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ORIGINE ET PROGRÈS DES KÀRONITES

La diversion qui fut si utile aux Byzantins venait de la part d'une nation nouvelle, ou plutôt d'une réunion de clans qu'on nommait déjà les Maronites.

Leurs attaques, aussi audacieuses que répétées, leurs mouvements, aussi vifs que bien dirigés, leurs forces, réparties avec intelligence , eurent Thonneur d'occuper d'abord Moawiah, puis de l'inquiéter, et enfin de l'empêcher de donner tous ses soins au siège de Constantinople, d'y envoyer tous ses soldats, d'y expédier tous ses vaisseaux. Comment ce petit peuple s'était-il organisé? comment, dans le découragement de presque tous les Chrétiens de Syrie, s'était-il trouvé l'énergie de résister à un conquérant invincible? comment, dans la détresse générale, s'était-il formé une sortede prospérité?Cesont là des faits aussi curieux qu'importants, qui demandent des développements particuliers, et exigent que nous redescendions quelque peu dans le passé. Aussi bien , il faut que ce petit peuple ait eu en lui un grand fonds de vitalité, pour résister de siècle en siècle aux efforts continus des Musulmans, pour traverser tant de destinées différentes, pour avoir conservéjusqu'à nos jours sa nationalité, sa religion et ses coutumes (*).

L'origine de ce groupe de héros, qui devint un peuple, est diversement rapportée par l'histoire. Quelques annalistes

n Voyez Cédrénus, éonstanUn Porphyre génete , Guillaume de Tyr.

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L'UNIVERS

ksGonfbndeht avee les Mardaîtes, po^* pulation ancienne, mais non originaire de Syrie, qui avait toutes les vertus des montagnards, la sobriété, le courage, l'amouF de l'indépendance, augmentées encore d*un certain esprit d'aventurequi la porta en différentes occasions à entreprendre des expéditions lointaines.

Ces Mardaïtes occupaient en partie un district de la Gélésyrie, ou Syrie-Creuse^ nommée Maronia, d'où leur serait venu le nom de Maronites. Ce qui fait, du reste, douter de cette assertion historique, c'est qu'aucun géographe ancien ne mentionne ce district particulier de la Célésyrie, et quMI paraît impossible qu'une de ces profondes vallées qui s'étendent entre le Liban et i'Ânti-Liban, ait été inconnue des diverses nations qui conquirent tour à tour la Syrie, depuis les Grecs d'Alexandre jusqu'aux Romains de Titus. Quoi qu'il en soit, que le petit peuple dont nous nous occupons se soit formé d'un noyau de Mardaïtes, qu'il fût originaire de toute antiquité des montagnes du Liban, ou qu'il ne fût que le résultat d'une émigration de proscrits chrétiens, à l'époque de la conquête persane d'abord et musulmane ensuite, toujours est-il que vers la fin du septième siècle il avait une assez grande valeur en Syrie; que Moawiah fut obligé (\e, compter avec lui ; et que l'historien Théophane affirme qu'il étendait ses possessions depuis le Mont- Maurus, à Pextrémité nord de la Syrie, jusqu'en Galilée, aux environs de la ville sainte, Jérusalem. Voici maintenant ce que les chroniqueurs Maronites euxmêmes rapportent des commencements de Içur nation, récit qui nous paraît le plus logique et le plus acceptable.

Sous l'épiscopat de Jean , vicaire du pape en Orient, quelques peuplades chrétiennes vinrent se joindre aux habitants de Byblos, actuellement Djebaïl, petit port de mer situé entre Tripoli et Bayruth. Ces Chrétiens s'adressèrent à Jean pour avoir un évéque; et celuici leur envoya un certain moine, du nom de Maroun, qui sortait d'un monastère établi sur les bords de TOronte. La principauté de Byblos comprenait une grande partie du Liban, et possédait deux villes déjà importantes, Byblos et Botrys. Maroun fut nommé

évéque de Botrys. Auissi satant que modeste , profondément préoccupé des intérêts moraux de ses ouailles, il s'efforça de ne pas laisser pénétrer parmi les montagnards dont il était le pasteur les sectes nombreuses et contradictoires qui sedispuiaient alors la suprématie religieuse dans les capitales de l'empire byzantin, à Constantinople, à Alexandrie, à Antioche. S'étant déjà distingué par des écrits contre les sectateurs de JSestorius et d'Ëutychès , il lui fut facile de réfuter toutes les nouvelles sectes qui tendaient de jour en jour à diviser la chrétienté; et ses services devinrent si utiles à rÉgiise, que bientôt on lui accorda le titre de patriarche du Liban , et le droit de sacrer les évêques dans toute l'étendue de la Haute- Syrie. Sa dignité et son pouvoir lui avaient été acquis pour avoir ramené à l'unité catholique un assez grand nombre d'hérésiarques; mais sa puissance nouvelle ne fit qu'accroître son zèle , et bientôt il envoya des missionnaires, d'un côté jusqu'à Jérusalem , de l'autre jusqu'au Tau rus.

Cet homme, excellent du reste, ne se bornait point à porter des secours moraux aux âmes menacées par la contagion hérétique, mais encore il comblait de soins temporels les malheureux qu'il rencontrait et qu'il attirait dans ses montagnes hospitalières; il pratiquait, en un mot, la véritable charité de l'Évangile. Ses vertus et ses bienfaits augmentèrent en peu de temps les forces de la principauté dont il était le patriarche. Les proscrits de tous les pays voisins, les orthodoxes opprimés, les esclaves *des peuples idolâtres, vinrent en foule derrière les pics inaccessibles du Liban , au sein de la peuplade si bien organisée et si bien admmistrée par Maroun. Cedigne pasteur leur devint même si cher, qu'ils prirent le nom de Maronites pour exprimer, avec leur reconnaissance pour leur chef religieux, Tesj prit d'indépendance et de charité qui devait distinguer à toujours leur société. Jean Maroun avait choisi pour résidence le monastère de Kanoubin, situe dans la belle vallée de Tripoli, arrosé par le ^ahr-Kadis y le fleuoe saint, et fondé par Théodose le Grand. C'est de là, de ce centre réel de la contrée libaoique

que Jean Maroun veillait sur son peuple et se préoccupait de son avenir (*). Ce qui fait de cet évéque un vrai pasteur cl*bommes, c*est qu'il leur faisait du bien de toutes les manières. Outre les exhortations religieuses, outre les exemples de fraternité, il les excitait encore au travail manuel et à la discipline militaire. Grâce à lui, ce petit peuple lit en peujde temps des prodiges. Amoureux de leur mdépendance, attachés sincèrement à leur religion, les Maronites repoussèrent avec vigueur les premières bandes il'Arabes qui se dispersaient dans leur pays. En faisant la guerre, ils apprirent Part des combats. Bientôt ils devinrent soldats habiles, adroits archers , excellents cavaliers. Won contents de reoousser l'invasion étrangère, ils songèrent même à agrandir leurs possessions. Ce fut ainsi qu'ils s'établirent dérmitivement depuis le Taurus, au nord, jusqu'au Carmel, au sud.

Quand ils trouvaient chez les Arabes trop de résistance , ils se réfugiaient dans les profondes cavernes de F Auti- Liban , ou derrière les forteresses naturelles de leurs montagnes. Aussi, peu à peu, des clans dispersés formèrent une nation. Squs inspiration de leur évéque de génie , ils ne se contentèrent pas de repousser l'ennemi, ils bâtirent les villes suivantes : Baskhontah, sur le versant oriental du Liban, à mi-cote de la chaîne qui domine la vallée luxuriante de Békaha; puis Haddeth fut élevée par eux dans un des vallons ombreux du Nahr-Kadir; enfin, Bescierraî, au pied même du Liban. Cette dernière ville, la mieux située peut-être des trois que nous avons mentionnées, placée en avant d'une plaine fertile, dans un bassin entouré de montagnes qui la garantissent à la fois des ravages de la tempête et des incursions (U's barbares, fut en outre défendue par une forte citadelle, et devint la capitale des Maronites.

Lorsque les Arabes eurent (!onquis la Syrie, leur rapide victoire jeta d'abord l'épouvante dans la Montagne : les Maronites se fortifièrent et laissèrent passer l'ouragan. Mais plus tard , quand les forces musulmanes se dispersèrent sur

n Voyeï Fauste Nalron et Théophane.

le monde, quand les ennemis des Chrétiens diminuèrent en nombre et en hardiesse , les Maronites se montrèrent de nouveau au delà de leurs frontières , et commencèrent avec les Mahométans une guerre qui ne cessa plus. Les Maronites ne connaissaient ni paix ni trêve; et lorsque les grandes cites de la Syrie suspendaient tes hostilités avec les Arabes, les Maronites n'en combattaient pas moins. Ils allèrent même jusqu'à mépriser l'autorité de l'empereur de Constantinople; et, malgré ses ordres, ils ne déposèrent jamais les armes. Ce fut , d'après les traditions du pays, cette persistance à a^ir indépendamment des princes byzantms qui les fit appeler par les Arabes les rebelles. La cour de Constantinople les traitait comme des sujets révoltés, et le gouvernement des khalifes comme des ennemis mortels (*)

Vers l'an 660, Jean Maroun mourut :

son peuple le regretta vivement ; mais Maroun avait assez vécu pour achever son œuvre , pour constituer une société d'autant plus durable, qu'elle était fondée sur la fraternité et sur l'indépendance. Il laissa une mémoire révérée , et qui balance en Syrie la mémoire de saint Maroun, patron de Jean Maroun, et l'un de ces premiers solitaires chrétiens qui choisirent un asile dans les montagnes d'Orient. Privé des conseils et de la direction unique de leur évoque modèle, les Maronites élurent pour chefs deux hommes d'audace et de résolution, nommés Paul et Fortunat. A peine ces deux hommes furent-ils à la tête de cette bouillante nation, qu'ils songèrent à faire une expédition contre les Arabes, laquelle, leur acquérant de la gloire, leur donnerait de l'autorité. Ils réunirent quel |ues troupes, partirent de leur ville de Haddeth, et taillèrent en pièces le premier détachement de Musulmans qu'ils rencontrèrent. Moawiah, indigne, \oulut immédiatement tirer vengeance de ces deux téméraires, et ordonna qu'on assiégeât Haddeth avec une forte arniée. Ce siège fut toute une épopée; il dura sept ans comme le siège de Constantinople : les Arabes Tabaô-

C*) Vnvpz GoDStanUn Porphyrogénàte «t AbouH'fafadj,

L'UNIVERS-

.donnèrent plusieurs fois, et y revinrent plusieurs fois avec un nouvel acharneoient ; les traits de bravoure se multiplièrent dans les deux camps; enfin, après la mort héroïque de Paul et de Fortunnt, la ville ne fut livrée aux Arabes que par trahison. Elle fut pillée, incendiée, rasée. Elle avait déjà dixsept cents maisons , dont il ne resta pas pierre sur pierre.

Après la chute d'une de leurs villes principales, les Maronites, qui craignaient que les Musuliiians ne se préparassent à leur enlever toute la Phéuicie , à leur détruire leur port déjà prospère de Byblos, à leur couper ainsi toute communication avec la mer, et à les réduire à vivre au sommet de leurs montagnes, s'adressèrent à Tempereur de Constantin ople, comme à leur protecteur naturel.

Mais Constantin IV, dit Pogonat, n'avait pas assez de sentiment de l'avenir ni de génie militaire pour comprendre ni quelle utilité pouvait lui être contre les Arabes une diversion puissante en Syrie , et combien il devait lui être plus avantageux de porter la guerre au cœur même de ses ennemis que de l'attirer jusque sous les murs de sa capitale. La flotte musulmane s'apprêtait à mettre à la voile pour TArchipel ; une tempête terrible s'amoncelait contre l'empire byzantin : cette tempête effraya Constantin , et il laissa sans réponse la demande des Maronites. Ces derniers furent donc dans la nécessité de se suffire à eux-mêmes. Tout d*abord ils élurent un nouveau chef, dont le nom ne nous a pas été conservé. Tel était rattachement des Maronites pour leur religion, qu'avant de remettre le pouvoir à leur nouveau prince , ils lui firent jurer qu'il ne laisserait nul Musulman , nul hérétique s'établir dans le Liban , et qu'il n'en prendrait aucun à son service, même à titre d'esclave. On lui signifia en outre qu'en cas de manquement à sa parole, il encourrait l'excommunication du patriarche. Le premier acte politique du nouveau prince fut de députer vers Constantinople des envoyés, avec la mission de jurer obéissance à l'empereur, de lui (lemantier la confirmation de son élection pour lui, et pour son peuple, sinon des secours en nommes, au moins quelques secours en argent, qui

permissent aux Maronites de se procurer des machines et quelques vaisseaux, et de continuer la guerre contre Tidolâtrie musulmane, ainsi qu'ils appelaient rislcim. On ne sait comment l'empereur reçut les envoyés maronites : le siège 1 de'Constantinople , qui avait conrimencé, l'absorbait sans doute tout entier, et empêcha de lon^emps les envoyés des Chrétiens de Syrie de retourner dans ; leur patrie (*).

A la mort du dernier prince élu de Byblos, qui ne régna que quelques mois, on choisit son fils Saiem pour son successeur. Ce jeune homme était ambitieux et entreprenant , et espérant augmenter tout d'un coup la population de sa petite principauté, il ne tint aucun compte du serment solennel qu'on avait fait prononcer à son père , et ouvrit un refuge dans ses montagnes aux nombreux hérétiques établis sur le versant méridional du Liban , et qui ne supportaient qu'avec peine lejougderislam. Cet acte, si contraire à l'opinion générale , produisit un grand scandale parmi les Maronites; leur patriarche excommunia Salem, et dès lors les Maronites refusèrent d'obéir à leur prince, chassé du giron de l'Eglise. Ces dissensions rendirent aux Arabes l'espoir de s'emparer du Liban.

Tout préoccupé du siège de Constantinople que fût Moawiah, il n'en réunit pas moins une armée pour saisir l'occation favorable de rétablir sa domination et de fonder l'unité musulmane dans la Syrie tout entière. Il divisa ses troupes en trois corps, et leur ordonna d'attaquer en même temps B)blos, Baskhontah, et Bescierraî. Ces villes se défeiidirent avec une vaillance admirable, et, à force d'énergie et de persévérance, elles obligèrent les Arabes à lever le siéc;e. Une fois cet avantage obtenu , les Maronites se rassemblèrent de toutes parts, formèrent une masse de plus de trente mille hommes ,*et s'établirent, sous le commandement de différents chefs, dans des postes bien fortifiés, bien situés , et d'où iU pouvaient faire des descentes continuelles dans les vallées de l'Oronte et dans les plaines de Damas. Ces trente mille hommes déterminés occupèrent au moins soixante mille Arabes, qui , sans

(*) Voyez Fauste Naironet Assémaui*

ces attaques perpétuelles, saos cette

fuerre de partisans faite avec autant 'habileté que de courage , se seraient sans doute portés sur Constantinople, et auraient peut-être déterminé la prise de la capitale byzantine: telle est la diversion importante dont nous parlions plus haut , et ^ui n*a pas peu servi à sauver la dernière capitale Je TEmpire romain.

Cependant les Maronites ne se bornèrent pas à porter le ravage sur les possessions musulmanes, à escarmourher sur les frontières; ayant appris qu'un corps assez considérable d'Arabes était campé sur les bords de la mer, non loin de Tripoli, dans Tintentionsansdoutede s'embarquer pour la Propontide, ils résolurent de Tattaquer. En conséquence, aussi prompts à exécuter leurs résolutionsqu'àle^ forTner, ils se divisèrent en plusieurs bandes, fondirent tout à coup sur le camp musulman, et s'élancèrent sur leurs ennemis avec tant de furie, combattirent avec une si ardente intrépidité, qu'ils mirent en fuite les Arabes, et les poursuivirent, Tépée dans les reins, jusqu aux eaux d'un fleuve torrentiel, près d'Alûdar. Leur butin fut immense ; et ils firent plus de quatre mille prisonniers. A quelque temps de là, Salem, qui, depuis son excommunication, n'avait plus autourdp lui quequelques serviteurs, et qui se désespérait de ne pas prendre part aux exploits de sescom patriotes, se précipita avec plusieurs hommes de Donne volonté contre un gros d'Arabes, qui pendant la grande bataille des Maronites avait pénétré dans le Liban , et les chassa jusqu'aux alentours d'Émèse. Cet acte dedévouement et de vigueur lui fit regao^ner l'estime des Maronites; et bientôt en chassant à leur tour les hérétiques, qui s'étaient dispersés dans la Montagne, ou en les obligeant à devenir catholiques, Salem reconquit son autorité, et fut relevé de son excommunication. Salem, réintégré dans sa puissance, ne s'abandonna point à un coupable repos; il montra, au contraire, plus d'activité que jamais dans ses hostilités contre les Arabes Jes inquiéta toujours de plus en plus, et fut très-certainement pour beaucoup dans la délivrance de Constantinople, et dans la durée de l'empire byjiantin, qui, comme nous l'avons dit, ne

pouvait plus compter que sur un auxiliaire matériel, le reu grégeois, et sur la diversion d'un peuple indépeudant, les Maronites n.

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