennent toujours à point pour réussir : \a^ chemins semblent leur avoir été prépjiirés; les capacités de toutes sortes leur font cortège. Voyez Mahomet : dans ses premiers adhérents il y avait l'étoffe de deux khalifes capables d'achever son œuvre, Abou-fiekr, l'unitaire, Omar, le cx>nqu^ rant ; dans ses premiers compagnons il y avait des héros qui s'illustrèrent tour a tour, Ali, Zaïd,Ozama, Dhérar, Schourahbil , Abou-Obaîda , Kiiajed , ^mrou- Ben-Ll-As, et tant d'autres ; (laps un de ses secrétaires enfin, IVf oawiab, un futur fondateur de dynastie : c'est de ce d^finer que nous avons o^ajntenanit à nous occuper.

PBEMlàBBS SKPBDITI0N8 MARITIBIBS DES ifiÀBES.

Une fo'iB qu'il se fut créé un grand nombre de partisans par ses avances judicieusement faites, une fois qu'il se fut formé un trésor par ses économies, une armée par son nabileté, Moawiah parvint à pacifier prévue entièrement

De

L'TTNiVERS.

ta Syrie, et força te reste des soldats de Fempire byzantin à se jeter dans les montagnesdu Liban. Il ne commit pas la faute de les poursuivre dans ce dernier refuge, et il laissa se former > derrière ces roches inaccessibles, un noyau de dissidents <]u'il paraissait avoir envie de ne point inquiéter, soit quil songeât à les faire revenir à lui à force de longanimité, soit qu'il voulût conserver un foyer de guerre, propre à entretenir le courage et Factivite de ses troupes. Pour occuper les plus ardents, il pensa alors à pousser des reconnaissances en Asie Mineure, et il chargea Habib, l'un de ses lieutenants, commandant de la place de Kinesrin , de s'avancer jusqu'en Arménie. Il savait que cette province était en perpétuelle agitation, qu'une foule de petits princes s'y étaient déclarés indépendants deConstantinople , et s'y disputaient la domination.

Habib obtint les succès que Moawiah avait prévus; ce chef, aussi hardi que rapide , pénétra sans difficulté dans ce pays divisé, entra dans plusieurs villes, enleva de nombreux buUns, et vint enfin mettre le siège devant Dovin , la capitale, cité riche et résidence du patriarche grec. Après quelques combats, où, faute d'unité dans le pouvoir, les Arméniens furent facilement vaincus, Habib força Dovin , la saccagea , et dirigea sur la Syrie trente-cinq mille captifs.

Puis, non contentde cette première victoire, le bouillant général arabe entreprit la conquête de Tlbérie, s'empara de Tiflis, chef-lieu actuel de la Géorgie, monta dans le Caucase, et y vainquit plusieurs peuplades barbares {*),

A mesure qu'Habib avançait vers le nord , il soumettait au tribut les populations qu'il avait domptées, et envoyait de temps à autre des prisonniers et des dépouilles à l'heureux gouverneur de la Syrie. Moawiah fut fort satisfait de son lieutenant; mais, plus prudent que n'était Habib, il lui donna l'ordre de s'arrêter enfin. Cet ordre arriva trop tard : Habib avait franchi Bab-alAhouad^ la Portedes Portes, ledéfiléde Derbend; et avec une armée épuiséepar ses propres succès il eut encore la témérité de s'engager dans les steppes immenses qui

{*) Voyez Àsolik, liistoiien arménien, et Deoys de Telmahar , historien syrien.

longent la mer Caspienne. Là, dit-on, il fut bientôt entouré par les farouches Khazars , et fut vaincu et mis à mort par leur khakan. Malgré son issue fâcheuse, cette expédition n*en augmenta pas moins la terreur qu'inspiraient les armes musulmanes, et servit aux projets que Moawiah avait formés (*).

Tranquille, en effet, du côté du continent , certain de son ascendant sur la Syrie, Moawiah, le premier d'entre les Arabes, pensa à la mer, et voulut y étendre sa domination. Il demanda donc à Abd- Allah-Ben-Saad , possesseur d'Alexandrie, de lui envoyer tous les vaisseaux qu'il avait trouvés dans le port de o^tte grande cité. Celui-ci lui en expédia dix-sept cents, nombre considérable, mais qui s'explique, en faisant entrer en ligne décompte les bateaux de toutes les

f grandeurs, les galères de guerre comme es simples barques. Moawiah armacette formidable flotte, trouva des pilotes pour la diriger, s'y embarqua lui-même, et se porta d'abord sur l'île de Chypre. L'arrivée de cette colossale expédition, aue les Byzantins s'étaient bien gardés cle prévoir , jeta l'épouvante dans llle entière. A peine les Chypriotes se défendirentils : on saccagea leurs propriétés, on ravagea leurs champs, on pilla leurs villes, et dans Constantia , la capitale , on abattit la grande église fondée par saint Epiphane. Mais la bataille une fois terminée, quand les habitants ne firent plus aucune résistance, Moawiah se montra aussi réservé , aussi clément , aussi généreux qu'il avait été fougueux dans l'action. Il arrêta le pillage, il empêcha le massacre , il traita ses nouveaux sujets avec douceur et justice, et se contenta d'imposer aux Chypriotes un tribut annuel , qui n'équivalait qu'à la moitié des impôts que l'île payait à l'empereur de Constantinople (**).

De Chypre, Moawiah, avant de retourner en Syrie, dirigea sa flotte victorieuse vers la petite île d'Aradus, dont il tenait à s'emparer. Pïous avons dit, dans notre description du pachalick de Tripoli , que ce vaste rocher , qui n'est plus aujourd'hui qu'un écueil, avait été jadis un petit Ëtat florissant. L'industrie

(*) Voyez l'ouvrage de Mouradja d'Ohsson, inUtulé : Des Peuples du Caucase, etc. (*") Voyez Entychius et Michel d'Antiochc

avait enriehi les AradieDs;et, lors des grandes coaouétes des Perses , des Macédoniens, des Romains, oour conserver leur fortune, ils sacrifièrent leur indépendance, et se soumirent tour à tour aux différents vainqueurs du continent. Pourtant ils ne voulurent pa;s agir avec les Arabes comme avec les précédents dominateurs de l'Asie. Assurés de la force des murailles de leur cité , ils ne répondirent aux sommations de la flotte musulmane que par le refus positif de se rendre. Alors Moavriah commença Tattaque , et fit battre la ville aux endroits qu'il crut les plus faibles. Les murailles résistèrent aux efforts des machines; et comme il n'était pas prudent de demeurer trop longtemps en mer, expansés à une tempête qui aurait pu détruire tous les navires musulmans, Moawiah députa vers les Aradiens un certain Thomaricle, ancien évéqued'Apamée , avec la mission d'engager ses coreligionnaires à se rendre , s'ils voulaient éviter la mort , comme punition de leur résistance obstinée.

Les Aradiens» loin de se soumettre, repoussèrent toute proposition, et conservèrent parmi eux l'évéque qu'on leur avait envoyé. Quoi gu'il en fût, Moawiah ne s'abandonna point à un entêtement ^ui aurait pu lui être funeste , et comme ibiver approchait, il fit rentrer ses vaisseaux dans les ports de son littoral , retourna de sa personne à Damas , et remit à l'année suivante la prise d'Aradus. L'année suivante, en effet, il investit de nouveau la petite place maritime. Cette fois les Aradiens, effrayés de la persistance des Musulmans, se soumirent, à condition qu'on les laisserait se retirer où bon leur semblerait. Moawiah, qui ne se souciait pas d'avoir sur ses côtes une place ennemie , un refuse pour les flottes romaines ^ui pourraient un jour débarquer sur ses rivages, n'étant pas d'ailleurs assez sûr de pouvoir tirer parti lui-même de ce poste maritime, nt détruire par le feu la ville d'Aradus, rasa ses murailles, et d'un port fit recueil actuel (*).

Durant ces hostilités répétées^ durant ces courses dévastatrices dans l'Asie Alineure, ce pillage de l'Arménie , cette

prise d'une Ile imnortante, Chypre, cette destruction aune place forte, Aradus, que ijaisait. donc l'empereur romain? L'empereur romaia^tait un enfant. Constant U., couronné à onze ans, orphelin» et abandonnée Ccmstantin, fiJs aine d'Héraelius, était mort à l'âge de vin^huitansyminé par l'air de Constantmople, quittait funeste à sa chétive santé , et en tremblant pour les jours de deux enfants* en has^âge que lui avait donnés sa femme Grégoria. Ce prince débile n'avait pas régné quatre mois, et Vjoïi accusa encore sa belle-mère, Martine , d'avoir avancé sa fin par le poison (*-).

Dans l'espace si court durant leauel il avait été emoereur, Constantin n eut que le temps ae commettre une action odieuse, qui sans doute lui porta maiheur. Le trésor de l'empire était vide, et le trésorier Philagrius conseilla à son maître de violer le tombeau d'Héraclius pour en enlever une couronne d'or de soixante-dix livres pesant, dont le triste adversaire de Mahomet s'était orné dans son sépulcre. On brisa donc le cercueil de l'empereur décédé, et la couronne d'or tenait tellement à la tête du cadavre, gu'il fallut l'arracher avec effort, et qu il y resta fixés quelques cheveux blancs du malheureux prince. Déplorable et honteux moyen de se procurer un peu d'or que le fils'impie n'eut pas même le loisir d'employer ! Héracléonas , qui , dans le principe, devait partager Tempire avec son frère aîné» fut incapable de gouverner seul. On se souleva contre lui , on Je déposa, et le jeune Constant fut élevé à sa place. Puis, ajoutant l'outrage à la dépossession, la cruauté à la rigueur politique , on fit le procès du fils et de la mère, de l'imbécile Héracléonas et de l'infâme Martine; on coupa la langue à l'une, le nez à l'autre, et on les exila ainsi mutilés. Les hommes obscurs , qui conseillèrent le jeune empereur Constant II , loin de songer à se défendre contre les Arabes , ne pensèrent qu'aux disputes théologiques qui divisaient alors le misérable empire byzantin : les prêtres seuls régnaient là oii il aurait fallu des guerriers.

Moawiah n'avait plus que quelques

V*) Voyez Théophane. (*) Voyez Nicéphore et Cedrenus

7™« IJvraison. (Svhie Moderne.) 7

coups à frapper pour ahatire le colosse romain, qui déjà chancelait de toutes parts. A dater des Ommiades ( Ommayyades, devrait-on dire), la puissance romaine n'exista plus ni en Asie ni en Afrique. Déjà elle avait été remplacée en Syrie, en Mésopotamie et en Egypte, par la puissance arabe. Déjà une armée musulmane avait poussé jusqu'à Tripoli de Barbarie; plus tard, la même armée devait marcher de victoire en victoire jusqu'au détroit de Gibraltar, et enlever un des plus riches fleurons de la couronne impériale , la Sicile. Les événements avaient toute la rigueur et toute la promptitude de la fatalité : Tempire byzantin était condamné, et on ne le faisait point languir dans son exécution. Moawiah étant Fhomme auquel était destiné ce pouvoir gigantesque , il s'apprêtait à s'en r^dre digne.

Moawiah ne voulut pas laisser respirer l'Asie Mineure, et dès le commencement de Tannée 6âl , il réunit de nouveau ses bataillons, les partagea en deux corps, ordonna à l'un de ces corps de se porter au nord-est, vers les provinces transtigritanes, tandis ou'ii se mettait luimême à la tête de l'autre, traversait le Taurus , et entrait dans la Cappadoce pour mettre le siège devant Gésarée.

Cette ville résista à son premier choc; et, selon son habitude, au lieu de per« dre son temps devant une place , Moawiah répandit ses troupes dans le pays , porta le ravage dans toutes les campagnes, et revint bientôt sur Gésarée. Cette cité, alors, investie par, une armée victorieuse, sans communication avec le pays , sans espoir de secours, se vit contrainte de traiter.

Moaviah , toujours politique, se borna à imposer le tribu ordinaire à Gésarée, et consentit à ne point y laisser garnison. £n visitant la ville , en la voyant toute remplie de superbes monuments et de nombreux édifices , quelques chefs arabes exprimèrent le regret de ne point s'être emparés par la force de tant de richesses. Mais Moawiah , qui avait déjà les vertus d'un grand prince, malgré les observations qu'on lui lit , n'en fut ~ias moins fidèle a la capitulation. Son )Ut était moins d'augmenter son trésor que de jeter l'épouvante au cœur du gouvernement de Gonstantiuople.

Ei

Laissant donc Gésarée de cdlé» H se dirigea sur l'Arménie, dans laqndle Constant il avait conservé une certaine puissance, malgré les précédentes expéditions musulmanes. Son apparition te^ rifia les populations , et les fit rentrer presque aussitôt sous son joug. Son succès fut même si grand que rempereur, de plus en plus enrayé, lui demanda une trêve de deux ans. Moawiah l'accepta , car elle lui donnait le loisir d'inspecter la Syrie, de faire reposer ses armées, et de poursuivre le nouveau plan qu'il avait combiné {*),

Moawiah, qui, comme nous FavoDs déjà vu , ne se contentait pas de dominer sur le continent , se proposait de créer une marine capable de porter la guerre au centre même de l'empire, et de jeter une armée autour de Constantinople. C'était vouloir en finir d'un coup avec les Romains ; mais ce pro* jet était troc audacieux et trop grandiose pour réussir encore. Ce n'était pas à Moawiah qu'il appartenait de se rendre maître de cette capitale des capitales ; pourtant Tessai qu'il en fit produisit un grand effet , et lui fit un grand honneur. Tout immense qu'était son ambition, elle n'en était pas moins prudente et réglée : il ne se hasarda donc point brusquement à mettre en œuvre ce qu'il avait conçu , et il voulut éprouver ses marins avant de leur imposer une si rude tâche. En deux ans Moawiah avait équipé une nouvelle flotte de douze cents bâtiments ; et la trêve avec l'empereur terminée , il donna le commandement de cette flotte à AbouTawar, en lui prescrivant d'attaquer l'archipel grec.

Abou'l'awar se porta d'abord sur 111e de Cos, et à peine ses vaisseaux y furentils arrivés que la trahison d'un évê^e livra l'île au général musulman. Celui-ci y trouva de nombreuses richesses , àes ravitaillements de toutes espèces , et détruisit, avant de se retirer, la forteresse qui commandait la ville. Delà il cingla vers la grande île de Crète; mais on ne dit pas s'il la conquit, et on le voit, à quelque temps de la , revenir à l'est sur l'île de Rhodes, dont il s'empara sans trop de difficultés. Parmi le butin qu'il trouva dans cette dernière tie» ce qui

(*) Voyez Elmadn et Aboa* Pféda.

frappa le plus les Arabes , ce fut le célèbre colosse en bronze qu'on attribue à Cbarès de Linde, élève de Lysippe.

Cette statue, qui n'avait de valeur que par sa grosseur prodigieuse, denoanda douze ans de travail, et coûta trois cents talents , environ treize eent cin* ouante mille livres actuelles. Un de ses Qoigts surpassait en ampleur le corps humain , et sous ses deux jambes passaient sans peine les plus fortes galères. Placée à rentrée du port de Rhodes , elle ne demeura intacte que cinquantesix ans ; au bout de ce demi-siecle un tremblement de terre abattit cette monstrueuse merveille. Les Musulmans admirèrent les débris énormes du colosse, résolurent d'en extraire le bronze, de l'emporter en Syrie, et on prétend qu'un juif d'Ëmèse en acheta les morceaux à Moawiah , et en chargea jusqu'à neuf cent quatre-vingts chameaux.

Lorsque sa flotte fut rentrée à Tripoli de Syrie, Moawiah répara les pertes qu'eue avait éprouvées , l'augmenta encore de quelques vaisseaux , en laissa (e commandement à AbouT awar^ et lui donna des instructions pour aller attaquer Constantinople, tandis que, lui Moawiah , ferait une diversion en Asie Mineure. Tous les préparatifs ayant été promptement termmés, la flotte n'at^ tendait plus qu*un bon vent, lorsque deux Tripolitains, qui étaient restés fidèles au christianisme et à l'empereur, conçurent un projet aussi noble qu'audacieux. 11 fallait que le cœur de ces deux bommes , qui étaient frères^, fût bien haut placé pour que, dans un siècle où leurs compatriotes étaient tombés si bas, se montraient toujours si faibles et quelquefois si lâches, ils tentassent de sauver à eux deux l'empire menacé, et d'inspirer ainsi à tous tes Grecs le courage de repousser l'envahissement de rislam. Affrontant les dangers Les plus graves, décidés à tout braver pour leur sainte cause, ils choisirent une nuit noire, durant .laquelle les Musulmans , pleins de sécurité au centre de leurs conquêtes, s'étaient relâchés de leur surveillance, pour égorger les gardiens d'unedes prisons de la ville , pour délivrer les Romains captifs, pour les armer comme ils purent, et les entraîner à leur suite.

L'audace même de ce coup de main ,

la promptitude avec laquelle il fut exéouté, la surprise des Arabes, l'épouvante des autres habitants delà cité, toutes ces causes réunies servirent au succès de l'héroïque entreprise des deux frères. Loin d'ailleurs d'occuper ceux qu'ils avaient délivrés à tirée vengeance ee leurs ennemis , à piller la ville , à massacrer la garnison , ils se hâtèrent , au contraire, de diviser leur troupe en deux bandes, afin que l'une se portât sur la demeure du gouverneur mahométan, et le mtt à mort, coûte que ooûte^ pour empêcher qu'aucun ordre supérieur ne ralliât les Arabes, et afin que l'autre division pût se frayer le plus rapidement possible une route jusqu'au port. La première bande parvint à tuer le gouverneur, et jeta la confusion dans son palais; la seconde bande arriva au port malgré mille obstacles, y alluma un grand feu , et incendia la flotte mu • suJmane. Enfin, tous ces mouvements furent si vivement et si habilement exécutés, que les deux frères eurent encore le temps de dégager un des meilleurs navires, de s'y embarquer avec les Romains , et de s'enfuir à Constantinople. Les ingrats contemporains de ces deux héros ne nous en ont point conservé le nom (*).

Moawiah avait déjà assez de puissance pour réparer promptement les dommages que t'incendie avait faits à sa marine. Pourtant, quelle que fût l'activité qu'il déploya , les deux Tr jpolitains eurent le temps d'aborder à Constantinople , d'y jeter l'alarme et d'exciter tellement l'honneur de leurs compatriotes, qu'ils se décidèrent, de leur c6té, à équiper une flotte, et â s'opposer à l'attaque des Musulmans sur terre comme sur mer.

L'empereur Constant II, qui avait alors vingt-cinq ans , se vit forcé par roninion publique de se mettre lui-même à la tête de son armée navale. Lea deux flottes firent chacune la moitié du chemin, et se rencontrèrent sur les rivages de la Cilicie, entre Rhodes et le golfe dePam-> phylie. Les Romains, les premiers, s'élancèrent contre les vaisseaux arabes : le choc fut des plus violents , les éperons de presque toutes les galères grecques pénétrèrent dans le flanc des ga-

(*) Voyes Théophane.

L'UMVERS.

lères musulmanes, et dèslors commença un immense combat d'abordage. Les Arabes avaient soutenu avec un grand sang-froid et une grande intrépidité ia première attaque des Romains , et bientôt les bâches et les sabres firent mutuellement leur devoir. La mer, au bout de quelques heures, était toute couverte de denris de navires et toute rouge de sang humain. La mêlée se montrait surtout furieuse autour du vaisseau que montait l'empereur byzantin. Quels que fussent les efforts qu'il fit sur lui-même, le jeune prince, peu habitué à de semblables batailles , fut saisi d'effroi , et afin de sauver sa vie , qu'il se repentait maintenant d'avoir compromise dans une pareille boucherie, il eut la lâcheté de changer d'habit avec un soldat. Malgré ce honteux déguisement, il n'aurait pas encore été sûr de s'échapper, si l'un des deux frères tripolitains ne s'était pas trouvé auprès de lui , et ne l'eût pas transporté sur ses épaules dans un autre navire.

Le héros qui venait de retirer du carnage un prince pusillanime eut-il honte de ia décadence des siens , de l'ignominie du rejeton impérial; ou bien désespérait-il de la victoire , et ne voulait-il pas survivre à une défaite qui devait rendre inutile son magnanime dévouement? Dieu le sait. Toujours est-il que ce brave entre les braves , soit désespoir, soit intention ignorée, retourna sur le vaisseau le plus exposé de la flotte grecgue , et s'y fit tuer en combattant une foule d'ennemis , et au moment même où les débris de la flotte romaine s'enfuyaient à toutes voiles et à toutes rames (*).

GUEBBES CIVILES ENTRE LES ÂBÂBES.

L'impéritie allait perdre l'empire byzantin , le hasard le sauva. Au lieu de profiter du désastre de ses ennemis , on vit tout à coup Moawiah rappeler sa flotte à Tripoli, revenir lui-même de l'Asie Mineure, et rassembler toutes ses forces dans Tattente d'un grand événement. C'est que la pensée de toute sa vie allait se réaliser pour l'ambitieux gouverneur de la Syrie, c'est qu'il allait avoir à jouer sa grande partie.

(*) Voyez Théophane et AboaU-faradj.

Othman avait succédé à Omar dans le khalifat; mais ce vieillard, qui n'avait obtenu qu'une faible illustration parmi les siens , qui ne s'était montré tout au plus qu homme de bon sens dans les conseils de son prédécesseur, ne trouva pas assez d'énergie pour surmonter les difficultés de sa haute position, à laquelle d'ailleurs il parvint trop tard. Quoique son xègne, d'environ douze ans, eût été marqué par de nouvelles conquêtes, ces conquêtes appartinrent plutôt à la valeur des chefs arabes qu'a sa propre impulsion. Choisi comme khalife a l'âge de près de quatre-vingts ans, entouré tout d'abord par des gens avides, assailli par les exigences d'une famille nombreuse, son gouvernement alla baissant d'année en année.

Il en arriva même à destituer de leurs fonctions des hommes dignes et capables, pour les remplacer par quelquesuns de ses parents, à séparer entre ses créatures les butins que lui envoyaient ses généraux vainqueurs , à dissiper de toutes les façons le trésor public (*).

Contre ces fautes et ces déprédations Moawiah se garda bien de se soulever : il était trop politique pour cela ; il voulait jusqu'au dernier moment se montrer fidèle à son souverain. Mais les Mcdinois ne pensèrent point comme le iils circonspect d'Abou-Sofian. Après avoir longtemps murmuré contre leur vieux khalife, outrés de ses derniers actes d'arbitraire et de dissipation , un grand nombre d'entre eux quittèrent la ville avec colère et mépris, et s'en allèrent camper dans la campagne à une petite distance. De jour en jour le groupe des mécontents s'augmentait; enôn il vint d'Egypte une députation réclamer contre le despotisme d'Abd-Allah, frère d'Othman , et exiger son remplacement par Mohammed , fils d'Abou-Bekr. Le khalife, inquiété par la révolte croissante, concéda, ann de les apaiser, ce que lui demandaient les Arabes d'Egypte. Les députés s'en retournaient donc satisfaits, lorsqu'ils furent rejoints

Srès d'Aïlath par un courrier porteur 'une lettre pour Abd-Allab. C^ette lettre les intrigua; ils en rompirent le

(*) Voyez Elmacin, Ockley et d'HerbeJot, Bibliothèque orientale^

SYRIE MODERISE.

«achet , et ils V larent l'ordre de mutU 1er Mohammea et ses partisans . et de les pendre ensuite à des palmiers. Cet ordre barbare ne venait pourtant pas du vieux khalife; par une négligence impardonnable il 1 avait signé sans en (urendre connaissance, et avait été trompé par son secrétaire Marwan.

A cette épo(]ue de grandeur extérieure et de débilité intime de l'Islam, une foule d'ambitieux recherchaient lekhalifat, et y tendaient par tous les moyens. Presque toutes les villes importantes avaient leurs candidats , dont elles appuyaient les intrigues : Alexandrie avait choisi Ali, le gendre du prophète, Basrah tenait pour Thashah, Koufah appuyait Zobaïr, enfin Damas faisait des vœux pour Moavriah. Mais outre ces compétiteurs presque avoués , il y en avait d'autres qui s'agitaient dans les ténèbres, et parmi ceux-là, Marvi^an.

A force de flatterie, il s'était fait nommer secrétaire d'Othman ; à force d'adresse, il avait surpris sa confiance; à force de ruse, il était parvenu à le tromper. Si, du reste, il avait envoyé l'ordre cruel dont nous avons parlé plus haut, dans le but de perdre son maître, il ne pouvait mieux faire. Les Égyptiens, en effet, pleins de haine et de rage, revinrent avec Mohammed sur Médine, se joignirent aux révoltés de la plaine, et assiégèrent le khalife dans son Datais. Ce siège dura un mois; ennn, Mohammed, suivi de deux autres Musulmans, put un jour s'ouvrir une issue jusqu'auprès d'Othman , et quoique ce vieillard vénérable par son âge, par ses antécédents militaires, et par son caractère sacré, sinon par son génie, fût occupé à lire le Koran , qu'il tenait sur ses genoux, Mohammed n'en eut pas moins le triste courage de l'égorger (*).

Ce fut un grand malheur pour Ali , qui avait certainement des droits sérieux au khalifat,d'y parvenir sur un cadavre. Sa nomination, d'ailleurs tumultueuse et partiellef, souleva bien des oppositions. La plus dangereuse de toutes ces oppositions fut celle d'Aïeschah, la veuve vénérée du prophète.

Elle en voulait toujours à Ali , qui avait témoigné dans sa jeunesse contre sa

(♦) Yoyez AboaTftkla.

fidélité à Mahomet; elle ne voulait pas avant tout gue son calomniateur régnât, et elle excita Zobaïr à s'armer contre celui qu'elle appelait l'usurpateur du khalifat. Bientôt Thashah, cet autre ambitieux, vint se joindre à Zobaïr, quitte à se disputer plus tard ensemble la proie pour laquelle ils allaient combattre. Aïeschah était le lien entre eux deux ; elle les excitait et les enflammait par ses déclamations ; elle accusait Ali d'avoir été l'un des assassins d'Othman : ce qui n'était pas plus vrai que son adultère à elle, calomnie pour calomnie, la loi du talion appliquée à la vengeance. Cette femme arrogante et exaltée fit tant que la guerre civile s'alluma. Ali fut forcé de marcher avec une nombreuse armée contre les révoltés, et les ayant rencontrés non loin de Basrah , il eut le bon esprit de faire des propositions de paix avant d'en venir aux mains. Mais il comptait sans Aïeschah : une femme blessée dans son honneur ne pardonne Jamais. Aïeschah méprisa les avances d'Ali , les fit rejeter par ses complices , et la bataille eut lieu. Elle fut sanglante : dix-sept mille Arabes restèrent sur le terrain , et im si grand nombre d'entre eux fut tué autour du chameau qui portait la veuve du prophète , que cette journée en garda le nom de : Journée du Chameau, Enfin, ce chameau si vaillamment défendu fut pris par les soldats d'Ali : celui-ci était vainqueur, et il eut la générosité de traiter avec respect Aïeschah , son implacable ennemie, et de la laisser achever ses jours à Médine (*).

Le moment d'agir était venu pour Moawiah ; il le saisit avec promptitude et résolution. Il se hâta d'accoraer une nouvelle trêve de trois ans à l'empereur de Constantinople , qui craignait déjà de voir sa capitale assaillie. D'après la Chronique syriaque d'Aboul-Faradj , ce fut un certain Ptolémée qui vint conclure cette paix menteuse et momentanée, et qui laissa entre les mains des Musulmans son fils Grégoire pour otage. Selon les annalistes grecs, au contraire, c'aurait été Moawiah qui aurait sollicité la suspension d'armes, dont il .se trouvait avoir le plus absolu besoin , et

(*) Voyez AboaM*féda , et Constantin PorpbyrogéDète, d« ddm. imp.

qai, pôof l'obtenir, aurait offbrt de fbiirnir à Femplre, ciiacuii des jours que durerait la trêve, un esclave, im ehevai et mille pièces d'argent. Il n'est guère possible qu'un fainqueur ait pu pro« poser de pareilles conditions, quels qu*aientété ses nouveaux projets,quelleB qu'aient été les pertes qu'un terrible tremblement de terre, qui ravagea en 659 la Syrie et la Palestine, et y détruisit plusieurs villes ^ lui ait fait éprouver* Cette fable est une nouvelle raison de défiance contre les écrivains du Bas-^ Empire^ qui) faute de traits héroïques , d'actions honorables, de victoires et de conquêtes à citer en l'honneur de leurs déplorables princes, accumulent parfeus les mensonges pour avoir la rare oc* casion de les louer.

Quoi qu'il en soit, il y eut trêve entre les Arabes et les Romains, et Moawiah l'employa à grouper ses partisans les plus chauds, à réunir ses troupes les

Ï^lus aguerries, à les haranguer et à eur faire comprendre que le khalifat était mal placé entre les mains d'Ali.

Il représentait le gendre de Mahomet, comme n'ayant que labravoure commune d'un soldat et non le génie puissant d'un chef de nation, comme ne pouvant nue compromettre la grande cause de llslam , faute de vues hautes et larges, faute d'une énergique persévérance. Il rappelait que trois fois déjà Ali avait eu la présomption de se mettre sur les rangs pour être proclamé khalife, et que trois fois la sagessedes vieillards élee* teurs l'avait repoussé, en portant tour à tour leurs suffrages sur Abou-Bekr, sur Omar et sur Othman. 11 s'enorgueillissait avec adresse de sa parenté avec ce dernier, accusait les partisans d'Ali d'être, tous, les assassins de l'ancien khalife , disant que si Moiiammed avait porté le coup mortel , les autres avaient approuvé son crime, excité sa rage. Pour parvenir plus sûrement à inculquer ces idées au peuple tout entier, il se procura la robe ensan*

Slantée d'Othman, et la fit suspendre ans la principale mosquée de Damas.

Puis, quand il disait lui-noême la prière, il faisait suivre ses invocations a Dieu par des imprécations contre Ali. Mais 1.1 ne se bornait pas a endoctriner les niasses, il cherehait aussi d«s appui»

parmi les hommes les plus considérables, parmi les guorriers les plus célèbres. C'est ainsi qu'il attira dans soa parti l'illustra Amrou^Beot-ËNAs , le conquérant de l'Egypte. Celui-ci avait à se plaindre des habitants de Médina, qui le laissaient sans emploi. Moawiah le consola^ le flatta, et, ce qui valait encore mieui, lui garantit pour toute sa vie, en cas de succès contre Ali , le gouvernement de l'Egypte (*).

Toutes ses mesures prises, Moawiah, accompagné d'Amrott<Ben-£l*As, sortit de Damas avec une armée de cent mille hommes et s'en vint vers l'est pour traverser l'Euphrate, et pour attaquer Ali dans l'Irak, l'ancienne Mésopotamie. De son côté, Ali, menacé plus sérieusement cette fois que par une femme colère et deux ambitieux subalternes , rassembla uuatre-vingt mille combattants, et marcma à la rencontre de son rival. Les deux armées étaient bien différentes : celle de Moawiah était régulière et disciplinée, obéissant avec ponctualité à son chef, ayant des renégats habiles pour officiers, des Arabes distingués pour généraux , des compagnies exercées au tir de l'arc et à toutes les manœuvres du temps; celle d'Ali possédait encore dans son sein quelques-unes de ces tribus nomades bonnes tout au plus pour les escarmouches, un grand nombre de cavaliers vaillants mais téméraires, des masses braves mais confuses, et vingt-six de ces vétérans de l'Islam , hommes énergiques, il est vrai , mais qui n'avaient pour tout mérite que d'avoir assisté au combat de Bedr, ce premier exploit du

Erophète , que nous avons dit ressem- 1er plutôt à une attaque de brigands qu'à une véritable bataille. Ainsi, d'un côté, le talent et l'habileté militaires ; de l'autre le courage personnel, mais Finexpérience de la guerre (**).

Moawiah eut beau faire, il ne parvint pas à combattre en bataille rangée les troupes de son adversaire. Lorsque les premières lignes des Syriens se développaient dans la vaste plaine de Siffin, située entre Palmjrre et l'Euphrate, les Alidesse retiraient dans leur

) Voyei: Abou'rféda, Jim. mu$.

**) Voyes ThéophiuM.

cami>; iorsqu^au contraire Moawîah restait dans le rien, ses ennemis venaient Vf attaquer. Ce n'était done qu^une suite de petits cdmbats, dont aucun ne pouvait être définitif, oui se passaient mesque entièrement en luttes individuelles, et oui n'aboutissaient qu'à faire périr des nommes sans utilité.

Durant trois mois et demi , on resta ainsi en présence, sans faire un pas en avant, sans amener le moindre résultat pour les deux causes qui se disputaient la souveraineté. Déjà quatrevingt-dix combats s'étaient donnés, et il semblait que, pour remporter la victoire, il fallait tuer jusqu'au dernier ennemi, lorsqu'une nuit, tandis que les Syriens ne s'attendaient à reprendre les hostilités que le lendemain au matin, Ali vint fondre sur leur camp, et, suivi de- presque tous les siens, commença une des luttes les plus sanglantes qui se soient jamais livrées. Les deux armées, animées de la même ardeur, combattaient dans le silence et les ténèbres; chacun, en rencontrant un adversaire, le harcelait jusqu'à la mort sans passer à un autre; on frappait, on tombait, on était victorieux, on mourait, sans se lamenter ou se glori- Oer, sans voir son ennemi : combat de muets, où l'on n'entendait que le bruit des glaives qui s'entre-choquaient, où Tépée furieuse éteignait le râle dans la gorge du mourant; duel de cinquante mille hommes contre cinquante mille autres, qui, s'il s'était prolongé, aurait amené Textermination des deux armées à la fois ! Durant ce lugubre carnage , Ali, qui gémissait intérieurement de toute cette effusion de sang, voulait arrêter c^s meurtres individuels et inutiles , et fit appeler Moawiah en combat singulier, afin de vider à eux seuls la querelle qui séparait les Musulmans. Mais Moawiah ne commit pas la faute d'accepter ce défi , et comme Amrou s'en étonnait, il lui répondit : « Le bras d'Ali « est plus fort que le mien ; jamais il ne a s'est abattu sur un ennemi sans l'é- « craser; mais c'est la tête et non le « bras qui fait le capitaine, et je lui « prouverai que c*est moi qui le suis. » Cependant corps à corps l'avantage semblait se déclarer pour les Alides, lorsque, le soleil s'étant levé, Moawiah fit

attaclier quatre korans au bout de

auatre piques , et les fit placer au milieu e la bataille, en s'écriant : « Que ce « livre des livres juge entre nous 1 » A cette vue, chacun s'arrêta, frappé de respect et d'irrésolution à la fois , et Moawiah profita de ce répit pour demander que deux arbitres prononçassent entre les deux prétendants au khalifat.

Cet arbitrage solennel fut accepté : Amrou-Ben-EUAs fut choisi par Moawiah, Abou-Mouça fut nommé par Ali. Puis les armées se replièrent chacune sur le pays d'où elles étaient sorties.

Amrou , par ruse autant que par habileté, fit obtenir l'avantage a Moawiah; mais, à la suite de ce jugement peu loyal, les choses n'en restèrent pas moins où elles en étaient auparavant, et la guerre allait recommencer, lorsque trois hommes se conjurèrent pour mettre fin aux déplorables dissensions de leur patrie. Ces trois hommes ne trouvèrent pas d'autre moyen d'en finir

3ue de mettre à mort les trois chefs qui ivisaient l'Islam, Ali, Moawiah et Amrou. Amrou dut la vie à une méprise : on tua pour lui un de ses officiers qui lui ressemblait. Moawiah reçut une blessure qui ne fut pas mortelle, mais qui le rendit impuissant. Quant à Ali , il fut assassiné et succomba dans la mosquée de Koufah (*).

Quelques Alides entêtés proclamèrent khalife à sa place son fils aîné Hasan. Mais ce Jeune homme, d'un caractère faible et doux , d'un esprit sans portée, se laissa bientôt circonvenir par Moawiah. Ce dernier proposa à Hasan de lui céder le revenu dTe la province persane de Darabdjerd et le trésor de Koufah s'il consentait à renoncer à ses prétentions au khalifat. Hasan, dont l'esprit était, à ce qu'il paraît, plus intéressé que belliqueux, accepta cette abdication payée. Mais, soit que cet amour de 1 argent eût indigné Moawiah, soit plutôt qu'il eut voulu ôter toute chance d'avenir à son rival , voici comment il conserva une province et dépouilla Hasan : étant entrés tous deux à Koufah, Hasan déclara à ses partisans réunis qu'il renonçait a toujours au khalifat, et qu'il cédait è

(*) Voyei AbottVféda.

Moawîah , plus capable de reni[)lir les devoirs difficiles de cette dignité, le pouvoir religieux, civil et militaire.

Moawiah prit la parole à son tour, et, après avoir accepté la souveraine puissance, il termina ainsi son discours :

« Je suis convenu avec Hasan, de « certaines conditions pour rétablir la « paix ; maintenant qu*il n'est plus be- « soin de ces conditions, je les révoque « en vertu du pouvoir dont je suis re- « vêtu. On abat l'échafaudage quand « rédifîce est bâti. » Gomme on le voit, Moawiah était un homme de génie barbare : s'il calculait bien , s'il agissait avec prudence , s'il savait tour à tour montrer de l'énergie et de l'habileté , il ne comprenait ni la foi des traités ni la sainteté de la parole. La grandeur caractérisait souvent ses actes, la moralité presque jamais. Ses détracteurs l'accusent encore d'être allé plus loin que le mépris des conventions : Hasan s'était retiré à Médine , confus et ruiné ; huit ans après la scène que nous venons de rapporter, il y mourut par le poison, et l'on reprocha à Moawiah la fin violente du fils d'Ali. Rien ne prouve pourtant que le khalife, alors tout-puissant , ait eu besoin de ce nouveau crime pour consolider une souveraineté que personne ne lui contestait : Hasan était annulé, et son frère Housaïn restait dans la retraite et l'obscurité.

A peine parvenu au rang suprême, Moawiah , toujours préoccupé au gouvernement intérieur de son empire, voulut frapper au cœur l'anarchie, et empêcher tout schisme et toute dissidence entre les Musulmans. Nous avons vu qu'Abou-Bekr avait vaincu, avec fruit pour l'Islam , les prétentions de deux faux prophètes. Mais si, du temps de Moawiah, le fond de la religion mahométane n'était plus contesté, en revanche il s'était fait de si nombreux commentaires du Koran , des interprétations si diverses à la loi primitive, que rislam courait risque de n'être plus bientôt qu'un tas de contradictions de tous genres , et le livre sacré un texte vague, propre à tous les gouvernements, à toutes les habitudes , à toutes les divergences nationales. Cette tendance,, funeste à coup sûr à l'autorité des' khalifes , était d ailleurs un obstacle réel

à l'unité que rêvait Moawiah. Le recueil des traditions qu'avaient laissé les compagnons de Mahomet, les innombrables explications des passades amphibologiques du Koran, s'appelaîent^ounna (tradition). Cette sounna prenait chaque jour un développement de plus en plus monstrueux, on en avait déjà couvert assez de parchemins pour compléter la charge de deux cents chameaux, lorsque Moawiah voulut mettre un terme à cette fureur de gloser et d'interpréter. Il appela donc à Damas les deux cents alfakis, ou docteurs de la loi, répandus sur tout le territoire de son empire, en choisit six des plus sa^es et des plus intelligents, et leur enjoignit de réduire aux bornes les plus étroites le colossal amas des rêveries de deux générations. Les six docteurs de la loi travaillèrent en conscience : ils résumèrent en six livres l'énorme bibliothèque qu'ils avaient compulsée. Tout le fatras qui restait fut jeté, par les ordres de Moawiah, dans la rivière de Damas. Cet acte de bon sens et d'adroite politique apporta au nouveau khalife du profit et de l'honneur à la fois : son gouvernement devint plus facile, son administration plus régulière, et, grâce à la tranquillité intérieure, il put dès lors songer à de nouvelles conquêtes.

C'était l'an 41 de l'hégire (661) que Moawiah s'était vu libre possesseur du khalifat. Constant II régnait toujours à Constantinople : l'enfant insigniGant avait fait place à un homme de trentedeux ans, violent dans ses passions, de la plus cruelle irascibilité, excessif dans ses idées, qui avait embrassé le monothélisme avec un entêtement furieux, et poursuivait les orthodoxes avec rage.

L'an 660, ce prince, aussi méchantqu'incapable , pour se débarrasser de l'opposition religieuse que lui faisait son frère Théodose, l'avait fait assassiner. Ce crime infâme souleva contre | Constant II la haine de presque tous les habitants de Ryzance. L'empereur, exaspéré de voir ses sujets, dans sa capitale, l'éviter avec horreur, courber la tête sous sa tyrannie, mais murmurer des paroles de malédiction tout en se prosternant devant son pou* voir, prit en exécration cette ville tacitement rebelle , et résolut de la quitter

SYRIE MODERl^E.

et d'aller s'étcèlir ea Italie. Ce déplacement, sans cause politique, de la résidence impériale, ne pouvait être favorable qu'aux ennemis des Byzantins ; qu'importait à leur prinee, qui les haïssait autant qu'il était mé{Misé par eux ! Constaot II, d'ailleurs , voulait fuir d'épouvaotables rêves qui venaient chaque nuit assaillir son sommeil. L'ombre sanglante de son frère lui apparaissait, disait-on, tenant à la main la coupe que, de son vivant, sa charge lui faisait présenter à l'empereur, et lui criait d'une voix lamentable : « Buvez donc , mon a frère , c'est mon sang ! » Constant II espérait-il que le spectre lugubre ne le suivrait pas dans ses voyages ? Toujours est-il qu'il abandonna l'Orient avec une flotte considérable; et le peuple de Constantinople s'étant soulevé pour empêcher l'impératrice et ses fils d'aller rejoindre 1 empereur sur ses vaisseaux, Constant II n'en ordonna pas moins de mettre à la voile, en crachant sur sa capitale et en l'accablant des plus grossières invectives.

Rien ne pouvait être plus utile aux desseins de Moawiah; le nouveau khalife fit donc ses préparatifs pour attaguer à la fois l'empire byzantin en Asie-M meure et en Afrique. Constant II ne s'inquiéta point de cette nouvelle reprise d'hostilités de la part des Musulmans : dans sa ridicule présomption, il s'était Imaginé qu'il lui serait tacile d'arracher l'Italie aux Lombards, et il voulait rétablir la capitale de l'empire à Rome. Aucun de ses projets insensés ne réussit : il fut battu par les Lombards , et ne passa par Rome que pour la piller, et enlever à ses églises leurs ornements les plus précieux. Avec ces dépouilles, l'empereur sacrilège alla se fixer en Sicile. Les habitants de cette île opulente furent d'abord heureux de la présence de leur souverain; mais bientôt Constant les accabla de tels impôts , fit peser sur eux un joug si lourd, employa des moyens si cruels pour leur extorquer leur argent, comme par exemple d'arracher aux pères leurs enfants , aux maris leurs femmes, que les Siciliens , aussi indignés que désespérés, s'enfuirent en grand nombre , et s'en allèrent demander au mattre de la Syrie un refuge, un appui, une patrie.

En même temps cinq mille Esclavons s'en vinrent grossir l'armée musulmane qui opérait sur l'Asie -Mineure. Ainsi , servi par l'odieuse tyrannie de Constant Il , Moawiah voyait tous les jours ses partisans augmenter; et les populations nouvellement conquises lui obéirent d'autant plus volontiers, qu'elles crai-

gnaient davantage de retomber eptre is mains avides de leur ancien souverain.

A cette époque , sauf la satisfaction de l'âme, dont ses générations abâtardies ne ressentaient que faiblement la perte, la Syrie fut heureuse : à l'abri de toute insulte étrangère , grâce à la puissance de ses conquérants ; à l'abri des déprédations quotidiennes , grâce à Tordre qu'avait établi le khalife dans son gouvernement. C'était là, pour les Syriens,' un repos d'autant |)lus doux que le trouble précédent avait été plus terrible.

Les habitants des villes, en retrouvant leur sécurité , avaient repris leur activité industrieuse ; ils se montraient de nouveau les plus habiles manufacturiers de l'Orient, seulement ils avaient changé de marchés et d'acheteurs : au lieu de diriger les produits de leurs fabriques au nord, vers Constantinople , ils les dirigeaient vers le sud , vers la Mekke , vers Médine, vers Bassora; au lieu de vendre aux Grecs, ils vendaient aux Arabes.

Autour de Moaviah s'étaient rassemblés tous les hommes énergiques, qui , joints aux jeunes et impétueux Arabes , formaient une armée toute prête à envahir de nouvelles contrées, ou à se porter comme renforts auprès des corps belligérants, en Asie-Mineure avec Abd- Er-rahman , le fils intrépide de l'intrépide Khaled , avec Bousour et Fadhl , en Arménie. Le destin se montrait de plus en plus favorable à Moawiah : outre des troupes nombreuses , qu'il avait parfaitement su discipliner et exercer, de bon^ généraux s'étaient aussi présentés à lui , et il s'était hâté de leur offrir des occasions de se distinguer. Cependant le khalife était aussi prudent qu'il était ambitieux, et il ne voulaitpas entreprendre à la légère de difficiles et lonsues expéditions. Mais Constant H semblait ' être né tout exprès pour lui préparer les voies. Cet ignoble empereur, après

L'DHIVERS.

aYoir ruiaé la Sicile, tourna sei vues déprédatrices vers l'Afrique. Sous le prétexte de punir ses sujets afrioaina d'avoir trdité ayeo les Arabes, il leur intima Tordre de lui envoyer une somme égale à celle qu'ils payaient cha« que année aux Musulmans.

Cette exigence de l'empereur indigna Car|jt»age ; et pour échapper aux mena* ces de son tyran, elle résolut de se jeter dans les bras du khalife. Elle envoya donc une députation à Damas pour offrir la domination d^une partie de l'Afrique à l'beoreux Moawiah. Celui-ci accepta la proposition des modernes Carthaginois , et dirigea sur leur territoire l'élite de ses troupes et un général habile, du même nom que lui, Moa* wiah-Ben-Amlr. Ce Moawiah se porta avec rapidité sur l'Afrique, et ne rencontra des ennemis qu'aux environs de Tripoli de Barbarie. Constant II, aussi exaspéré qu'effrayé de la révolte de l'Afrique, avait immédiatement expédié trente mille hommes pour châtier ses sujets rebelles. Mais cette armée, au lieu d'avoir affaire à une tourbe confuse de révoltés, fut obligée tout d'abord de se défendre contre les Musulmans* Elle fût battue, décimée, dispersée. A la suite de cette victoire, Moawiah*Ben- Amir entra dans l'ancienne Byzacène, et assiégea Djéloula, ville forte sur le bord de la mer, et située en face de l'île de Circène. Ce siège fut long ; mais un jour un pan de mur ayant codé sous les efforts des assiégeants, il y eut un combat terrible sur la brèdie , et les Musulmans se succédèrent avec tant d'opiniâtreté, que les habitants furent obligés de reculer contre les masses renaissantes de leurs ennemis. La cité prise, elle fut pillée par les Musulmans, et le butin fut assez considérable pour enrichir les vainqueurs. Moawiah-Ben-Amir aurait désiré pousser plus loin ses conquêtes ; mais le prudent khalife , satisfait que le but de l'expédition eût été promptement atteint, ne jugea pas à propos dWancer davantage en Afrigue, et rappela en Syrie l'armée victorieuse et son général.

L'année qui suivit cette expédition (666), un nouveau fait vint (prouver de quelle réputation de force jouissait déjà 1 empire naissant des Arabes. A la suite de la destruetion du royaume de Perse ^

plusieurs généraux persans avaient offert leurs services aux Romains. Mais la faiblesse des souverains de ByEance, la conduite ausm folle que coupable de Constant 0 poussèrent bientôt à la révolte les nouveaux «nets de l'Empire.

L'un des plus liardis et des plus braves, qui gouvernait la troisième Gappadooe, alla jusqu'à nourrir le projet de se déclarer indépendant dans sa province.

Pour arriver à ce but, il ne crut pas mieux faire que de solliciter l'appui do khalife. Cet ambitieux, nommé Scbahpour, envoya à Damas un de ses eoofidents, appelé Sergius*ï^n l'absence de Constant II, un homme qui prenait plus de souci de l'empire que l'indigne empereur, l'eunuque André, le même qui avait gardé à Constantinople les fils et la femme de Constant, ayant appris le projet de Schahpour, voulut, pour le traverser, se rendre aussi dans la capitale de la Syrie. Il venait demander secours au khalife contre les rebelles de l'empire byzantin. Demande étrange, mais qui prouve que des d^ux parts on reconnaissait romnipotenee musulmane ! {*)

Moawiah déclara qu'il se détermine^ raît en faveur de celui qui lui offrirait le plus. Quelle que fât donc la noblesse de lan^ge d'André, le khalife donna raison a Schahpour, qui, une fois indépendant , lui promettait de lui payer tribut. On envoya une armée alliée aux rebelles, et quoiqu'un accident eût aifraché brusquement la vie à Schahpour, les Musulmans, déjà arrivés en Asie-Mineure, n'en commuèrent pas moins leur expédition. Ils saccagèrent le pays, et s'emparèrent de la ville d'Amorium, située sur le fleuve Sangarius, en Galatie, et y laissèrent une garnison de cinq mille hommes, à leur départ pouf la 9srie. Cette garnison se trouva insuffisante; car l'hiver suivant, André, montrant autant de courage comme général qu'il avait fait preuve de résolution comme ministre, se porta contre Amorium avec un grand corps de troupes légères, en escalada les mursdorapt la nuit, la prit, et égorgea les cinq mille Arabes. Un empereur âisait la honte deByzance, un eunuque en fit la gloire; gloire éphémère, malheureusement!

{*) Toyes Théopbanti

SYRIK MODEANË.

L*an 668 fut une année heureuse pour les Grecs : ellecomuien^ par une victoire, elle finit par une délivrance. A force de platitudes et de crimes , Constant 11 s'était attiré ia haine de tous ses sujets ; aussi, conspira-t-on de toutes parts contre lui, et tut-il assassiné dans son bain parle fîlsdu patrîceTroîlus. Ce meurtre de Tempereur fut un vrai soulagement pour ses [>euples. Constant s'était servi de la religion comme d'un moyen de persécution, Constant était lâche, Constant était avide, il dépouillait chacun, et tuait Quiconque luifaisait résistance; la mort ae Constant fut une fête |)opulaire. Mais ce mauvais prince avait régné assez longtemps pour faire à sa patrie un tort irréparable; et durant les vin^tsept ans qu'il demeura sur le trône» en s'aliénant de plus en plus le cœur de ses peuples^ 0 nnit par leur faire préférer le jous musulman a sa propre tyrannie.

Quand les persécutées consentent à sacriGerleur nationalité à leur vengeance, un pays est bientôt perdu. Aussi l'empire byzantin n'est-il déjà plus qu'une ombre en 668 ; et si Constantinople ne tomba, comme ville, que beaucoup plus tard) on peut dire que dès cette époque elle était tombée comme capitale : dès lors elle avait perdu t^empire du monde (*).

La révolution qui avait délivré les Romains d'un tyran n'aboutit malheureusement qu'à une folie : faute de candidats sérieux à ia puissance impériale, on couronna une sorte d'Adonis, admirable au physique» stupide au moral, l'Arménien Mizize. Le fils de Constant II, Constantin lY, surnommé Pogonat, le Barbu ^ eut bon marché de cet étrange usurpateur. Il rassembla de tous côtés les troupes byzantines, dispersées en Campanie, en Sardaigne et en Afrique ; et il lui suffit de marcher contre son bellâtre compétiteur pour le vaincre, se le faire livrer et s'en débarrasser par la décapitation (**).

Durant ces discordes intérieures, Moawiah, prompt à saisir toutes les occasions favorad>ies, envoya d'Alexandrieune flotte contre la Sicile, que Constantin IV avait laissée dégarnie de défenseurs. Les Musulmans s'emparèrent

(*) Voyez CédféDOS.

r) Voyez le patriarche Michel, bbtorien lyrle».

presque sans coup férir du port de Syracuse. La ville était opulente ; ils la pillèrent; et, outre ses richesses particulières, ils y trouvèrent les ornements luxueux , les statues et les vases d'or et d'argent que Constant II avait enlevés aux églises de Rome {*), C'est avec de pareils butins, si facilement conquis, c'est avec un trésor sans eesse augmenté par le produit d'attaques heureuses et continuelles, que l'hanile khalife de Damas se préparait les moyens de mettre à exécution le plus hardi de ses projets : le siège de Constantinople. Avant de marcher contre la capitale de ses ennemis, il avait merveilleusement pris toutes ses mesures : il s'était parfaitement assuré de toutes ses forces ; sa puissance était à jamais consolidée parmi les siens ; son empire s'étendait déjà sur les plus importantes provinces des Byzantins; il avait la Syrie et l'Egypte; r Asie-Mineure tremblait à l'approche de ses soldats ; et une récente expédition où son lieutenant Okbah avait poussé deCartha^e jusqu'à Tanger, avait achevé de détruire les restes de la domination romaine sur les côtes d'Afrique. Moawiah ne trouvait donc plus aucun scrupule dans son esprit méditatif et prudent : toute difficulté était surmontée, toute chance contraire était paralysée, il n'y avait désormais que l'espoir de la victoire à nourrir : Theure du destin était sonnée. Sans plus de retard^ Moawiah se décida, l'an 53 de l'hégire, 672 de l'ère chrétienne.

IXPKDITION GONTBB CONSTANTINOPLE .

L'expédition des Musulmans fut précédée par des prodiges : la nature semblait d'accord aveo les hommes dans cette crise capitale. En cette année mémorable, 672, l'ordre des saisons parut bouleversé en Orient : des tempêtes et des {)luies continuelles désolèrent les popuations ; des tremblements de terre les épouvantèrent. Tout phénomène devint un pronostic de malheur : un arc-en*ciel qui, chose extraordinaire en Orient, survint au mois de mars et dura plusieurs jours, fut regardé comme un avertissement de la colère céleste. Les

(*) Yoyex Paul Diacre^

iùs

LUNIVERS.

Arabes, comme les Byzantins, éproQYèrent les efifets de ces dérangements atmosphériques. Les Arabes eurent à sonnrir en Egypte une épidémie causée par les brusques changements de température. Mais si Jes Byzantins, frappés d'une terreur panique, s'abandonnaient au découragement le plus déplorable, et s'imaginaient, dans leur faiblesse, que le chaos allait remplacer les mondes, que le règne de la mort et du néant allait commencer, les Arabes, au contraire, soutenus par leur esprit d'avenir , encouragés par leurs cheîks, endoctrinés par leurs imans, se relevèrent bientôt du premier affaissement où les avaient jetés les cataclysmes terrestres, et repondirent en foule à l'appel de leur khalife Moawiah. La flotte la plus considérable qu'on ait vue sur les côtes de la Syrie depuis les premiers jours de llslam fut réunie dans les ports de Tripoli , de Tyr, de Sidon et d'Acre (*). La Syrie avait fourni à cette flotte une partie de ses habiles marins; car déjà les Syriens, n'ayant plus aucune confiance dans les destinées de l'empire de Byzance, s'étaient tournés en grand nombre vers Thomme nouveau qui leur promettait la gloire et la fortune, sinon la liberté. Il y a une attraction fatale qui entraîne les peuples vers le génie, quels que soient leurs scrupules, leurs vœux tacites, leurs regrets et leurs espérances.

Au temps où se passent les événements que nous racontons, les nationalités n'étaient pas aussi tranchées que de nos jours. L'unité établie parles conquérants anciens, la continuité d'un despotisme variable dans ses agents, immuable dans ses principes, la fusion que Fadministration romaine avait imposée aux races asiatiques, fusion qui avait résisté si longtemps à Tincapacité administrative des Byzantins, toutes ces causes réunies avaient éteint les sentiments divers qui caractérisent et séparent les nations. On s'était tellement habkué à ne considérer les représentants de l'Empire et leurs soldats que comme des étrangers, que ce lien intime entre les gouvernants et les gouvernés qui existe, malgré quelques abus temporaires, mal-

gré même une t^nnîe de détails parmi les peuples régis par eux-mêmes ; que ce lien sacré oui produit Tunanimité des efforts dans tes grandes occasions, Fananimité contre T'envabissement du territoire, l'unanimité pour la défense des institutions; que ce lien , aussi fort que le lien religieux, n'existait plus que comme un souvenir dans le coeur des plus nobles, que comme un r^ret dans l'esprit des plus intelligents. La ré?olutiongoe les Musulmans avaient opérée en Syne n'avait donc pas, à proprement parler, blessé bien protondément un peuple qui ne supportait qu'avec dégoût le règne sans gloire, le gouvernement sans sécurité des Byzantins; et une fois les plaies de la conquête cicatrisées, les Syriens, qui avaient trouvé dans Moaviâh un maître assez facile et surtout un organisateur puissant, avaient accepté pour la plupart le joug nouveau qu on leur imposait et avaient flni par préférer et par servir la domination musulmane.

Moawiah, qui sans doute avait prévu ce retour du peuple conquis vers son conquérant , exploita avec une grande habileté ses sentiments qui lui étaient favorables. 11 admit parmi les commandants de navires un grand nombre de | Syriens qui avaient plus que les Arabes l'expérience de la mer, et donna m^me la direction générale de l'expédition a deux ren^ats, nommés Mohammed et Khaïs. Ces deux chefs , apostats par ambition, se partagèrent les innombrables vaisseaux de la flotte mahométane, et se dirigèrent vers l'Archipel, en côtoyant l'Asie- Mineure. Mais quel le qu'eût été leur diligence, la nécessité où ils furent, à cause du nombre de leurs bateaux de toutes dimensions , de ranger constamment les côtes, pour que les vents ne dispersassent pas leurs forces, les empêcha d'arriver en temps utile devant Constantinople. Après avoir jeté la terreur tout le long des rivages byzantins, la saison trop avancée les obligea d'hiverner en partie dans le golfe de Sroyrne, en partie aux abords de la Lycie et de la Cilicie.

L'empereur de Gonstantinoplene pou* vait plus avoir de doute sur les intentions

(*) Voyez Tbéophane.

(*) Voyez CoDstantin PorphyrogéoëCf.

des Musulmans : ces deux flottes qui , à force de rames et de yoiles, bordaient les rivages de ses possessions , et oui méprisaient de faciles victoires sur des ' eôtes abandonnées pour se proposer de frapper à la tête son empire chancelant, lui apportaient dans ses flancs les ennemis tes plus redoutables qui jusqu'alors eussent menacé les successeurs abâtardis de Constantin. Cependant , ce répit d'un hiver , accordé forcément par ses adversaires, permit à Tempereur de faire de nouveaux préparatifs de défense, de convoquer le reste de ses soldats , de faire appel au dévouement de ses sujets. Les soldats vinrent en assez grand nombre ; mais leurs efforts eussent été inutiles sans le dévouement personnel d'un inventeur de génie. Chose étrange, mais bien caractéristique! Tandis que les Byzantins se livraient à de vaines disputes théologiques, dissertaient sans fin et sans profit sur les attributs de Dieu, perdaient leur temps dans de vaines luttes de paroles, il y avait, au fond de la Syrie , à Héliopolis , un homme isolé , qui, demeuré fidèle au gouvernement romain , soutenu dans ses travaux par les plus nobles sentiments de patriotisme , employait toute la science de son temps à chercher une invention capable de rendre aux Byzantins leur courage , en leur mettant à la main une arme supérieure et terrible, qui pût jeter la terreur et porter la mort parmi leurs ennemis. Cet nomme s'appelait Callinicus ; son invention s'est nommée feu gréseois (*).

Mais qu'était-ce que ce feu grégeois ?

Sa composition est un mystère. Les historiens du temps expriment sur son compte des opinions diverses , donnent des explications contradictoires. Les savants de toutes les époques en ont présenté des recettes qui n'ont aucun rapport les unes avec les autres , mais dans lesquelles il entre toujours, selon tous, du soufre, du bitume, du naphte, de la poix et de la gomme. Quelques chimistes ont détaillé longuement les ingrédients qui devaient entrer dans la composition de ce feu si redoutable, mais n'ont jamais pu le recomposer. On n'est ^néme pas d'accord sur son origine , ni ^ur Fauteur de son invention : les uns

V*) Voyez Abou»rfara4|.

l'attribuent à Callinicus , ^es autres à un certain Babinicus, qui était aussi un Syrien. Nous avons choisi le nom propre le plus répété ; et nous avons constaté que le plus grand nombre de versions s'accordaient à fixer la date de cette invention, de l'an 670 à l'an 680, précisément à l'époque du premier siège de Constantinople par les Musulmans.

On a confondu longtemps le feu grégeois avec d'autres moyens incendiaires employés de toute antiquité dans les Indes et en Chine. Les partisans de cette idée prétendent que les Grecs ont eu communication de ces matières dévastatrices par l'entremise des caravanes, qui ne cessèrent jamais leurs voyages entre le golfe d'Oman et TAsie-Mlneufe. D'autres , plus amoureux encore des traditions lointaines, veulent absolument que le feu grégeois ou un agent analogue ait été connu des Assyriens, des Mèdes , des Hébreux, aussi bien que des Indiens et des Chinois.

Mac-Culloch, illustre savant anglais, s'efforce de nous convaincre que le feu grégeois n'est pas grec, et, pour prouver son assertion, il avance que ce n'est que sur le plateau de la Perse, dans les environs de la mer Caspienne, qu'on trouve en abondance du naphte, un des principaux ingrédients du feu gré* geois. On ne peut que douter d'une assertion aussi absolue. Il est indubitable que des compositions diverses ont été inventées bien avant la découverte du feu grégeois pour incendier les camps ennemis, les machines de guerre des assiégeants, ou les flottes par le moyen de brûlots. On sait que Genséric détruisit, par un feu artificiel quelconque, la flotte romaine qui lui était opposée. L'historien Jules Africain , contemporain de l'empereur Alexandre Sévère, mentionne un feu artificiel, composé de soufre vif, de nitre , et de la pierre de tonnerre. 11 est aussi question d'espèces de feux d'artifice, employés dans les jeux du cirque à propos du consulat de Théodose (*).

De tout temps, les hommes ont dû se servir du feu comme moyen de défense

(*) Voyez Théophane , Cédrénus, Constanlia Porphyrogénèle, AunaComnènc, la chroplque d^AlDert le Grand, Scaliger et JoioviIIe, Histoire de saint louis.

tto

LlimYERS.

ou d*anaqi)e; mais , si on ne considère que les enets de ces inventions destructives, il faut reconnaître au'aucun de ces feux artificiels n'approcnait des ravages occasionnés par le feu gr^eois proprement dit. La principale et la plus ternble qualité de ce feu, que nous continuerons d'attribuer à Cailinicus, était^ de s'aTi ver dans l'eau au lieu de se consumer, de suivre toutes les directions qu'on lui imprimait, de plonger ou de s'élever, d'aller en ligne directe ou de former des méandres. Sa force était si puissante , qu'il tordait le fer , pulvérisait les pierres, qu'il s'attachait à une matière quel^ conque jusqu'à ce qu*elie fût dissoute.

Rien ne pouvait l'éteindre que le vinaigre ou le sable. Pour le projeter horizontalement ou paraboliquement, il suffisait d'employer des instruments divers.

U y en avait de^grands et de petits, des sortes de sarbacanes et des siphons à main. On le lançait aussi avec des mortiers de différentes dimensions; on Je projetait par blocs, par pelotes de toutes grosseurs, depuis la grosseur d'une olive jusqu'à celle d'un tonneau. Son explosion au départ était bruyante, et en sillonnant l'air il laissait une trace lumineuse assez semblable à la queue d'une comète. £n en perfectionnant l'emploi, on put l'envoyer d'une façon continue par le moyen de pom^ in foulantes, et on l'alimentait par des niMtièr§s huileuses. Après ne s'en être servi aue contre les machines de guerre ou les vaisseaux, on l'envoya contre les hommes en troupe, on le précipita sur les bataillons par le moyen d'arbalètes et d'une arme particulière appelée par les Latins phialk. Mais soit qu'on le soufflât par des tuyaux de cuivre , soit qu'on le lani> çât dans des vases de terre vernissés , soit qu'on en garnît des épieux de fer environnés d'étoupes imbibées de sa li-

2ueur, soit qu'on le lançât par le moyen e la baliste et de l'arbalète, toujours est-il que son bruit ressemblait à celui du tonnerre, et que ses effets se rapprochaient de ceux de la foudre.

Cette découverte, aussi extraordinaire que redoutable , devint un secret d'État entre les empereurs byzantins et l'in- ▼enteur. On dit aue Constantin IV, à qui Callinicus conna le premier son procédé, lui fit jurer de ne le communiquer

à personne au monde. Les sneoesse

de Constantin IV gardèrent précieu ment le secret, et ne l'apprirent jam qu'à un seul ingénieur, qui était nomi pour la vie et devait sans cesse rési( aConstantinople. Si un monarque étra ger, allié et ami desByzantins, demaudi avec instances le secret du feu grégeo on lui envoyait de la matière toute pi parée, sans l'instruirede sa oompositiQ A en croire l'historien Cédrénus, préparateur du feu grégeois était , i son temps, un descendant de Callinien lui-même ; et il eût repoussé les offn les plus avantageuses pour ne pas livrd même une partie de son secret. Une tn dition répandue dans le bas peuple à Constantinople disait qu'un ange avai apporté l'invention du feu grégeois ai grand Constantin , ^uece prince vouai Pexéeration celui qui en ferait part aui étrangers, qu'il le déclara infâme, el commanda de lui donner la mort , fûl' il empereur ou patriarche.

Si nous avons rapporté la tradition populaire en même temps que l'opinion des divers historiens , si nous avons insisté sur cette invention phénoménale, c'est parce qu'elle eut une influence manifeste et continue «ur le sort du Bas- Empire. Sans le feu grégeois, qui détruisit tant de vaisseaux musulmans, Constantinople n'aurait pas manqué d'être prise par les Arabes. Une fois la Syrie et l'Egypte conquises , une fois l'ordre établi parmi ces fractions divergentes de peuples qui se rangèrent si vite sous la domination de l'Islam, une fois l'homme de l'organisation , Moawiah, ayant succédé aux hommes de la conquête, Saïd, Khaled, Amrpu, les Arabes n'avaient qu'à vouloir pour s'emparer delà succession entière des Romains. Les Arabes avaient toute l'énergie d'une nation jeune et habituée déjà au triomphe ; les Byzantins avalent toutes les faiblesses d^me nation vieillie et découragée par des revers successifs. Les Arabes possédaient un élément tout-puissant d'existence , une religion unitaire et fraternelle; les Byzantins nourrissaient les plus terribles éléments de dissolution, l'esprit de secte et d'égoîsme. Au moral, les Byzantins étaient perdus ; et il fallait pour les sauver une puissance toute matérielle , le feu grégeois.

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SUGB DB GOIlSTÀNTIHOPtB.

Ce fut i*aniiée 673 , la cinqnaote-qaaimederhégyre, que lesMusulmaiiBaf^ èrent devant Gonstantinople. En ce Dps-Ià Gonstantinople, moins étendue aujourd'hui, n'en était pas moins une ^colossale. Elle couvrait tout le prohtoire européen qui s'avance profonneQtdans les eaux, les resserre, les sé- R,et forme ces deux canaux admiras : le Bosphore, qui luit à l'est, et la vue d*Or, qui se perd au nord-ouest 08 les terres grasses de la Thrace. Ce lUQOQtoire, qui n'avait pas moins de iq mille mètres de long, présentait un BQgle dont la base, bien rortiûée, s'apifaitsurdes plaines accidentées, qui bitàl'est le longde la Corne d'Or, l'anai golfe de Géras, tandis qu'il bordait l'ouest la mer actuelle de Marmara , aeieone Propontide. Les deux côtés K ce vaste triangle , baignés par les ^^ étaient défendus par des eentai- •^ de tours reliées entre elles par de loiites et fortes murailles (*).

I^s flottes réunies des Arabes, augni^atées encore par un renfort nouveau, «>inn)andées par l'invincible Kalèh, jjifiuel Moawiah avait donné la direc- ^^1) générale du siège, se trouvaient ^ nombreuses pour enserrer la ville '«meMe qu'elles venaient attaquer, ûest'à-dire pour couvrir de vaisseaux N de douze mille mètres , à partir du ^teaudes Sept-Tours, sur la Propon- ^^ jusgu'à l'autre extrémité de la ^iiie aa fond du golfe de Géras. Ce gimque déploiement de forces, ce J8DjHîercle menaçant, qui semblait 'mt étreindre dans ses milliers de J^^ la capitale d'un empire en déca- ^ice, tous ces ennemis si âpres au ^Jinbat, si avides des dépouilles ronaineg, ne portèrent pourtant point ;^»8la capitale des Byzantins Tépou- .y. et le découragement qu'ils s'at- ^nflaient à produire. Les Byzantins ,J««ttt toute confiance dans leurs dou- . rjf^'^Parts , leurs remparts de pier- ^s a abord, et leurs remparts de soldats

De T ^ ^'"® ^^i* P'«"« <*« *ro«- •^ ^ » y en avait assez , rapporte-t-on ,

^*) %ei Abotf l'féda et Nicéphore.

pour former trois rangs serrés de lances tout le long du circuit ondulieux des murailles. Quanta l'empereur, il comptait sur un auxiliaire tout-puissant : le feu grégeois.

A rasp<^ de ces murs énormes, de cette forêt de maisons qui montaient et descendaient sept collines, de ces -monuments disséminés, de ces temples de marbre, de ces églises aux dômes élevés , de ce majestueux spectacle en un mot que présente une capitale immense, et peut-être la mieux située des capitales, les Arabes avaient bien compris qu'une pareille ville ne tomberait pas en un jour, qu'il surgirait de cette fourmilière humaine des milliers de bataillons, oue des obstacles inconnus, 2 ne des diiificultés de toute espèce s*of- ■iraient aux assiégeants, qu'il faudrait des efforts inouïs et successifs pour trouer tous ces blocs de pierres, pour écraser toutes ces masses d'hommes.

On s'observa donc de part et d'autre assez longtemps; on se rangea avec symétrie; on divisa ses forces; on se sépara la tâche : les chefs haranguèrent leurs soldats, les prêtres enflammèrent les esprits; chacun s'encouragea, s'exalta, se promit la victoire avant de combattre. Spectacle presque unique dans les siècles! Deux races allaient s'étreindre corps à corps; deux réligf*«as allaient se disputer le mond*^ ; deux esprits , l'esprit dominateur et orgueilleux de l'Occident, l'esprit entreprenant et tout aussi superbe de l'Orient, se retrouvaient en présence, et recommençaient une lutte qui devait encore durer huit siècles. Quoique les Byzantins fussent bien dégénérés, il coulait encore du sang romain dans leurs veines, du sang des maîtres du monde. A leur tête ils avaient un empereur, descendant de tant d'illustres conquérants; dans le sein de leur, ville ils avaient plus de richesses accumulée;) qu'il ne s'en trouvait peut-être dans rEurope tout entière. On pouvait s'attendre que dans cette crise gigantesque de grands courages se développeraient tout à coup, que dans cette bataille définitive le désespoir d'un peuple équivaudrait aux vertus militaires qu'il semblait avoir perdus. Tous les grands mystères de puissance qui dorment au fond d'un peuple, pouvaient spontané-

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L'UNIVERS

ment se manifester dans ce comhat terrible , et étonner de nouveau Tunivers.

Les Arabes, de leur côté, avaient à soutenir la réputation d'audace et de persévérance qu'ils avaient si promptement acquise. Si leurs antécédents guerriers les soutenaient, leurs traditions religieuses augmentaient encore leur ardeur. Leur prophète vénéré, Mahomet, avait déclare, croyaient-ils, que l'armée musulmane qui s'emparerait de la capitale des Césars, ainsi qu'ils appelaient Constanlinople, verrait tous ses péchés remis par son succès, et que tous ceux c|ui succomberaient dans la lutte jouiraient immédiatement des délices du plus voluptueux des paradis (*). Leur khalife , l'habile Moawiah , leur avait donné ses meilleurs généraux, leur avait confié son fils chéri Yézid , et leur avait fourni en armes , en machines de guerre , en vaisseaux, tout ce que son génie administratif avait pu réunir de plus redoutable et déplus excellent. Enfin, ce qui prouvait que cette expédition était pour Tlslamd'une importance aussi haute que sacrée, c^est que, parmi les Musulmans, trois vieillards respectés par la nation tout entière avaient voulu, malgré leur grand âge, s'embarquer avec l'armée , et courir tous les hasards qu'elle courrait. Ces trois patriarches étaient d'anciens compagnons de Mahomet, les premiers d'entre les Arabes qui avaient cru à la mission divine du ])rophète , les premiers qui avaient suivi es prescriptions du Koran, hommes éminents qui, depuis, avaient interprété les passages obscurs du livre sacré, avaient fait la nomination des premiers khalifes, avaient été consultés dans toutes les grandes occasions où il s'agissait de la destinée de l'Islam. L'un d'eux même avait acquis une illustration et une prépondérance presque égale à celle du khalife, pour avoir offert un asile à Mahomet lorsqu'il s'était enfui de la Mekke, pour avoir deviné dans l'homme le prophète, dans le proscrit le conquérant. Ce dernier s'appelait Abou- Ayoub, et sa mémoire est restée dans une telle vénération que , depuis l'origine de l'empire Ottoman^ les sultans de Stamboul viennent sur son tomneau

fe

ceindre l'épée impériale à leur aTéQ^ ment au trône. Qu'on juge maiptenant de l'autorité que devait avoir de son vivantun homme aussi saint, et combien sa présence au siégë de Çonstantinople devait enOammer les courages et exciter les imaginations (*).

Soit négligence de la part des historiens byzantins, soit oubli de la part des historiens arabes, les détails de ce siège, si mémorable et si longuenieDt préparé, ne nous ont point été conservés. Tout ce que nous en savons, c'est qu'après un essai d'assaut dirigé contre les fortifications maritimes de Oonstantinople, les Arabes, n'espérant plus enlever la ville par mer, jetèrent des troupes de débarquement sur la côte euiopéenne de la Propontide , et vinrent établir leurs machines et porter leurs attaques à l'ouest, contre les murailles qui garantissaient la ville du côté de la terre.

Les combats se succédèrent presque sans intervalle, de plus en plus acharnés. Rien ne pouvait décourager les Arabes:

ni les masses progressives de leurs ennemis, ni les projectiles nombreux qu'on leur lançait du haut des murs. Enfin lorsqu'un jour on employa le feu grégeois, lorsque l'enceinte entière de la ville s'illumina tout à coup, et versa une pluie enflammée sur les bataillons et sur les vaisseaux, les effets extraordinaires et terribles de ce moyen nouveau de destruction émurent les Arabes, mais ne les firent pas reculer. En vain perfectionna-t-on l'emploi du feu grégeois; en vain lelança-t-on en bloc au milieu de l'armée musulmane; en vain les hommes tombaient-ils les uns sur les autres, dévorés par ce combustible infernal, qui ne lâchait sa victime qu'après l'avoir entièrement consumée; en vain l'incendie se communiquait-il de navire en navire, portant le ravage sur toute )a lisne mahométane; en vain le vénérable Abou-Ayoub fut-il frappé de mort à son tour, les Arabes ne se lassèrent point, tant ils avaient foi dans l'immortalité bienheureuse qu'ils méritaient en poursuivant leur œuvre!

Au bout de cinq mois , l'hiver seul put suspendre cette bataille générale et quotidienne; mais encore, pour n'avoir

{*) Voyea Abou'l'féda.

{*\ Voyez Théophane et Nicéphor*.

If$

pas Pair d'abandotmer le siège, pour ne pas montrer mémerapparence de laretraite , les Arabes ne voulurent point retourner dans leur patrie, et ils se contentèrent de descendre quelque peu la Propontide , et de s'emparer sur la côte asiatique de la petite ville de Cyzique, afin d'y, attendre à Taise le retour de la saison des combats. Sept ans dorant, les Arabes persistèrent dans leurs attaquf s contre Constantinople. Chaque année, au commencement d'avriljls revenaient, plus ardents que jamais, devant h capitale byzantine, se battaient pendant six mois avec une rage infatigable, et retournaient à Cyzique, au mois de septembre, pour revenir encore Tannée suivante. Combien de traits de valeur durent se sifccéder dans un si long espace de temps! Que d'actions d'éclat illustrèrent sans doiite les deux partis , ou plutôt les deux peuples! Quelle énergie de la part des Arabes dans leurs attaques consécutives! Quelle patience de la part des Byzantins dans leurs défenses perpétuelles! Quelle persévérance des deux côtés ! Mais, encore une fois , les péripéties de ce grand drame nous sont inconnues : cette épopée en action n'a pas eu de poëte pour la clianter.

Avant de raconter comment se termina cette partie grandiose engagée entre deux nations, il nous faut expliquer quelle diversion inattendue vint au secours de Tempire, si gravement menacé, et quelle faute fit perdre aux Arabes Tavantage d'un renfort considérable.

Voici la faute : Moawiah, dans sa sage prévoyance, avait levé un erand nombre de troupes en excitant l^nthousiasme religieux de ses sujets au profit de Texpédition sainte de Constantinople. Le khalife avait en outre rassemblé une flotte asse^ forte pour contenir dans ses vaisseaux tous ceux ou'il destinait à augmenter son armée de siège. 11 avait donné le commandement de ce corps et de cette flotte au fils déjà célèbre de Kaïs , appelé Abd'Allah-Kaïs. Ce jeune bomme, tout brave qu'il était, manquait d'expérience militaire; et, au lieu de se porter sans retard vers Cyzique, il perdit du temps et des hommes à attaquer la grande île de Crète, et à pénétrer jus iue dans Tintérieur, rempli de montagues et de difficultés de terrain. Une

3* Livraison. (svaiK moderne.

fois même qu*i1 fat engagé dans le mont Ida, il y trouva une résistance à la-

3uelle il ne s'attendait pas de la part e la race énergique qui de tout temps a habité ces sommets neigeux. Abd' Allah craignit pour sa conquête; et, afin de la consolider, il voulut détruire tous les obsta(*les qu'on hii présentait. Otait encore employer un temps précieux, Çu'il eût été plus politique de consacrer à remplir sa mission. Enfin, de retards en retards, l'hiver le surprit ; il ne put se rembarquer, et Tarmée de Constantinople perdit Tavantage d'un renfort qui lui eût peut-être fait porter aux Grecs le coup mortel.

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